Rabelais et l'île de la Dive

16 octobre 2017

JAVARZAY

 

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Conférence du samedi 14 octobre 2017 au château de Javarzay à Chef-Boutonne (deux-sèvres) dans le cadre de l'année 1500 en Mellois.
Nous devons nous présenter : Jean Marie et Mary Guérin passionnés par le personnage de Rabelais, nous tentons de le faire revivre dans sa période poitevine. Le qualificatif qui nous convient le mieux est celui de rabeloteur, mélange de rabelaisant et de radoteur, néologisme inventé par l’épouse du président de l’association « les amis de Rabelais et de la Devinière » à laquelle vous pouvez adhérer sans aucun diplôme.

1-La VIE et l’ŒUVRE de François Rabelais

On cite souvent Rabelais sur les menus de restaurants, à la fête du saucisson, ou pour vendre du vin de Chinon, mais plus personne ne le lit en version originale excepté par obligation scolaire. Je dois donc vous évoquer sa vie et son œuvre à grands traits. Naissance vers Chinon vers 1494, probablement placé très jeune dans un monastère. On retrouve sa trace en 1521 à Fontenay le comte où il est moine prêcheur franciscain. Passionné par l’étude du grec, il se risque à écrire à Budé qui se trouve à la cour de François 1er.

Pour expliquer la position de ces intellectuels à la cour je vais vous raconter ce qu’en dit Budé : le roi François 1er lui demande de lire du grec à haute voix devant la cour. Budé s’exécute et les nobles les suivent. Budé de commenter :

« J’avais l’impression d’être un singe au milieu d’un troupeau d’ânes ».

C’est l’étude des auteurs grecs en compagnie d’un autre cordelier de Fontenay le Comte nommé Amy qui va distinguer Rabelais des autres moines de son couvent. En 1524 il se met sous la protection de l’évêque de Maillezais Geoffroy d’Estissac. Après être allé à Paris où il a le temps de faire deux enfants, il entame en 1530 des études de médecine à Montpellier. Il va exercer à Lyon, tout en fréquentant les imprimeurs lyonnais. Les Grandes chroniques du géant Gargantua dont l’auteur est inconnu, sont un succès de Librairie de l’époque. Le fils de Gargantua, Pantagruel devient le sujet de son premier livre. La Sorbonne garante de l’orthodoxie religieuse et des bonnes mœurs, le condamne pour obscénité. Il continue dans la veine chevaleresque et il reprend à sa façon l’histoire du géant Gargantua. Il se place ensuite sous la protection des frères Jean et Guillaume Du Bellay. Il prépare un brouillon de navigation vers le temple de la Dive Bouteille mais ne publie rien. C’est après une interruption de12 ans qu’il écrit le Tiers Livre où Panurge évoque son possible mariage et la peur d’être cocu, prétexte à philosopher entre les lignes. Dans le Quart livre, il reprend ses brouillons de navigation et rajoute une critique violente de l’église romaine. Il meurt en 1553 et on publie 9 ans après sa mort, la part abandonnée de ses brouillons: le Cinquième livre.

J’en profite pour vous faire remarquer que de nombreux peintres ou dessinateurs ont illustré ses livres et qu’une exposition de Pierre et Annick Debien a lieu à Poitiers en octobre et novembre sur le thème de « Rabelais si tu revenais ».

 

2-Rabelais a une écriture très particulière

Il faut connaitre les modes littéraires de l’époque pour comprendre la méthode d’écriture de François Rabelais. Le retour aux textes grecs de l’antiquité, la fréquentation de l’Italie, entraine la publication de livres de chevalerie qui font rêver la noblesse. Les auteurs sont appelés grands rhétoriqueurs, à l’image de Jean Bouchet, gestionnaire des biens des « la Trémoille » et grand flatteur du protecteur de Rabelais. C’est ainsi que vivent les écrivains de l’époque. On reconstitue la généalogie des grandes familles, il est de bon ton de descendre d’un héros troyen, le roman est dédicacé au commanditaire, ce qui en améliore ainsi l’image.

Rabelais se moque de ce style en écrivant Pantagruel et Gargantua.

Il s’adresse à des nobles instruits qui sont aussi des soldats : ne vous étonnez pas que ce soit un peu gaillard. C’est la seule façon de faire lire des romans aux hommes.

Cela me rappelle une maxime, en somme un adage, une sentence, une pensée, une parole mémorable, et pour faire plus savant un apophtegme, d’un philosophe contemporain, qui nous a malheureusement quittés l’an passé : Michel Galabru :

Si une femme dit que la route qui mène au cœur d’un homme passe par l’estomac, elle a visé trop haut.

 La seconde rhétorique ou poésie connait les mêmes travers. Puis la mode change, et des érudits qui ont fréquenté les écoles parisiennes, introduisent à Poitiers une poésie nouvelle. La sylve ou poème forêt va apporter un peu de fraicheur et de spontanéité. On peut facilement imaginer ce jeune Rabelais à Fontaine le Comte grâce à un texte[1] de son ami Jean Bouchet :

« Si très ami des muses je me sens,

que je voudrais toujours être avec elles,

et leurs amies y volant avec ailes,

ainsi que vous, qui à vos clairs ruisseaux,

bois verdoyants et petits arbrisseaux […]

Où bien souvent se trouve au clair matin, ce Rabelais,

sans oublier Quentin, Trojan, Petit, tous divers en vêture »

Ce texte est à rapprocher du début du Gargantua :

 « et encore que la journée se soit passée sans livres,

elle n’était pourtant pas passée sans profit.

Car dans le beau pré ils récitaient par cœur quelques plaisants vers des Géorgiques

de Virgile, d’Hésiode, du Rustique de Politien,

ils écrivaient quelques plaisantes épigrammes en latin,

ouis, ils les mettaient en balades et rondeaux en langue française. »

La sylve de Politien introduite par Nicolas Petit commence par une inspiration très forte, la fureur poétique souvent d’origine bachique, ce que Bouchet évoque ainsi

 « Les bons vins, que bien aimons entre nous poitevins ».

poitiersXVIe

A partir d’un simple mot, quelques lignes déclamées à la fin du repas devant des amis, seront reprises plus tard et on verra apparaitre ces longues listes caractéristiques de la sylve et de l’écriture de Rabelais. Couche après couche, le travail complexifie la pensée initiale au point de créer un texte très érudit. Il faut aussi mettre dans le roman une part de soi-même ; ce que Rabelais fait avec délice tout en se moquant de lui et des autres. Il veut nous faire croire que l’inspiration lui est venue facilement alors qu’il mangeait et buvait force vin frais. Un long travail de réécriture après l’inspiration poétique, comme le plaisir de jouer avec les mots sont, à coup sûr, une signature rabelaisienne.

 

3-La topographie passionne François Rabelais

Maitre François est féru de topographie et d’étymologie, les lieux et les mots. Un simple toponyme et un son très proche ; il invente la paronomase. Exemple : à partir de l’ile de Loix, il construit un chapitre entier sur les hommes de lois.

Rabelais a inventé plus de 600 nouveaux mots de la langue française. Omelette saucisson baudet canepetière caillebottes assimentées, en voilà de biens poitevins. Je tiens à votre disposition le livre récent de Jacky Vellin qui recense les 600 néologismes ou mots nouveaux de Rabelais qui sont toujours en usage.

L’évocation d’un nom de lieu dans un texte rabelaisien, rend cet endroit célèbre pour l’éternité.

Je vous donne un exemple pris au hasard : Javarzay. Javrezay Lavrezay

J’aurais pu parler de Celles sur Belle, Ligugé, Fontaine le comte, Poitiers

Le site internet de référence est le site RENOM du Centre d’études supérieures de la Renaissance de Tours.

Rabelais a parlé du monde entier, voyez comme il me reste des conférences à donner si on me sollicite partout. Pour comprendre les raisons de ces citations, il est important de connaitre l’histoire du temps au plus près de l’édition du livre.

 

4-Il faut pour acquérir la célébrité à l’époque, des protecteurs influents 

Et Geoffroy d’Estissac était abbé de Celles sur Belle,

Il était le protecteur de Rabelais à Maillezais. Il devient abbé et évêque de Maillezais en 1518 mais aussi un grand collectionneur de charges prestigieuses. Nous n’avons pas de portrait de lui, nous ne connaissons pas son âge mais il est manifestement de la génération qui précède Rabelais. Il est issu d’une vieille famille du Périgord où il devient abbé de Cadouin. Son frère est maire de Bordeaux et la famille est implantée à Bergerac et Cahuzac. Cette maison s’installe en Poitou plus précisément à Coulonges sur l’Autize sous Louis XI. Geoffroy devient en 1502 prieur de Ligugé puis abbé d’Angles près de La Tranche sur mer actuellement. Il échange en 1515 cette abbaye contre celle de Celles, sur Belle, que vous connaissez tous. Il suit la cour et reste en relation avec Rome car il est aussi protonotaire apostolique. Rabelais lui servira d’intermédiaire lors de ses visites à Rome. Il aménage le prieuré de Ligugé comme une maison de campagne car Poitiers attire les intellectuels en lien avec le droit civil ou religieux. D’Estissac est aussi doyen de St Hilaire de Poitiers dont le roi est l’abbé en titre. Il y fait construire le doyenné toujours visible. A Niort, il construit un hôtel particulier. C’est une famille très importante en Poitou au point que son neveu deviendra sénéchal du Poitou, représentant du roi dans la province. Ce sont ses neveux qui lui succèdent à Celles sur Belle, Poitiers et Ligugé. Le relais est pris par la famille de Cahuzac à la génération suivante. C’est ce qu’on appelle le népotisme qui est toujours en vogue actuellement lorsqu’un élu embauche un membre de sa famille ou favorise un proche.

Outre la protection des rois Louis xi, Charles viii, Louis xii, François 1er et Henry ii, cette famille bénéficie de l’aide de sa parentèle, les de Chabot et de Luxembourg.

 

5-Il faut pour acquérir la célébrité à l’époque des protecteurs mais aussi des amis de préférence érudits comme Demoulins de Rochefort, Thenaud de Melle et  Pierre de lille d’Aulnay…

Parlons de l’entourage du futur roi. Deux personnages choisis par Louise de Savoie servent de maitre d’école à François d’Angoulême. François Demoulins de Rochefort est issu d’une famille de Mirebeau dont le père fut un temps maire de Poitiers. Il deviendra abbé de St Mesmin proche d’Orléans et il y protégera l’ami intime de Rabelais qui fuit Fontenay le comte ; ce moine cordelier justement appelé Amy a m y qui va finir sa vie à Genève.

Le second maitre d’école est Jean Thenaud originaire de Melle. Il est envoyé à Jérusalem par Louise de Savoie. Il devient écrivain à l’intention du futur roi. Dans son manuscrit « La Marguerite de France » il fait remonter la généalogie de la famille d’Angoulême jusqu’au déluge. Parmi ses personnages un géant qu’il appelle Gargalasua et un individu prénommé Nazaire qui préfigurent pour certains, Gargantua et Nasier nom sous lequel Rabelais se dissimule. Il parle pour la première fois des moines grecs vivants sur des iles : les calloïers. Et Rabelais se déclare « docteur en médecine et calloïer des iles Hières » lors de l’édition du Tiers livre.

            Le premier à citer Rabelais en 1529 dans un livre intitulé « les trois calendriers » est un certain Pierre de Lille. Il réside alors au monastère des Carmes d’Aulnay, de Saintonge actuellement, mais poitevin à l’époque. La mère du roi, Louise de Savoie, est d’ailleurs dame d’Aulnay. Ce moine érudit a résidé à Rome, c’est un astronome réputé qui a conseillé au pape une réforme du Calendrier. Que dit-il ?

 « les philosophes sont en grand désaccord sur les principes de la nature, sur la genèse des dieux…, et davantage encore sur les sectes philosophiques. C’est ce qu’on peut voir chez Lucien, dans la traduction qu’en a donné Rabelais, moine de Maillezais. »[2]

Saviez vous que Rabelais était un éditeur sérieux d’almanachs. Voici une reproduction d’un almanach de 1535 retrouvé récemment en Italie.

 

A proximité de Poitiers, le cercle de Ligugé regroupe des protecteurs éminents et des amis assoiffés de connaissances.

 

Le renouveau du monachisme est à la mode vers 1500. Il fait partie des sujets de prédilection de nos clercs. Les épîtres de Bouchet[3] permettent de dessiner un cercle d’amis poètes, juristes, parfois très jeunes et soucieux de réformer l’Église. Leur origine se partage entre le Poitou et l’Angoumois. Les fédérateurs principaux sont Ardillon et Estissac. Il faut aussi noter l’attachement de ces érudits aux maisons de Savoie et d’Angoulême.

 

Tiers Livre chap.43 « Frère Jean dit qu’il avait bien connu Perrin Dendin on temps

qu’il demeuroit a la Fontaine le Comte soubs le noble abbé Ardillon »

 

La famille de ce noble abbé est originaire de Saintonge et elle est apparentée aux Prévost de Sansac[4] originaire de Nanteuil-en-Vallée[5]. La première mention d’Antoine Ardillon date de 1512 : il est prieur de Notre-Dame-des-Bois à Secondigny. Ce prieuré dépendait de l’abbaye de Fontaine-le-Comte dont l’année suivante, Antoine deviendra l’abbé.

 

Jean Bouchet est l’ami intime de Rabelais. Ils échangent des poèmes en attendant de se revoir à Ligugé. Bouchet a regroupé ces échanges épistolaires sous le titre

 « Épîtres de Maitre François Rabelais homme de grandes lettres grecques et latines à Jehan Bouchet, traitant des imaginations qu’on peut avoir en touchant la chose désirée »

Rabelais supplie alors Bouchet de venir à Ligugé et termine par:

A Ligugé ce matin de septembre Sixième jour, en ma petite chambre

Que de mon lit je me renouvellais Ton serviteur et ami Rabellays

Jean Bouchet est gestionnaire de la famille de la Trémoille : vicomtes de Thouars, princes de Talmont et seigneurs de Taillebourg. Il inspire un personnage des navigations des Quart et Cinquième livres de Rabelais : Xénomanes le traverseur des voies périlleuses. Il est parfaitement possible que Rabelais et Bouchet aient navigué ensemble car la famille de la Trémoille était seigneur de la moitié de l’ile de Ré et les monastères de St Hilaire le grand et de Maillezais y avaient des salines et des dimes à percevoir.

Je vous ai parlé de Jean Bouchet de Poitiers, grand rhétoriqueur mais aussi auteur de mystères, ces théâtres joués sur les parvis des églises, avant Noël ou Pâques. On prêche la passion à l’extérieur de l’église et on la montre par personnages. En aout 1508, à Poitiers, c’est 9 jours de spectacle sur la passion du Christ. Le but est didactique mais c’est par le rire qu’on attire les foules. C’est le rôle dévolu à la diablerie qui entraine les âmes vers la gueule d’enfer. Les diables vont à la rencontre des spectateurs. Ils sont chargés de diminuer la tension dramatique du sujet. Ils matérialisent l’au-delà, alors que les spectateurs s’intéressent bien plus au : vin d’ici. L’un de ces héros est un petit diable qui jette du sel dans la gorge des ivrognes endormis : il s’appelle Pentagruel. Rabelais va en faire à l’inverse un sympathique géant. Il va retenir le sel et le vin comme éléments structurants de ses récits et altérer par la dérision tous les thèmes sérieux. Comme dans les mystères, l’ambition de Rabelais est d’amuser et d’instruire.

Pour vous montrer combien la lecture de Rabelais est un spectacle aussi violent qu’un western italien. Voici un extrait du chap. xiii du Quart livre :

« Maitre François Villon sur ses vieux jours se retira à st Maixent en Poitou sous la protection d’un homme de bien abbé du lieu. La pour donner du passe temps au peuple il entreprit de faire jouer la passion en façons et langage poitevins…

le mystère pourrait être prêt pour la fin des foires de Niort, restait seulement à trouver des habillements convenables aux personnages…Villon demanda à frère Etienne Tappecoue de lui prêter une chape et une étole. Tappecoue refusa…

le samedi suivant Villon fut averti que Tappecoue était allé quêter à St Liguaire et qu’il serait de retour vers les deux heures de l’après midi…donc il fit la parade de la diablerie dans toute la ville et sur le marché…finalement il les emmena banqueter dans une ferme où passe la route de st Liguaire. Cachons-nous jusqu’à ce qu’il passe et préparez vos fusées et vos tisons. Tappecoue arrivé à cet endroit tous sortirent sur la route devant lui en grande alarme, jetant du feu de tous cotés sur lui et sa jument, sonnant de leurs cymbales et hurlant en diables. Hho hho hho, brououououou, rouououou, hou hou hou, hho hho hho frère Etienne fesons nous bien les diables ?

La jument toute éffrayée se mit au trot, à pets, à bonds, au galop, à ruades, fressurades, doubles ruades, et pétarades, tant qu’elle fit tomber Tappecoue, quoiqu’il se tint à la couverture du bât de toutes ses forces. Les étrivières étaient de cordes ; du coté sans montoir sa sandale était si fort entortillée qu’il ne put la retirer. Ainsi il était trainé à écorche cul par la jument qui multipliait toujours les ruades contre lui et s’égarait de peur parmi les haies, buissons et fossés. De façon qu’elle lui brisa toute la tête si bien que sa cervelle tomba près de la croix hosannière, puis les bras en pièces détachées, l’un par ci l’autre par là, les jambes pareil, et puis des boyaux elle fit un long dépeçage en sorte que la jument arrivant au couvent ne portait plus de lui que le pied droit et le soulier entortillé.

Villon dit à ses diables : vous jouerez bien, messieurs les diables, je défie la diablerie de Saumur, de Doué, de Montmorillon, de Langey, de St Espin, d’Angers, et peut être même pardieu de Poitiers, au cas où ils pourraient vous égaler. »

Rien de tout cela n’est historique, mais nous sommes pris par l’action. Il y a là tous les ressorts d’une représentation théâtrale.

 

6-Il faut pour acquérir la célébrité à l’époque, des protecteurs, des amis, connaitre le théâtre et plus encore la technique nouvelle de l’imprimerie

 Je vous invite, pour comprendre les réseaux d’intellectuels qui se développent au XVIe siècle, à lire le roman historique de Mme Anne Cuneo intitulé : Le maitre de Garamond. L’auteure, nous parle d’Augereau imprimeur à Paris. Il fut l’un des premiers « hérétiques » à être pendu sur la place Maubert en 1534 malgré la protection de la sœur du roi. Garamond dont vous utilisez encore le caractère sur vos ordinateurs fut son apprenti. On découvre avec un étonnement certain, la circulation dans toute l’Europe, des livres et des ouvriers de l’imprimerie. On imprime pour la première fois à Poitiers en 1479 bien avant la naissance de Rabelais. C’est probablement dans ce milieu d’érudits poitevins que Rabelais apprend à fréquenter les éditeurs, imprimeurs et libraires en compagnie de Jean Bouchet. Mais c’est à Lyon que Rabelais deviendra correcteur d’imprimerie, éditeur puis écrivain.

7-Il faut pour acquérir la célébrité à l’époque : des protecteurs, des amis, connaitre théâtre et imprimerie,

on peut alors développer une pensée nouvelle

À l’exception du libre arbitre auquel il croit, sa pensée est très proche de celle des protestants.

Rabelais a t-il été le porte parole de ses protecteurs, c’est possible. S’il faut définir sa pensée, le dernier livre de Marie Madeleine Fragonard et Nancy Oddo l’exprime ainsi :

Il fut un défenseur ardent de la politique royale face aux papes Italiens.

 C’est en temps qu’humaniste chrétien, partisan d’une politique de grandeur, pacifique, défenseur des érudits, tenant d’une religion de l’esprit, méfiante à l’égard de Rome, pourfendeur enfin de tous les intégrismes et sectarismes qu’il s’engage dans l’actualité du siècle.

L’un des combats de Rabelais est de contester non pas l’existence des reliques mais leur utilisation mercantile ou médicale. Qui dit reliques dit aussi « mille autres bons petits saints », en général des saints guérisseurs qu’il récuse, étant lui-même médecin.

Je suis allé en pèlerinage à St Chartier. A l’extérieur, un panneau nous explique de façon ludique que « l’inventaire établi par Rabelais mentionne la liste des 115 reliques… ». Puis en façade on peut lire « Rabelais évoque les reliques de Saint Chartier qui attirèrent de nombreux pèlerins ». En réalité Rabelais a parlé très brièvement des reliques de Javarzay dans le combat du clos et ce sont ses commentateurs qui ont développé la liste des reliques. Je suis entré dans votre belle église et là plus aucune évocation du moine et prêtre qu’était Rabelais. Je n’ai d’ailleurs jamais vu d’évocation de Rabelais dans les églises. Sa réputation est faite car il sent le soufre en raison d’un anachronisme largement développé à la fin du XIXe siècle lors de la séparation de l’église et de l’état. Il est impératif de se replacer dans le xvie siècle pour comprendre.

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115 reliques capables de détourner les pèlerins du chemin de St Jacques vers St Chartier à Javarzay, ont été offertes par le cardinal Raymond Perrault post mortem. La liste en a été faite au XVIe siècle et reprise par un commentateur de Rabelais au XVIIe. Des ossements mêlés à ceux de saint Chartier dans un coffre d’argent et un portrait de la vierge, fait par elle-même. Tout serait disparu en 1567 lors du pillage de l’église. La sainte croix, le suaire, l’éponge de la lance, des épines de la couronne, du lait de la vierge, sa robe, des ossements des apôtres, des martyrs, des évêques, des abbés, des vierges, tout cela est normal bien qu’en nombre très important. Le culte des reliques correspond à un besoin humain de se souvenir d’un personnage exemplaire.

En salles des ventes un livre annoté par Rabelais vaut beaucoup plus cher que le même document à l’état neuf.

Avant de se moquer des reliques il faut éviter les contresens.

à quoi correspond la verge fleurie d’Aaron ? Il faut relire l’ancien testament pour constater qu’il s’agit du bâton de Moïse dans le désert. Les bâtons des 12 princes d’Israël sont rassemblés sous une tente et le lendemain, miracle, seule la verge d’Aaron, désignée ainsi par Dieu, refleurit et porte même des amandes. Voyez cette photo d’un crosseron d’abbé de Nieul sur l’Autize présent au Louvre. La fleur est un rappel de cet épisode biblique.

crosseron nieul louvre

On ironise sur les reliques de St Dagobert roi de France. Ce n’est pas celui qui a mis sa culotte à l’envers, mais l’un de ses descendants, Dagobert II, martyrisé par le méchant maire du palais Ébroïn. De même l’exemplarité des 10 000 soldats romains, martyrisés sous Dioclétien au mont Ararat. C’était un thème récurrent au début du xvie, comme dans ce tableau de Dürer. Autre exemple : qui était saint Vit ? C’est saint Vitus ou Vicus en latin, assimilé à saint Guy celui de la danse. L’église de Damvix lui est dédiée depuis 1010.

Enfin les ossements d’Abraham, le père des trois religions monothéistes, ne doivent pas vous surprendre. Vous pensiez que les querelles sur les reliques d’Abraham ont cessé : erreur. Hébron vient d’être classé à l’Unesco. C’est dans cette ville de Cisjordanie occupée par Israël que se trouverait le tombeau d’Abraham et de sa famille. Le tombeau des patriarches pour la religion juive ou mosquée d’Ibrahim pour l’Islam, sont toujours une source de conflit gravissime.

Rabelais ne parle pas que des reliques de Javarzay car son protecteur d’Estissac est aussi abbé de Cadouin en Périgord où les pèlerinages au saint suaire ont attiré les foules comme les rois et les princes. Je vous rappelle les cris des soldats de Picrochole avant de mourir :

« Les uns se vouaient à Saint Jacques, les autres au saint Suaire de Chambéry, mais il brula trois mois après si bien qu’on n’en put sauver un seul brin.

Les autres à Cadouin, les autres à saint Jean d’Angély, les autres à saint Eutrope de Saintes, à saint Mexme de Chinon, à saint Martin de Candes, à st Cloud de Cinais, aux reliques de Javersay et mille autres bons petits saints. »

        

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Le saint suaire de Cadouin est attesté en 1214. Caché, il a traversé les guerres de religion et la révolution sans encombre. En 1933 l’évêque souhaite en savoir plus, il fait donc analyser le tissu du suaire et la conclusion est la suivante : le tissage date du 11e siècle, une inscription coufique, calligraphie arabe qui a servi à écrire les premiers corans, est brodée sur le lin. On peut y reconnaitre les noms d’Allah et Mahomet. Le suaire de Cadouin reste cependant un témoin de la foi des hommes.

 

8-A Javrezay, en 1513, François de Rochechouart et de Champdeniers,

construit un magnifique château.

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Que signifie Rochechouart ? Ce serait « la roche de m.Chouart », mais Chouart est aussi l’ancien nom du mâle de la chouette. Une chouette, un Chouart.

Peu importe, ce qui m’a interpellé c’est que le site de la ville de Rochechouart mentionne Rabelais en affirmant que« maitre Jean Chouart désigne Panurge ».Rabelais évoque bien Jean Chouart par deux fois.

(Pantagruel chap.xxi) Comment Panurge fut amoureux d’une haute dame de Paris. Panurge veut séduire la dame et lui déclare « par dieu… moi je veux bien de vous. Tenez (montrant sa longue braguette) voilà maitre Jean Chouart qui demande logis.»

Jean, Jeannot, avaient un sens péjoratif au moyen âge. Chouart vient aussi du verbe chauvir qui signifiait se dresser, comme dans l’expression « l’âne chauvit des oreilles ». Jean Chouart est donc un petit mot gentil pour désigner le membre viril de Panurge.

Le second Jan Chouart dont parle Rabelais au chap.lii du Quart livre est un naïf qui achète des décrets du pape avec lesquels il ne peut rien faire.

Dans les deux cas Jan Chouart ne désigne pas Panurge et Rochechouart n’est pas cité par Rabelais.

 

9-La question posée sur l’un des kakémonos de l’exposition de Javarzay est intéressante.

« Quelles relations a entretenues Bernard d’Aitz, avec ..Geoffroy d’Estissac, personnalité éminente de son temps, promoteur du nouveau style et responsable de chantiers prestigieux comme Maillezais ? »

Maillezais est proche de l’abbaye de St Liguaire, et pas uniquement d’un point de vue géographique.

c’est dans la pierrière de Chezelle estant des appartenances de labbaye dudict saint liguayre que Maillezais va prendre les 10000 quartiers de pierres pour agrandir le chœur de la cathédrale.

St Chartier est un prieuré de Saint Liguaire et Rabelais cite st Liguaire en 1532 dans son premier livre. Par ailleurs l’abbé de st Liguaire Bertrand ou Bernard d’Aitz est aussi abbé des Alleuds et prieur d’Azay le brulé. Cette famille périgourdine est alliée à la maison Abzac de la Douze à 40km de Cadouin. Les Estissac et les Abzac de la Douze ont des cousins communs appelées Fayolles, Got, Salignac cités dans les textes de Rabelais. Liens commerciaux, liens familiaux en Périgord, liens religieux : d’Estissac abbé de Celles et de Maillezais, d’Aitz abbé des Alleuds et de St Liguaire étaient proches l’un de l’autre.

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A Saint Hilaire le grand de Poitiers les moines ne devaient pas quitter l’abbaye. Le doyen d’Estissac a d’ailleurs été inquiété pour son absence répétée. Après négociation, on lui a permis d’être présent seulement 2 mois par an. Les autres chanoines n’étaient autorisés à partir que pour deux pèlerinages : Rome et st Michel en l’herm. Pourquoi aller dans cette presqu’ile du bout du monde poitevin dans la baie de l’Aiguillon ? Parce que sainte Hélène, mère de Constantin, aurait, suite à un naufrage, laissé sur place des morceaux de la sainte croix. Ces bois de la croix seront déposés sur une ile minuscule appelée Dives que Rabelais prendra comme modèle pour le temple et oracle de la Dive Bouteille, le puits de vérité et le centre du monde d’où St Hilaire a chassé les serpents comme Dionysos le serpent python à Delphes. Cette histoire pourrait être issue de la simple imagination de notre moine mais il fallait qu’il lise Plutarque ancien prêtre de Delphes, qu’il ait connaissance des légendes de cette ile dans les Annales d’Aquitaine de Jean Bouchet et qu’il y accoste personnellement au cours de ses cabotages.

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Un vécu, un livre récent d’un ami, des textes antiques en grec voilà avec quoi Rabelais construisait ses récits.

Je suppose que vous allez tous sur la cote atlantique en Vendée ou en Charente maritime. Sachez qu’à la renaissance c’était la même chose. Ce qui attirait ce n’était pas les bains de mer mais plus surement les revenus dégagés par les marais salants (le pétrole de l’époque). St Hilaire le grand possédait des marais dans l’ile de Ré, Maillezais avait de nombreuses propriétés dans l’ile d’Oléron et à Hiers Brouage, ce n’est pas étonnant que les navigations des quart et cinquième livre nous baladent d’ile en ile.

 

Il faut maintenant conclure

 Des amis stimulants issus de tous les horizons, passionnés de langue et de religion.

Théâtre, rhétorique, poésie, étude du grec, du latin : voilà les bases apprises en Poitou.  

Une bonne connaissance de l’imprimerie et de ses réseaux : c’est l’informatique de l’époque.

Lire beaucoup : c’est possible grâce aux éditions infinies de livres de toutes sortes qui sont prêtés par vos amis.

Des protecteurs dont le réseau vous permet de voyager, voire de naviguer et de rencontrer les personnages importants du royaume.

Il faut se représenter Rabelais comme un homme curieux de tout, dans une période ou il y a un langage de cour, d’origine italienne, le début de l’étude du grec chez les érudits, par contre les hommes d’Église et les écrivains parlent et pensent en latin. Pour les juristes on va imposer le français pour rendre les arrêts des tribunaux. Les langues régionales sont si diverses qu’on embarque sur les bateaux, un truchement c'est-à-dire un traducteur.

Rabelais veut créer une langue française qui s’inspire de tout cela.

Mireille Huchon, la spécialiste de Rabelais à la Sorbonne, dit de lui qu’il est un peu le Canard enchainé de l’époque, version album de la comtesse. Quand on connait l’impact du Canard enchainé lors des dernières élections présidentielles nous avons une idée de l’importance du personnage au xvie siècle.

Rabelais a passé peu de temps dans le pays de son enfance, le Chinonais. Mais on n’a retenu de lui que son Gargantua. Le lieu de sa formation d’homme est pourtant le Poitou, haut et bas. Poitiers, Celles, Melle, Aulnay, Niort, Saint Maixent, La Foye-Monjault, Javarzay, Ligugé, Fontaine le Comte, l’Hermenault et plus loin Coulonges, Maillezais, Fontenay le Comte, l’île de La Dive, La Rochelle et les Sables d’Olonne sont des lieux qu’il a bien connus. C’est là qu’il apprend l’amitié et la littérature, le grec et le latin, la rhétorique et la poésie, le droit civil et religieux. Il ne faut pas en faire un philosophe moderne à coups de formules toutes faites « fay ce que voudras » « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». La difficulté à lire le texte du xvie le dessert. Mais des transcriptions existent, je vous invite à les lire. Vous pourrez ensuite passer à la langue du XVIe. Vous découvrirez alors un auteur qui rit de tout et qui se délecte de jeux de mots. Enraciné dans son époque, ses descriptions précises des dérives politiques ou religieuses, nous amènent à nous interroger. Sa présentation humoristique nous oblige insensiblement à nous poser les bonnes questions car il ne donne pas les réponses. Il nous laisse notre libre arbitre et c’est en cela qu’il est toujours d’actualité. 

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29 juillet 2017

Rencontres imaginées de Poitiers à Angouleme

 

Rencontres imaginées de Poitiers à Angoulême.

carte poitiers angouleme

 

      ANTOINE ARDILLON

 La confusion très fréquente entre Fontenay-le-Comte, capitale du Bas-Poitou et Fontaine-le-Comte proche de Poitiers, m’a amené à étudier les deux cercles d’amis de Rabelais : celui de Tiraqueau et celui d’Ardillon. Si Tiraqueau est cité à de multiples reprises au cours de la vie pérégrine de Rabelais, on ne connaît que deux occurrences sur le « noble » abbé Ardillon.

-          Pantagruel (1542), Des faitz du noble Pantagruel en son jeune eage. chap. V :

« passerent par Leguge visitant le noble Ardillon abbe par Lusignan, par Sansay,

par Celles, par Colonges, par Fontenay le Comte saluant le docte Tiraqueau, et… »

-          Tiers livre (1552) chap. XVI :

« Frère Jean dit qu’il avait bien connu Perrin Dendin on temps

qu’il demeuroit a la Fontaine le Comte soubs le noble abbé Ardillon »

 Antoine Ardillon, absent des premières éditions, n’est cité[1] par Rabelais qu’en 1542. D’Estissac va mourir, les souvenirs du Poitou s’estompent. Que savons-nous de la vie de ce noble abbé de Fontaine ? Sa famille est originaire de Saintonge et elle est apparentée à la très importante famille Prévost de Sansac[2] originaire de Nanteuil-en-Vallée[3]. Cette commune n’est qu’à quarante kilomètres au nord d’Angoulême. Les armoiries d’Ardillon se blasonnent « d’azur à trois boucles d’or, l’ardillon en pal ». Ces armes figurent aux voûtes du monastère mais c’est un François d’Ardillon, abbé de 1474 à 1502[4] qui les aurait fait sculpter lors des travaux de réparation des voûtes du transept de l’abbaye Notre-Dame-des-Fontenelles. L’abbaye[5] fondée en 1127, dépend en 1520 de l’ordre de Saint-Augustin. Ses chanoines sont voués à la prédication et il y a dix-sept stalles dans le chœur. François Ier d’Ardillon meurt en 1502 et il aurait été remplacé par François II[6] d’Ardillon. La première mention d’Antoine Ardillon date de 1512 : il est prieur de Notre-Dame-des-Bois à Secondigny. Ce prieuré, comme celui de Croutelles[7], dépend de l’abbaye de Fontaine-le-Comte. Ce n’est qu’en 1513 qu’Antoine va prendre possession de l’abbaye et en 1543, il est signalé pour la dernière fois comme abbé de Fontaine.

 NÉPOTISME ET VIE MONDAINE

Tout ceci illustre parfaitement le népotisme[8] ordinaire de l’époque. Tout comme les d’Estissac à Celles-sur-Belle, Ligugé et Saint-Hilaire-de-Poitiers, les abbés de Fontaine se succèdent d’oncle à neveu puis le cercle s’élargit aux cousins[9]. Jean Bouchet parle de Fontaine dans dix de ses épîtres[10]. Il y évoque Ardillon malade, et nous découvrons un abbé d’une santé fragile. Il ne dédaignait pas « de prendre les champs » pour parler avec ses amis de littérature et de poésie. Jacques de Puytesson, chanoine de Ménigoute, est heureux de l’accueillir et dans sa correspondance à Bouchet il écrit[11] :

 

« Reproche luy sa grant austérité

Quant le verras, si de moy as mémoire

Propos final à toi je m’en voys boire. »

 

GEOFFROY D’ESTISSAC

 Comme nombre de fils puînés de la grande noblesse de province, Geoffroy d’Estissac cumule les bénéfices. Il est prieur de Ligugé en 1502, doyen de Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers, abbé d’Angles au diocèse de Luçon en 1504[12], abbé de Cadouin en Périgord puis de Celles-sur-Belle en 1515 par permutation avec l’abbaye d’Angles, enfin abbé et évêque de Maillezais en 1518 sur résignation du cardinal de Luxembourg, l’oncle de sa belle-sœur. Son frère Bertrand, maire de Bordeaux, avait épousé le 5 juillet 1506 à Saint-Jean-d’Angély, Catherine Chabot-Jarnac, la sœur aînée du futur amiral Brion, compagnon d’enfance de François Ier. Bertrand meurt en 1522[13] et confie l’éducation de son fils Louis à son frère l’évêque de Maillezais. Son testament est ainsi libellé : « Haut et puissant seigneur, messire Bertrand d’Estissac… maire et capitaine de la ville et cité de Bordeaux, étant grièvement malade de son corps institue son héritier universel son fils Louis et lui substitue Geoffroy son frère… Il nomme ce dernier curateur de son fils et ne pouvant déclarer à cause de sa maladie tout ce à quoi il peut être tenu envers les siens, il s’en remet à lui ». C’est à Geoffroy de s’occuper des bâtards de son frère : Jeanne épousera Louis de Bideran en 1524 à Cahuzac. Arnaud, docteur en droit, deviendra abbé de Celles et sous-doyen de Saint-Hilaire-de-Poitiers. Enfin, Jean succédera à son oncle Geoffroy comme prieur de Ligugé et doyen de Saint-Hilaire-le-Grand à Poitiers.

PAR LIGUGÉ VISITANT LE NOBLE ARDILLON ABBÉ

 Le prieuré de Saint-Martin de Ligugé, le plus ancien monastère d’Europe, dépend de l’abbaye de Maillezais. Après 1516 il n’y avait plus de moine résidant au prieuré de Ligugé, le service religieux étant assuré par des chapelains. Les grands travaux sont destinés à accueillir Geoffroy d’Estissac et son « ménage ». L’abbé de Maillezais a eu comme successeur Jacques d’Escoubleau nommé évêque de Maillezais en 1543. Jean d’Estissac succède à son oncle comme prieur de Ligugé en 1542 et il cédera sa charge à Jean de Bideran[14] son neveu. Dans la phrase : « par Leguge visitant le noble Ardillon abbé », il ne faut pas en conclure qu’Ardillon est abbé de Ligugé : il s’agit bien d’un roman et non d’un compte rendu historique. La phrase à retenir serait en ce cas : « passant par Ligugé puis visitant le noble abbé de Fontaine-le-Comte, Antoine Ardillon ». Rabelais note la proximité de Ligugé et de Fontaine dans le voisinage immédiat de Poitiers : il exprime ainsi le respect et l’amitié qu’il portait à Antoine Ardillon.

LES CERCLES D’AMIS AUTOUR D’ARDILLON ET D’ESTISSAC

Le cercle de Ligugé comprend les mêmes amis qui se rencontrent à Fontaine ou à Poitiers. Jean Bouchet a séjourné à Lyon en 1497 au retour de la première expédition d’Italie. Il cite Luther, mais qualifie les mauvais moines de cafards et de chattemittes. En 1522 il souhaite composer des sonnets à la mode italienne. Il fréquente assidûment Ligugé où Rabelais[15], bénédictin au service de Geoffroy, lui envoie cette si émouvante lettre qui se termine par : « ton serviteur et amy Rabellay ». L’épître XXX de Bouchet répond à l’abbé de Fontaine-le-Comte « où bien souvent se trouvent au cler matin ce Rabellay, sans oublier Quentin, Trojan, Petit, tous divers en véture ».

Quentin,[16] chevalier de Malte, serait né à Autun en 1500 ; il serait allé en Palestine et en Syrie. Jean Trojan est un cordelier futur adepte de la RPR[17] en 1537. Il est appelé « religieux plus savant que ancien » par Bouchet[18]. Nicolas Petit est né en Normandie en 1497 ; il fait ses études à Paris au collège de Montaigu et il meurt regretté de tous en 1532 à Persac[19] après quatre jours de maladie (peste ?). Il n’a que 35 ans. Poète latin, il a illustré des livres de Bouchet et s’est montré amateur de la silve, mode d’écriture poétique qu’appréciait Rabelais.

Ardillon a une correspondance fournie ; il semble assez peu voyager (nous le connaissons de santé précaire) au contraire de d’Estissac. On lui dédie de nombreux livres et son influence semble très grande[20].

Bouchet lui dédie ses Annales d’Aquitaine : «A révérent père en dieu et mon très honnoré seigneur, frère Anthoine Ardillon abbé de la Fontaine le comte, Jehan Bouchet de Poictiers rend très humble salut. Je ne saurais mon bon père et seigneur de rhéthorique, et histoire enseigneur, mettre en avant un mien petit ouvrage sans qu’il eut faict devant vous un voyage et sans avoir votre avis et conseil ». Dans l’épître liminaire en latin du Labyrinthe de fortune et séjour des trois nobles dames édité en 1522, c’est Ardillon qui dit admirer les grands rhétoriqueurs et poètes comme Bouchet et ses semblables. Plusieurs d’entre eux deviendront des amis de Rabelais comme Mellin de Saint-Gelais dont la famille est très liée à la maison d’Angoulême, Clément Marot, Pierre Gringore adepte d’Aristophane et Nicolas Bourbon de Vendeuvre qui sera emprisonné par Béda en 1533. Jean Bouchet et Ardillon sont manifestement des référents pour le groupe d’amis de Fontaine-le-Comte. Geoffroy d’Estissac semble plus mobile entre ses propriétés poitevines ou périgourdines et sa présence fréquente à la cour[21] (elle-même sujette à se déplacer). Marguerite de Navarre sait reconnaître[22] Geoffroy puisqu’elle parle dans l’une de ses lettres de « l’homme qui ressemble à l’évêque de Maillezais ».

Rajoutons que la famille Chabot de Jarnac est proche des Angoulême. Lorsque Jacques Chabot de Jarnac et Madeleine de Luxembourg marient leur fille Catherine le 5 juillet 1506 avec Bertrand d’Estissac sénéchal d’Agenais, frère de Geoffroy, le contrat de mariage est ainsi libellé : « et pour les différents qui pouvaient survenir dans l’exécution du contrat de mariage, les parties s’en remettaient à l’arbitrage de Madame Louise de Savoie, comtesse d’Angoulême, et du Cardinal de Luxembourg »[23].

Tous sont passionnés par la réforme possible de l’Église. Quelques « amis » de Fontaine-le-Comte sont des poitevins que Rabelais pouvait rencontrer en personne dans les années 1524 à 1530. L’épisode de frère Jean et Perrin Dandin au Tiers Livre de 1552 laisse à penser que le droit civil les passionnait tout autant.

Jean d’Auton est l’historiographe de Louis XII qu’il accompagne à Gênes et en Lombardie. Il publie en 1511 une épître élégiaque pour l’église militante. Il quitte la cour de Lyon en 1518 et se retire comme abbé d’Angles-sur-l’Anglin à proximité de Chauvigny et de la métairie de Villette où Jean Bouchet a sa maison de campagne. Il meurt vers 1527. Il serait l’initiateur de Bouchet à la rhétorique. Il évoque Bertrand d’Estissac dans ses Chroniques[24] de Louis XII : « Louis, bâtard de Bourbon, Laroche-Baron, le seigneur de Stissac et plusieurs autres françois qui étaient là firent merveille ; car plus de quarante génétaires et autres espagnols furent là atterrés ».

Salmon Macrin né à Loudun en 1490 fait partie de la maison de René, le grand bâtard de Savoie, frère de Louise, à la période qui nous intéresse. Dans son 6e livre, l’une des odes éditées en 1537 à Lyon par Gryphe est dédiée ad Antonium Ardillonem Fontis Comitis Coenobiacham.

Le renouveau du monachisme est à la mode vers 1500. Il fait partie des sujets de prédilection de nos clercs. Ces épîtres de Bouchet[25] permettent de dessiner un cercle d’amis poètes, juristes, parfois très jeunes et soucieux de réformer l’Église. Leur origine se partage entre le Poitou et l’Angoumois. Les deux fédérateurs principaux sont Ardillon et Estissac. On peut aussi noter l’attachement de ces érudits aux maisons de Savoie et d’Angoulême.

PIERRE DE LILLE

 Pierre de Lille, anachorète est désigné tantôt comme Petrus de Lille Borboniensis, tantôt comme Dellila ou Lilla Petrus de, Petrus Delilla, Petrus de Lilas Bellenavensis de Borbonia, Petrus lillanus Borboniensis Helyas (Elie en grec), Petrus de Lilas Borboniensis anachorita, Petri Lillani Borboniensis Heyade, Pierre de Lille Bourbonnois.Tous ces noms désignent la même personne[26]. La seule étude qui lui est consacrée le qualifie en titre « d’humaniste oublié ». Né vers 1478, il n’y a aucune mention de son décès. Il dépend de l’ordre de Notre-Dame-des-Carmes. Il est reçu bachelier en théologie à Paris, se rend à Louvain et Anvers vers 1499 pour un enseignement d’astronomie astrologique auprès de Jaspart Laet. En 1516, après avoir vécu à Avignon, il rejoint Rome et propose au pape Léon X un projet de réforme du calendrier, le « calendarium ». Pour poursuivre ses études, le Pape lui octroie deux bénéfices qui ne lui seront jamais donnés par la suite. Il serait alors entré chez les Carmes de La Châtre (castrense in biturigibus) et serait devenu en 1518 chanoine[27] régulier à Fontaine-le-Comte sous l’abbé Ardillon, selon Jean-Marie Le Gall. En 1521 il devient moine anachorète. Il signe en 1524, puis 1526, ses lettres d’Aulnay. Il se définit toujours comme Carme Bourbonnais. Est-il passé d’un monastère à l’autre, de Fontaine, couvent augustin, à un couvent des Carmes vers La Rochelle ? Il est curieux que Bouchet ne parle pas de lui dans ses épîtres qui détaillent la vie à Fontaine-le-Comte. Le premier Aulnay auquel on peut penser est un prieuré dépendant de cette abbaye. Le pape Jean V avait uni en 1358 le prieuré « d’Aunay près Loudun » à la mense commune. Il existe en effet une commune d’Aulnay dans le département de la Vienne à 12 km au sud de Loudun. Mais point de carmes dans cet endroit. Je penche pour une résidence proche mais qui ne dépendrait pas de Fontaine. L’ordre des Carmes ou Capucins possède plusieurs couvents en Charente-Maritime. Le premier à La Rochelle, rue Saint-Jean-du-Perrot à proximité du port, a été créé à la fin du XIIIe siècle et rasé en 1556. Cependant, Pierre de Lille se dit retiré à proximité de La Rochelle, il n’est donc pas à l’intérieur de la ville. Le cloître des Carmes de Jonzac fondé en 1505 par Jean de Sainte-Maure, seigneur de Jonzac, me semble assez loin de La Rochelle. Enfin le cloître des Carmes d’Aulnay-de-Saintonge autrefois Aunay-en-Poitou semble correspondre le mieux à son lieu de résidence.

Signalons des centres d’intérêt communs entre Jean Thenaud et Pierre de Lille qui nous parle du Journal de voyage à Jérusalem de Rochechouart. Thenaud fait ce voyage en 1513 et va le publier sous le titre de Voyage d’outre mer en 1523. Le catalogue des rois de France jusques au temps présent est une œuvrede Lille et Thenaud a publié La chronique des rois de France en 1508. Lille va voir Lefèvre d’Étaples à Meaux pour l’édition d’Apologia heremitarum et ce dernier lui confie une lettre pour Ardillon. Il n’écrit plus rien après le Tria Calendaria de 1529 et c’est dans cet ouvrage qu’il cite Rabelais, moine de Maillezais et traducteur de Lucien, ce qui nous le fait connaître :

« Voyons les philosophes en grand désaccord sur les principes de la nature (parce qu’ils sont hommes), sur la genèse des dieux qui plus est, et davantage encore sur les sectes philosophiques. C’est ce qu’on peut voir chez Lucien, dans la traduction qu’en a donné Rabelais, moine de Maillezais. »[28]

Sa dernière œuvre[29] se partage en trois. L’ensemble est dédié de Bourges en 1529 à François de Tournon, évêque de Bourges, primat d’Aquitaine (qui ne connaît pas Pierre de Lille). Le calendarium hominis est destiné à messieurs de labour. Le thème est celui de l’utopie. L’ajout du planetarum encyclopedia est dédié à Julien II de Soderini, évêque de Saintes et daté de 1524, à Aulnay. Le Calendarium Orbis est dédié au prieur provincial de Tours, Mathurin Gascard, écrit d’Aulnay en 1526. Dans le Calendarium solis, il explique ses démarches à Rome.

Parmi les lectures qu’il peut avoir conseillées à Rabelais : Lulle et Johannes de Rupescisse, ce dernier ayant écrit le livre de la quintessence. Pierre de Lille a parfois le même ton que Rabelais dans sa façon d’écrire : « de 56 à 72 ans, aulchune fois plus long de tous les aultres à gens de bon terroir. L’homme est engelé, tremblant, balbutiant, oblivieux, gouteux, boiteux, portant bastons, crosses ou potences, pour peu de vin troublé, sa santé n’est seure, il vacille, delire, et redevient à enfance ». On connaît aussi l’intérêt de Rabelais pour le jour intercalaire de février au travers d’ex-libris. Souvenons-nous que Pierre de Lille a étudié l’astrologie avec Laet de Louvain. Dans la Pantagruéline Pronostication, Rabelaisnous signale « Infiniz abus estre perpetrez à cause d’un tas de Pronostications de Lovain, faictes à l’ombre d’un verre de vin, … quelque chose que vous disent ces folz Astrologues de Lovain ».

L’article de Charles Perrat titré Un tas de pronostication de Lovain[30]  compare les prédictions de Louvain à celles de Rabelais et affirme « C’est moins d’ailleurs en les reprenant qu’en se glissant lui-même dans les cadres traditionnels des Pronostications de Louvain qu’il a su obtenir un effet de contraste ».

Il semble donc que l’étude de ces calendriers par Rabelais n’ait pas été superficielle. Ne pourrait-elle pas dater des échanges avec Pierre de Lille avant 1530 ?

Nous connaissons actuellement Aulnay-de-Saintonge[31] par son église classée par l’Unesco sur le chemin de Saint-Jacques, chef-d’œuvre exceptionnel de l’art roman. Ce village est sur la voie de Poitiers à Saintes et des fouilles récentes attestent de son ancienneté[32]. À l’époque, la vicomté d’Aulnay fait partie de la sénéchaussée[33] de Civray dont les seigneurs étaient grands chambellans du Poitou. La châtellenie de Melle, lieu de naissance[34] de Thenaud, a été donnée[35] en 1487 à Charles, Comte d’Angoulême et à Louise de Savoie lors de leur mariage. Louise a gardé la jouissance de ces lieux après son veuvage sur décision de Louis XII. Lorsque Louise de Savoie a l’occasion d’acquérir le château d’Aulnay à la suite d’une saisie féodale en 1508, elle n’hésite pas à agrandir son domaine de Melle de cette propriété contiguë. À sa mort en 1531 ses biens seront réunis à la couronne. La cour du château est devenue la place principale et il ne reste du bâti qu’une tour-fuye. Ce qui reste du couvent des Carmes est à mi-chemin entre l’église et la place. Les gestionnaires des biens de Louise de Savoie s’appelaient Demoulins et Thenaud. Ne peut-on pas imaginer une rencontre entre notre carme bourbonnais, Rabelais et Thenaud à Aulnay ? Le chemin de Celles à Aulnay comme de Maillezais à Aulnay se fait en peu de temps. Rabelais aurait-il connu les textes d’Érasme à Aulnay en compagnie de Thenaud son premier traducteur ? Aurait-il pu transcrire une partie du Songe de Poliphile[36] en français à partir de l’exemplaire de la bibliothèque d’Angoulême ? Le songe de Poliphile est connu à la cour de Cognac par Demoulins de Rochefort (le nom de ce fief vient d’un quartier de Mirebeau à 52 km de Chinon). Demoulins, - Mr d’escolle du Roy -, le grand aumônier qui envoie en 1523 des délégués dans les diocèses afin de réformer l’Église[37], va finir sa vie comme abbé commendataire de Saint-Mesmin à Micy-sur-Loire. Il serait mort en 1526, ayant eu le temps d’accueillir en 1524 dans cette même abbaye Pierre Amy[38] qui fuyait les farfadets de Fontenay-le-Comte. Toutes ces coïncidences ne peuvent être dues au hasard. Le songe de Poliphile est connu à la cour de Louise et l’acrostiche[39] ne permet pas le doute sur l’auteur. Comment François Rabelais aurait-il oublié son propre prénom lorsqu’il écrit Pierre Colonne dans la Briefve declaration ? Il est permis d’émettre l’hypothèse qu’il s’agit d’une indication sur celui qui lui a fait connaître Le Songe. Pierre de Lille pourrait-il être au centre de ce réseau constitué dans l’adolescence poitevine de Rabelais ? Cette mention du moine de Maillezais dans les tria calendaria-calendarium solis, hominis, orbis est significative de l’estime entre les deux hommes et de leur proximité de pensée malgré la différence d’âge.

 Calendriers, cabale, grammaire, voyages à Rome et en Terre sainte, réforme de la vie des moines, lecture de Lucien, styles semblables : ces deux-là avaient des choses à se dire et leurs rencontres ont dû porter leurs fruits. Jean Martin traduit Le Songe de Poliphile en 1546 et signale qu’un premier texte en français lui a été donné par un chevalier de Malte une quinzaine d’années auparavant, soit vers 1530. Alde Manuce a imprimé le texte initial en 1499 à Venise. C’est le lieu de collecte de toutes les œuvres grecques récoltées après la chute de l’empire byzantin. Alde crée une académie aldine dont fait partie Érasme. L’Hypnerotomachia Poliphili est actuellement considéré comme le chef-d’œuvre des compagnons imprimeurs ou typographes de l’époque. Il est imprimé dans une période où l’Italie est particulièrement troublée, et de nombreuses contrefaçons sont éditées à Lyon.

Rabelais semble avoir traduit (ou recopié une traduction) plus proche de l’original que celle de Jean Martin. Comme il introduit des phrases du Songe dès ses premières œuvres, il a donc connu cette traduction avant 1532[40].

 ANDREA NAVAGERO

 C’est en additionnant les termes : italien, Alde Manuce, France, Aulnay, humaniste, que l’on arrive sur un seul personnage connu : Andrea Navagero, ambassadeur de Venise en Espagne en 1525 puis en France en 1528, décédé à Blois en 1529.

 Il a laissé de son voyage d’Espagne en France une description très détaillée. Il décrit avec grand intérêt les monuments antiques de Bordeaux, de Saintes et de Poitiers. Cet érudit vénitien est un ami intime d’Alde Manuce, et leurs échanges épistolaires ont été conservés. Il a travaillé dans l’imprimerie d’Alde et il est bibliothécaire de Saint-Marc. Comment un tel homme n’aurait-il pas eu un exemplaire du Songe de Poliphile sur lui, alors qu’il est ambassadeur de Venise ? L’analyse des mots employés par Jean Martin dans l’édition d’août 1526 et ceux de Rabelais dans le Tiers Livre (février 1526) permet d’affirmer que Rabelais a utilisé avant Martin les mots spécifiques au Songe. Ce qui signifie que Rabelais n’a pas copié Martin. Selon d’autres auteurs, Rabelais a pu connaître le texte du Songe lors de son travail de lecteur dans les imprimeries lyonnaises ou lors de son premier voyage en Italie.

W.F. Smith en 1906 dans la Revue des Études Rabelaisiennes[41] laisse penser que Rabelais a recopié quelques chapitres et seulement les titres en intégralité car il n’a feuilleté ce livre que peu de temps. Revenons à notre ambassade vénitienne qui va de Madrid à Blois.

La relation de la remontée de Navagero de Bordeaux à Poitiers est particulièrement détaillée. C’est dans le texte sans importance conservé dans la langue d’origine que réside le détail : Navagero a emprunté la voie qui passe par Aulnay et Melle. Une lieue commune correspond environ à quatre km. Pour le voyage qui nous concerne la lieue s’étire de quatre à sept kilomètres environ. Navagero s’étonne de la longueur[42] des lieues des Landes,[43] ce qui nous rappelle la fin du chapitre des Dipsodes[44] : « pourquoy les lieues sont tant petites en France ». Il y a cinq lieues de Saintes à Saint-Jean-d’Angély, trois pour rejoindre Oné (Aulnay), une pour Vildio (La Villedieu), puis deux pour Brio (Brioux-sur-Boutonne), enfin deux pour Mela (Melle). Navagero signale justement qu’Aulnay n’est plus en Saintonge mais qu’il s’agit du premier lieu du Poitou où résident les Pictons. Melle est situé par notre ambassadeur à douze lieues d’Angoulême où se trouve Madame la Régente.

 Le 17 juin 1528, Navagero est à Aulnay. Personne ne sait où se trouve Rabelais, on le situe à Paris sans argument daté. Pourquoi y serait-il en permanence ? Pierre de Lille est alors retiré au couvent des Carmes d’Aulnay. Aulnay est une étape sur le chemin de Compostelle. La mention d’Oné et les détails donnés sur sa localisation en Poitou font penser que Navagero a pu s’arrêter dans cette paroisse. Ce lieu peut être pour lui une occasion de rencontrer Pierre de Lille ou Thenaud qui ne sont pas cités mais les humanistes devaient se reconnaître facilement. Dire que cette rencontre a permis d’échanger une partie de la traduction du Songe de Poliphile relève de la pure fiction, mais la rencontre physique de tous ces personnages est parfaitement possible.

 CELLES-SUR-BELLE

L’abbaye de Notre-Dame de Celles-sur-Belle de l’ordre de Saint-Augustin se trouve à 8 km de Melle. Geoffroy d’Estissac résigne en 1515 sa charge d’abbé d’Angles[45] en Luçonnois qu’il possédait depuis 1504, en faveur d’un chanoine élu abbé de Celles-sur-Belle : Robert Allidas. Par cet échange, d’Estissac, futur abbé de Maillezais, devient alors abbé de Celles. Probablement malade, il transmet cette charge à son neveu Arnaud d’Estissac, fils bâtard de son frère, qui lui succède en 1542. En 1562 Arnaud, docteur ès droit, abbé de Celles, rend hommage[46] pour son hôtel de La Croix-Comtesse au seigneur de Villeneuve-la-Comtesse. Cette seigneurie de Villeneuve, qui dépendait de Chizé,[47] avait été donnée à Louise de Savoie, ce qui agrandissait fort opportunément ses propriétés voisines. Quand Gymnaste offre à Tripet du vin[48] de la Foye-Monjault, c’est une allusion curieuse du point de vue géographique. C’était là que se fixait le prix des vins pour la région de Niort. Ce nectar aujourd’hui inconnu était qualifié de « vin de bouche des rois ». C’est un modeste village à mi-chemin entre Maillezais et Aulnay. Henry IV aurait possédé des vignes en cet endroit selon la tradition locale : la chose paraît plausible puisqu’il peut s’agir d’un héritage de Louise comme le toponyme de « La Comtesse » pour Villeneuve.

 Mais le grand secret de la famille d’Estissac est la bâtardise cachée[49] (interdite pour cet emploi) d’Arnaud et de Jean. Cette réalité va entraîner des suites fâcheuses que va exploiter la concurrence[50] et Arnaud ne pourra devenir abbé de Maillezais et de Cadouin à la mort de son oncle. Sous la direction d’Arnaud, l’abbaye de Celles sera détruite en 1567 par les protestants et il mourra de chagrin en 1569. La jouissance des biens de l’abbaye est ensuite attribuée aux frères François et Aimery de Barbezières par Charles IX. Les Barbezières sont des fidèles de la maison de La Trémoille de Thouars. Plusieurs d’entre eux furent gouverneurs de Taillebourg[51]. Ils vont nommer comme abbé confidenciaire René Thenaud leur ancien domestique après qu’il eut reçu la tonsure ecclésiastique[52]. Les Thenaud ne sont pas si nombreux dans la région, mais je n’ai pas encore pu faire de lien avec Jean Thenaud. Ces éléments sont extraits d’une Histoire de l’abbaye de Celles-sur-Belle écrite par l’abbé Largeault. Un autre nom cité par Rabelais apparaît dans cette histoire de l’abbaye. « Dans son testament du 16 août 1524, Jean Joubert de Fayolle[53] fait un legs particulier en faveur de son troisième fils, frère Barnabé religieux à Notre-Dame de Celles en Poitou ». Souvenez-vous de « Fayolles quart Roy de Numidie qui envoya une jument la plus énorme au port d’Olonne[54] ». L’abbé Largeault nous parle à regret « du trop célèbre Rabelais, qui a écrit l’innommable histoire de Gargantua etPantagruel ». » Le contexte historique est le suivant : François Ier est reçu à Celles le 22 août 1530 au retour d’Espagne des enfants de France et de la reine Éléonore, sœur de Charles Quint. La reine et les enfants avaient le 22 juillet fait leur entrée à Angoulême. Nous avons une relation de cette entrée qui semble être, selon l’abbé Largeault[55], de la main[56] de Rabelais. Voici un extrait de ce texte :

« Entrée de la Reine (Éléonore) et de nos seigneurs les enfants de France dans la ville d’Angoulême.

 Pour vous advertir des nouvelles de par deçà, hyer fut faicte en ceste ville l’entrée de la Rogne et de Messeigneurs ses enffants de France, en gros triumphe et à grande joye, les rues tendues entièrement de tapisserie, couvertes de linge blanc, et de toyse en toyse pendoient les armes du Roy et de la Rogne, avec la Salmandre et le Phénis que ladicte Rogne a pour sa devise. Le pavé éstoit tout comblé de sable d’un pied de haulteur, et à chascun coing de rue estoient escharffaux faictz menusiez et couvertz à l’antique, sur lesquelz estoient filles de quatorze à dix-sept ans, belles par si grande excellence, que au jugement de l’oiel, ressembloient à Nymphes et Déesses, estoient habillées aucunes à la Genevoyse, aultres à l’Italienne, Espagnolle, Turque, et d’aultres diverses manières des vestures des nations estrangières : chantaient lesdictes filles rondeaux, conbletz et motelz, […] car il est oit bon à veoir et entendre que chascun avoit faict son devoir et s’estoit efforcé au mieulx. Pour aller au-devant de ladite dame partirent de ceste Ville Monseigneur le Gouverneur avec les Gentizhommes d’autour icelle ; après eux, le Maire, bourgeois et habitans de ladite ville, ledict Maire accompaigné de deux centz hommes habillez de livrée, auxquels ladite Ville avoit donné à chascun dix livres pour ayder à leur acoustrer, et estoient en ordre en manière de monstre, bien garniz et equippez de Tabourins et Piffres, et en bonne marche. […]fut faicte harangue par chascune desdictes bandes et par l’ordre qui dict est. Monseigneur le gouverneur fist la sienne premier, en François : le procureur de la ville et cité d’Angoulême, en latin, pour les bourgeoys ; le Maire pour tout le corps desdictes Ville et Cité, en Françoys ; le Lieutenant de la Justice, en latin ; chascune durant un gros quart d’heure, et ledict Président aussi la sienne, pour lui et sa bande, en latin, laquelle dura environ demy heure ; et faisoient chascun tel et si bon devoir qu’ilz demontroient assez vouloir acquérir honneur et grace. […] Au dessus de ladite porte, est oit un escharfault où estoient les petits enffans de ladite Ville et Cité, au dessoubz de quatre ans, qui chantaient vivent la Rogne et Messeigneurs les Enffans : et au dessus dudict escharfault en y avoit un aultre eslevé de deux toyses, où estoient tous les joueurs d’instrumentz de ce pays. Pensez s’il les faisoit bon ouyr. […]Dura ladite entrée depuis ung pau devant sept heures du soir jusques environ les dix, et faisoit cler jour comme à plain midy : car à chascune fenestre et à chascun huys, sans excepter aucun, y avoit une torche. Ne fault oublier la grosse artillerie qui avec gros bruyt sonna puis après et la faisoit bon ouyr. […]On avoit faict une corde de la porte du Palays jusques à ladite garenne, dessus laquelle couroient deux enffans de ceste Ville la poste ; et les convint armer, parce quilz se voulurent battre, et fut à pied car

 ilz ne trouvèrent cheval qui peust monter si hault. Et affin que je ne soye trop prolixe en langaige, je ne vous feray plus longue Lettre et prieray Notre-Seigneur vous donner, Monseigneur et Frère, l’accomplissement de voz desirs. D’Angoulesme ce jour xxiij de juillet m.v.c.xxx. »

 

CONCLUSION

 La fonction de Rabelais, secrétaire exclusif de d’Estissac, semble avoir duré jusqu’en 1530. Ne pourrait-on pas appliquer à Rabelais cette remarque de Machiavel : « les cours des princes sont remplies d’hommes dont l’unique emploi est de tout écouter ». Chargé de seconder un maître qui n’avait pas le don d’ubiquité et qui fréquentait assidûment la cour, Rabelais n’aurait-il pas eu aussi un rôle de pédagogue des enfants naturels de Bertrand d’Estissac ? Les plus âgés, Arnaud et Jean, ont été élevés comme Louis et leur bâtardise a été soigneusement cachée pour leur permettre de succéder à leur oncle dans la carrière ecclésiastique. Il fallait pour cela un clerc de confiance aux connaissances encyclopédiques. Officiellement, ils sont totalement ignorés, Bouchet n’en dit pas un mot. Après le mariage de Louis en 1527, Rabelais a probablement noué des contacts sérieux avec la cour d’Angoulême et ses serviteurs discrets comme Thenaud, car « la chorographie y consentait parfaitement ». La position géographique de Poitiers, de Celles-sur-Belle et d’Aulnay permettait des relations suivies entre ces moines. On a dans ce séjour poitevin la certitude de contacts entre la famille d’Angoulême, lieu évident du pouvoir, et la maison de l’évêque de Maillezais. L’hypothèse de P. Smith[57] concernant une collaboration possible entre Thenaud et Rabelais devient hautement probable. Almanach, goût du voyage, pratique du grec, passion pour l’humanisme : nous sommes là à la source des connaissances de Rabelais, moine de Maillezais en 1529. Si la lettre d’Angoulême datée de juillet 1530 est signée du frère Rabelais à Monseigneur d’Estissac, cela signifie que Rabelais est toujours bénédictin de Maillezais deux mois avant son inscription à Montpellier. Cette idée est à mettre en rapport avec le texte de la supplicatio Rabelaesi destinée au pape Paul III : « il demeura dans cet ordre pendant plusieurs années. Par la suite ayant quitté l’habit religieux, il partit pour Montpellier[58] ». Rabelais n’aurait donc pas été moine gyrovague à Paris car il y était toujours aux ordres de monseigneur d’Estissac comme le 22 août 1530 pour l’entrée du roi à l’abbaye de Celles-sur-Belle. Il n’a quitté sa robe de moine que pour faire des études de médecine, mais il dépend toujours de la maison d’Estissac lors de son second séjour en Italie en 1535[59]. Il reste un problème non résolu : quelle passion ou quel ordre va l’entraîner à Montpellier s’inscrire à la faculté de médecine le 17 septembre 1530 ?

Votre avis m’intéresse                                          jeanmarieguerin@wanadoo.fr

24 chemin du prieuré 85580 île de la dive.

 

 

 

 



[1] Rabelais, Œuvres complètes, M. Huchon, Gallimard, 1994, Pléiade, p. 230 et p. 1255.

[2] « Nous sommes quatre gentilshommes de Guyenne qui combattons contre tous, allants et venants, moi, Sansac, Essé et Chataigneraye » aurait dit François Ier.

[3] Un Prévost-de-Sansac sera abbé après Antoine Ardillon.

[4] Redet, Notice historique sur l’abbaye de Fontaine le Comte près Poitiers, Mémoire de la société des Antiquaires de l’Ouest, 1837, pp. 226-231.

[5] Redet, Notice historique sur l’abbaye de Fontaine le Comte près Poitiers, Mémoire de la société des Antiquaires de l’Ouest, t. III, pp. 226-231.

[6] Hugues du Tems, Le clergé de France, Tome 2, 1774, Paris, p. 497.

[7] Distant de 6 km de Ligugé.

[8] Dont se moque Rabelais au chapitre xvi du Cinquième Livre : Comment nous passasmes outre.

[9] Nous verrons des Bideran et des de La Rochefoucauld à Celles et des Prévost de Sansac à Fontaine.

[10] J. Bouchet, Épitres morales et familières du Traverseur, 1545, Épîtres xix, xxx, xxXIV, xxxv, l, lxvii, lxviii, lxxviii, lxxxv, lxxxvi.

[11] Probablement en 1532.

[12] A 20 km de l’île de la Dive, cette charge a été résiliée en 1515 lors de sa nomination comme abbé de Celles-sur-Belle. Gilles Bresson, Abbayes et prieurés de Vendée, 2005, éditions d’Orbestier, Château d’Olonne Vendée, p. 61.

[13] Les dates de 1516 et 1517 qui sont parfois annoncées sont contredites par les Jurades de Bergerac  de 1522.

[14] L.J Bord, Histoire de l’abbaye Saint-Martin de Ligugé, Geuthner, 2005, p. 142.

[15] J. Bouchet, Épitres morales et familières du Traverseur, 1545, Épitre L.

[16] Il y a plusieurs homonymes dont Jan Quentin à Montpellier cité au Tiers Livre, un Cantin et un Quintin.

[17] Religion Prétendument Réformée.

[18] J. Bouchet, Opuscule du traverseur des voyes périlleuses, 1526, Jacques Bouchet, Poitiers.

[19] Près de Lussac-les-Châteaux.

[20] Jean Plattard, L’adolescence de Rabelais en Poitou, 1923, Paris, Les belles lettres, p. 66.

[21] Patrick Esclafer de la Rode, Montclar la baronnie et ses seigneurs, imprimerie Mussidanaise, 1999, p. 49 : sa physionomie est si connue que Marguerite de Navarre, voulant dans une lettre désigner une personne sans la nommer, parle à son correspondant de « l’homme qui ressemble à l’évêque de Maillezais ».

[22] Marguerite d’Angoulême, Lettres de Marguerite d’Angoulême, Paris, F.Genin, 1841, Lettre 122 datée de Valence 1536.

[23] Patrick Esclafer de la Rode, Montclar la baronnie et ses seigneurs, imprimerie Mussidanaise, 1999, p. 47.

[24] Jean d’Auton, Chroniques, par R. de Maulde de la Clavière, Volume 2, p. 386.

[25] M. Huchon, Rabelais, 2011, Gallimard, pp. 95-103.

[26] François Secret, "Un humaniste oublié, le carme bourbonnais Pierre de Lille", dans "L'humanisme français au début de la Renaissance", Colloque international de Tours, 14, Paris, Vrin, 1973, pp. 207-223.

[27] Jean-Marie Le Gall, Les moines au temps des réformes, France (1480-1560), éditions Champ Vallon, 2001, Presses universitaires de France, 642 pages, p. 52.

[28] Menini Romain, Rabelais altérateur, 2014, Classiques Garnier, Les mondes de Rabelais, p.142.

[29] Pierre de Lille, Tria calendaria parva Petri lillani Borboniensis Helyade, Poitiers, Jean Joussant, 1529. « En ce livre sont troys calendriers. Le premier du souleil adresse a messieurs de leglise. Le segond de lhomme a messieurs de labour. Le troysiesme du monde, a messieurs les nobles. Adjecta est in calce ad exemplar vii. planetarum enciclopedia, res omnis & doctrinas septifariam secans ».

[30] François Rabelais, ouvrage publié pour le quatrième centenaire de sa mort, 1553-1953, Genève, Droz, et Lille, Giard, 1953, pp. 60-73.

[31] Situé dans le nord du département de Charente-Maritime.

[32] Temple et garnison romaine.

[33] Sénéchaussée de Civray avec les prévôtés de Melle, Usson et Chizé.

[34] Ce serait aussi le pays d’origine de Puyherbaud moine de Fontevrault, ennemi de Rabelais. Il existait à Melle une aumônerie de ce nom à proximité de l’église Saint-Hilaire.

[35] Comme la châtellenie de Chizé toute proche.

[36] Un exemplaire de 1499 d’Alde Manuce était dans la bibliothèque de Louise de Savoie ; il est actuellement à la bibliothèque Laurentienne de Florence. François Ier en achète un autre exemplaire après 1530.

[37] Dir. Brioist, L. Fagnart, C. Michon, Louise de Savoie 1476-1531, 2015, Presses universitaires François-Rabelais de Tours, Presses universitaires de Rennes, Charlotte Bonnet, Louise de Savoie et François Demoulins, p. 258.

[38] Mort en 1525 à Bâle.

[39] Polliam frater Franciscus Columna peramavit : frère Francesco Colonna a aimé Polia intensément.

[40] Francesco Colonna, Le Songe de Poliphile, Paris, Kerver, 1546, édition de Gilles Polizzi, collection la Salamandre, imprimerie nationale, 2004, p. XXXIV note 39.

[41] W.F. Smith, RER, 1906, Mélanges, p. 237 « n’avait eu en possession ce livre rare et précieux que peu de temps. » 

[42] RER, tome 6, 1908, G. Beaurain, Les lieues des Landes, p. 67.

[43] Da Baiona a Burdeos le leghe son molto grande.

[44] Rabelais, Œuvres complètes, Pantagruel, M. Huchon, 1994, Pléiade, chap. XXIII, p. 298.

[45] Diocèse de Luçon en Bas-Poitou. Le 10 janvier 1511 la sénéchaussée de Poitiers condamne l’abbé d’Angles à payer une rente de 20     sous au chapitre de Saint-Pierre de Poitiers pour 15 ans de droits de luminaires non payés.

[46] Antoine Marie d’Hozier de Sérigny, Armorial général de France, vol. 2, 1742, Paris, p. 700.

[47] La forêt de Benon proche de La Rochelle se continue par celle de Chizé, de Celles et d’Aulnay, puis de Tusson à 30 km au nord d’Angoulême. L’ensemble constituait la sylve d’Argenson.

[48] Rabelais, Œuvres complètes, Gargantua, M. Huchon, 1994, Pléiade, chap. XXXIV, p. 97.

[49] Patrick Esclafer de la Rode, Montclar la baronnie et ses seigneurs, imprimerie Mussidanaise, 1999, p. 48.

[50] Jean I d’Escoubleau qui sera abbé de Maillezais et de Cadouin.

[51] La patrie de Dindenault.

[52] Abbé Largeault, Histoire de l’abbaye de Celles-sur-Belle, 1901, Res Universis, p. 114.

[53] Abbé Largeault, Histoire de l’abbaye de Celles-sur-Belle, 1901, Res Universis, p. 81.

[54] Rabelais Œuvres complètes, Gargantua, M. Huchon, 1994, Pléiade, chap. XVI.

[55] Qui reprend cette proposition d’un archiviste de la ville d’Angoulême M. Eusèbe Castaigne.

[56] M. Castaigne a réédité ce texte en 1856 dans le bulletin de la société archéologique et historique de la Charente 2e série t. 1, p. 295. Il signale leur extravagance rabelaisienne.

[57] Paul J Smith, Rabelais et Jean Thenaud avant 1517 : quelques hypothèses, ML Demonet, S Geonget, Les grands jours de Rabelais en Poitou, 2006, Droz, Genève, p. 183-194.

[58] Rabelais Œuvres complètes, Supplique de Rabelais, M. Huchon, 1994, Pléiade, p. 1031.

[59] Rabelais Œuvres complètes, lettres d’Italie, M. Huchon, 1994, Pléiade, p. 1001 : « Si mon argent est court, je me recommanderay à vos Aulmosnes ».

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11 juin 2017

St HILAIRE, FORTUNAT et l'ORACLE de la DIVE BOUTEILLE.

 La SEV ou Société d'émulation de la Vendée, très liée aux Archives de Vendée, est née il y a 150 ans. Au cours de sa journée d'étude du 10 juin 2017, j'ai eu l'occasion, avec Mary, de parler de La Baie de l'Aiguillon et de la Dive.

En 2016 le titre d’un article de l’Express au sujet de la Dive était « L’ile qui a appris à vivre sans sa mer ». Au milieu d’un océan de céréales, elle reste cependant un témoignage du passé.

Une dizaine d’habitants en haut comme en bas, c’est un minuscule village d’un km de long. Sa force est dans la symbolique qu’elle dégage.

A l’époque où les références à l’antiquité grecque avaient plus d’importance que le buzz sur le net, c’était « l’Acropole du marais ». Ce mot était bien choisi car il reste toujours un couple de chouettes d’Athéna que les ornithologues observent en été, comme dans les falaises de l’acropole d’Athènes.

Le temple local est assez modeste : c’est une chapelle. Elle est dédiée à Saint Hilaire de Poitiers en raison d’une légende chrétienne affirmant que notre saint a chassé de l’île de la Dive les serpents qui l’infestaient. Les plus évocateurs des vitraux XIXe sont ceux de Sérigné et de Foussais qui rappellent que St Hilaire a vaincu l’Arianisme. D’où vient cette légende ? Vers 566 Fortunat, poète italien à la cour d’Austrasie, écrit l’histoire de St Clément qui maitrise le Graouilly, monstre légendaire de Metz[1]. A Paris il écrit à la demande de St Germain, la vie de St Marcel qui aurait maitrisé un dragon. Puis Venance Fortunat secrétaire de la reine Sainte Radegonde devient évêque de Poitiers et raconte l’histoire de St Hilaire chassant les serpents de la Dive. La domination de ces reptiles démoniaques apparait issue de l’imagination du saint évêque, poète italo-poitevin. Il convient d’en faire une lecture allégorique.

Il existe à la Dive une GROTTE dite de L’ERMITE, probablement aménagée par les moines de Saint Florent de Saumur autour de l’an mille. En 1524, dans les Annales d’Aquitaine, Jean Bouchet[2] écrit qu’au 4e siècle, au cours d’une tempête, Sainte Hélène échoue avec les reliques de la Sainte Croix. Elle fonde l’abbaye de Saint Michel en l’Herm et confie les reliques à l’ermite de la Dive. Retrouvées en 1128, elles deviennent le but d’un pèlerinage important au moyen-âge. Ainsi les chanoines de Saint Hilaire le Grand de Poitiers, dont l’abbé est le roi de France sont astreints à résidence. Mais les deux seuls pèlerinages pour lesquels ils sont autorisés à quitter leur abbaye sont St Michel en l’Herm et Rome.

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La Popelinière, fin XVIe, protestant mais ami de l’abbé de Saint Michel, Jacques de Billy, est plus précis sur le rôle de l’ermite :

Sur quoi l’ermite pris l’occasion d’éloigner avec sa vie, sa demeure d’entre un si grand peuple qui y augmentait toujours. Si bien qu’ayant eu permission de se retirer à la Dive, ile prochaine : à sa requête on lui bâti une chapelle, oratoire, petite cellule, et autres accommodements tant pour se retirer que pour recevoir et instruire tous ceux qui battus de la tempête marine ou autrement auraient vouloir de descendre avec dévotion pour le visiter…

A la même époque, Nicolas Rapin, compose un très beau poème qui commence par :

La Dive qui jadis fut nymphe de la mer

Et encor en la mer dans un rocher habite…

C’est probablement ce poème qui a fait naitre la légende d’une divinité antique ayant donné le nom de Dive à notre île.

 

Rabelais altère avec humour cette « Dives Insulae » en Temple et Oracle de la Dive bouteille. Il est moine à Maillezais et ami de Jean Bouchet, le procureur de la famille de La Trémoille : seigneurs de Thouars, Taillebourg, Talmont, Olonne et de l’Ile de Ré. On lit dans les annales d’Aquitaine de Bouchet :

Des serpents ne se trouvent jamais où il y a des reliques saint Hilaire qui a été le vainqueur des langues serpentines, des hérétiques et ennemis de la foi…

Plus loin il cite :

 l’isle Dyve en Poitou dont saint Hilaire avait chassé les serpents et couleuvres.

En 1524 Rabelais devenu moine bénédictin est secrétaire de Geoffroy d’Estissac abbé et Évêque de Maillezais, abbé de Cadouin, doyen de St Hilaire de Poitiers, prieur de Ligugé et abbé de Celles sur Belle échangée en 1515 contre l’abbaye d’Angles tout près d’ici.

La possibilité d’un rapport entre l’ile de la Dive et la dive Bouteille m’a été révélée en 2003 par un article savant de Gilles Polizzi, chercheur CNRS de l’université de Haute Alsace. Après Pantagruel et Gargantua, suivent 3 autres livres dont le but est d’atteindre le Temple de la Dive Bouteille. Le Tiers livre parodie un ouvrage de Tiraqueau sur les lois du mariage. Le Quart Livre est une navigation d’île en île à la façon d’Ulysse. Le Cinquième livre, posthume, est un assemblage d’éditeur à partir de brouillons de Rabelais. Le temple de la Dive Bouteille ressemble à celui de la pythie de Delphes mais les navires arrivent curieusement dans une ile située entre La Rochelle et Olonne. Le site RENOM du Centre d’Etudes Supérieures de la Renaissance de Tours y reconnait l’île de La Dive depuis quelques années.

templeDiveBoutRenom

En comparant les propriétés de l’abbaye de Maillezais avec les lieux cités, je me suis rendu compte que Rabelais avait utilisé des souvenirs de cabotages inter-îles pour écrire ses navigations. Les archives de Maillezais ont brulé, mais nous aurions du avoir « la puce à l’oreille » car Pantagruel voulant visiter le tombeau de Geoffroy de Lusignan à Maillezais,

passa par Ligugé, Lusignan, Sanxay, Celles, St Liguaire, Coulonges, par Fontenay le Comte.

Ce texte que vous connaissez tous est suivi par « dont passant à la Rochelle, se mit sur mer et vint à Bordeaux, …de là vint à Toulouse »[3].

Or, Maillezais perçoit la dime d’églises proches de Toulouse. Deux églises à Agen dépendent de Maillezais. A Bordeaux l’abbaye gère le mont judaïque. Geoffroy d’Estissac a des intérêts à Bergerac, Cahuzac et Cadouin en Périgord. Le retour de Bordeaux aux Sables se fait en passant par la Dive. Tous les passionnés de Rabelais reconnaissent dans son œuvre l’empreinte de l’aventure poitevine. Cependant aucun n’a imaginé que ce voyage en bateau, pouvait se faire hors du diocèse de Maillezais. Pourtant toutes ces abbayes possèdent des marais salants en Bas-Poitou, Aunis et Saintonge. Pantagruel lui-même est inspiré d’un petit diable de mystères qui jette du sel dans la gorge des ivrognes endormis. Vin et sel sont à la source de l’œuvre de Rabelais.

            J’ai eu l’occasion de défendre en Sorbonne dans l’amphithéâtre Richelieu, la présence de Rabelais en bas-Poitou et en Aunis. Le colloque international de 2014 dont le titre était « Inextinguible Rabelais », m’a permis de rencontrer les auteurs de mes lectures favorites. En dehors des invités français parmi lesquels deux vendéens : Myriam Marrache-Gourraud et François Bon enfant de St Michel en l’herm, j’ai été très étonné de croiser des universitaires canadiens, américains, anglais, Suisses, italiens, et plus encore des Japonaises. Alors que Rabelais est peu étudié dans les collèges et lycées en France, les universitaires du monde entier se passionnent toujours pour son œuvre dans la version originale.

sorbonne exposé

Mon intervention m’a donné l’occasion de prouver que le personnage de Picrochole qui s’oppose à Gargantua avait bien pour modèle Gaucher de Ste Marthe seigneur de Lerné, mais aussi seigneur d’Esnandes, à 15 km d’ici. Sa fille deviendra dame de Champagné les marais. Ce  colérique Ste Marthe ne payait pas son dû à l’abbaye de Maillezais ni à son suzerain, le prince de Talmont.

En relisant la « Vendée pour les nuls »[4] de Michel Chamard, j’ai partagé son étonnement concernant la présence  d’Olonne dans le Gargantua.

Fayoles quart roy de Numidie envoya du pays de Afrique une jument… elle fut ammenée par mer en trois quarracques et un brigantin jusques au port d’Olonne en Talmondois

J’ai appris, grâce aux archives numérisées de Vendée, que Bourgenay était un prieuré de Maillezais : voilà pourquoi Olonne était connu de Rabelais. Le rocher à l’entrée du port s’appelle à l’époque « la grande jument ».C’est actuellement la bouée du Nouch qui marque l’arrivée du Vendée-Globe. Fayolle, cousin des Estissac, est allé en croisade en Tunisie, c’est pourquoi il est évoqué malicieusement comme roi de Numidie. Ses armes se blasonnent comme celles de la famille d’Anne de Pisseleu Duchesse d’Étampes. J’ai ensuite comparé le texte des « Grandes chroniques du géant Gargantua » au « Gargantua de Rabelais » écrit un an plus tard. Seule différence, la jument est piquée par des mouches qualifiées par Rabelais de « bovines ». En grec « oïstros » se traduit par « taon » ou « mouches bovines », mais il désigne aussi l’oestrus ou chaleurs animales. En conclusion la grande jument de Gargantua est en chaleurs et elle évoque bien la maitresse de François.

Il y a pourtant un Rabelais sérieux qui veut construire une langue française inspirée du grec comme du latin et de l’hébreu ainsi que des différents parlers régionaux. Tapez sur le net  « collège de France Olivier Pedeflous colloque juin 2016 », vous allez comprendre.  J’évoque ce jeune grammairien de la Sorbonne car il a aussi été enseignant à l’ICES à La Roche sur Yon.

Rabelais avait à sa disposition tous les livres imprimés à Lyon ou Paris. On retrouve son texte farci de phrases des auteurs grecs et latins. Le seul inconvénient est que la petite fouace du départ devient un énorme hamburger peu digeste. Rabelais est un farceur à prendre au sérieux car en altérant tous les textes, il vous invite à lire les originaux.

Un dictionnaire des 680 néologismes de Rabelais toujours usités, est paru récemment : je vous en donne quelques exemples : que serait de Gaulle sans le mot chienlit, le foot sans le ballon, les sciences occultes sans l’alchimie, le Poitou sans le baudet, la chasse sans bredouille, le mariage sans le cocuage, la cuisine sans omelette ni saucisson et la religion sans le démon. Enfin citons la canepetière dont il fait son oiseau emblématique.

Revenons à La Dive, le texte rabelaisien parle d’une île située entre La Rochelle et Olonne. Les marins sont qualifiés de « miquelots de Geber », évoquant l’alchimie. Mais les miquelots sont aussi des pèlerins à Saint-Michel abordant à la pointe de Jébert située au bout de l’ile de la Dive.  La compagnie débarquée traverse des vignes, pénètre dans une grotte qui contient une cheminée-bouteille située au niveau de la mer. Dans ce nombril du monde rabelaisien, les quatre éléments du chaos sont présents comme à Delphes : la terre, le feu, le vent et la mer. Seule une cheminée dans une grotte en bord de mer rempli ces conditions. Yannick Jaulin a réussi la même performance à Pougne-Hérisson mais il lui manque la mer. Le début de l’île sonnante ressemble étrangement à notre île : les navigateurs décident de s’arrêter sur un petit roc avant d’aborder dans l’île principale. Il y a un petit jardinet cultivé par un ermite. Une carte et un texte du XVIIe détaillent cette description.

Rabelais donne souvent une indication en fin de chapitre pour évoquer le lieu qui l’a inspiré. « Dives insulae »,  c’est ainsi que la Dives est évoquée au XIVe. Jusqu’au XIXe on écrit la Dives avec un S.

Le Cinquième et dernier Livre de Rabelais se termine par

« le souterrain dominateur est qualifié dans presque toutes les langues d’une épithète évoquant les richesses »  

C’est Ploutôn pour les grecs, celui qui enrichit. Cicéron parle « d’un dieu à qui nous donnons un nom qui marque ses richesses, parce que tout vient de la terre et y retourne ». Or le mot richesses en latin se traduit par dives.

Cela fait beaucoup de détails troublants.

On a la conviction que le roman allégorique s’est inspiré d’un lieu réel parfaitement connu de l’auteur.

Reste à évoquer les textes qui ont inspiré François Rabelais :

La description du temple et oracle de la dive bouteille est parfois un copier-coller du Songe de Poliphile. Le jardin de William Christie comme celui de Versailles sont en grande partie inspirés des dessins qui illustrent cette œuvre. A Delphes, Dionysos meurt puis ressuscite, comme la vigne renait au printemps. Deux chapitres copient le Bacchus de Lucien de Samosate. A cette époque, Bacchus permet d’évoquer le vin, la poésie, l’amour, la mort, la résurrection et même la transsubstantiation. La Rochelle est alors surnommée la ville de Bacchus. Ce thème est récurrent, puisqu’un siècle après, deux statues antiques de Bacchus et deux tableaux de Nicolas Poussin relatant le triomphe de Bacchus, ornent le château du cardinal de Richelieu à Richelieu. 

Le rapprochement entre le culte de Bacchus et le Christ avait été évoqué dès le 13e siècle par un moine cordelier puis bénédictin à Maillezais sous l’évêque Geoffroy… J’ai dit 13e et non 16e. Geoffroy Pouvreau était le premier évêque de Maillezais. Le moine, né à St Pierre du chemin, avait pour nom Pierre Bersuire, il devint secrétaire du pape, un ami de Pétrarque et l’un des clercs parisiens les plus savants sous Jean le bon. C’est son interprétation d’Ovide : Ovidius moralizatus qui va assimiler Bacchus et le Christ. Souvenez-vous du passage de la bible : je suis la vigne, puis l’affirmation de la présence réelle du corps et du sang du christ dans le pain et le vin. C’est une cause importante du combat entre catholiques romains et protestants. Les rochelais lancent un ultimatum aux défenseurs de l’abbaye de Saint Michel en l’Herm en 1568 : arrêtez de dire la messe papale et l’abbaye ne sera pas détruite. L’abbaye sera prise et ruinée, ses 400 défenseurs massacrés, la chapelle de la Dive et l’abbatiale seront saccagées.

Que dit la bouteille à la Dive: un mot connu de toutes les nations : T R I N C H non pas  i n c, ni q u e, c’est le signe d’une anagramme cachée : il ne peut être que celui de CHRIST seul détenteur de la vérité, et but ultime de ce pèlerinage marin.

 

Il est essentiel pour mieux comprendre Rabelais d’étudier les textes qui ont inspiré son récit, c’est le travail des grammairiens. Il est aussi important de connaitre sa vie en bas Poitou pour rétablir le sens et la chronologie de son écriture car les éditeurs en ont modifié l’ordre. Ces textes méritent bien plus qu’une évocation sur une carte de restaurant.

autre pays de rabelais

Avec Coulonges, Fontenay le comte, Maillezais, l’Hermenault, le pays luçonnois, Talmont, Olonne,   La Dive,    le Bas-Poitou est bien un autre pays de Rabelais.

 

Je vous remercie de votre attention  et vous invite à taper sur internet le mot « iledeladive » tout attaché pour retrouver les blogs qui vous donneront d’autres informations.

 



[1] Privat Jean-Marie direction, Dans la gueule du dragon, éditions Pierron, Drac de Lorraine, université de Metz, 2000, Le dragon dans la légende de Saint Clément, Mireille Chazan, p.22.

 

[2] Bouchet Jean, Les annales d’aquitaine faicts et gestes en sommaires des Roys de France et D’Angleterre et des pays de Naples et de Milan, impr. Bouchet Jacques, Poitiers, 1524.

[3] OC Pantagruel chap. V p230

[4] Chamard Michel, La Vendée pour les nuls, 2014, chap. 21 Dix artistes, savants et écrivains, p.339-341.

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01 octobre 2016

Geoffroy d'Estissac protecteur de Rabelais

A Poitiers, au Local, une conférence intitulée "la mitre et la plume " a été donnée le vendredi 6 octobre 2017 sur le même sujet.

mitre plume

Le 14 Octobre 2016, le bulletin des "Amis de Rabelais et de La Devinière" est paru. Un certain nombre de rubriques sur François Rabelais, sa vie, son oeuvre et sa postérité permet à des passionnés de s'exprimer en direction de lecteurs interessés par des articles de vulgarisation ou parfois érudits. L'article qui suit est mien, mais je vous le donne volontiers!

Cette sympathique association à laquelle j'appartiens organise un voyage et une sortie annuels (occasion d'un repas non pantagruélique accompagné d'un usage modéré du vin de Chinon),

MAIS AUSSI adore faire la promotion du Musée de La Devinière auprès de lycéens de Tours par exemple,

elle assure le  fonctionnement une chorale qui se réunie chaque semaine à Tours et dont les membres ont organisé en 2016 le concert sur la postérité musicale de Rabelais à la salle OCKEGHEM.

Si vous êtes curieux, allez sur son site Amis de Rabelais.

 

faux estissac

Ce portrait n'est pas celui de Geoffroy comme on vous le fait croire parfois, mais de Mellin de Saint Gelais par Jean CLOUET.

Il n'y a aucun portrait connu de Geoffroy d'Estissac.

 

bard2016p55

Plusieurs Lesparre à ne pas confondre !

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Coulonges Fontenay Maillezais: carte du XVIe siècle

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Maillezais vu des canaux du Marais Poitevin

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Arbre généalogique de la famille d'Estissac

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Jubé de Maillezais reconstitué par Richard Levesque Seul jubé du XVIe existant à Paris (St Etienne du Mont)

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Cahuzac peinture du XVIe à restaurer

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écrivain XVIe

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Cloitre de Cadouin

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Pape Paul III

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Inventaire titres chapitre Maillezais: donation Estissac

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08 septembre 2015

Animations Vendée

FONTENAY LE COMTE

NOVEMBRE 2015

Un exposé entraîne l'autre: une rencontre unique.

Nous nous sommes parlés à maillezais, il m'ont invité à recommencer ma conférence dans le magnifique théâtre de Fontenay le Comte. J'ai découvert des artistes qui se partagent entre l'île de Ré et le Limousin. Pierre est plasticien, fils d'imprimeur fontenaisien, Annick aime les mots; ce couple au fonctionnement symbiotique produits des textes, des images et des sculptures qui nous invitent à réfléchir. D'un univers enfantin et coloré au premier regard, on s'épanouit dans un rêve rabelaisien aux multiples facettes.

expo

ouestfrance

mots

MAILLEZAIS

conferMaillezais2015

maillezaisConferAnnonce

Je dois remercier les amis de l'abbaye de m'avoir invité pour en savoir plus sur le cabotage probable de François Rabelais au milieu du pays des Îles.

 2016 conférence D'Estissac à Maillezais voir l'article précédent paru sur le bulletin des Amis de Rabelais

enfin pique-nique à la Dive avec les amis de l'abbaye de Maillezais

piqniq dive

 

LA DIVE

L'été 2015 des amis ont souhaité organiser une ballade contée. Nous y avons lu à deux voix ce texte de Rabelais dans la grotte de l'ermite, puis au cours de la ballade sur la Dive, un poème de Nicolas Rapin et deux magnifiques histoires contées par Anne-Marie avec des déplacements au son de la musique.

Mary 

L’ile de la Dive vient d’être reconnue cet été par l’université F.Rabelais de Tours comme le lieu réel du Temple de la Dive Bouteille. Partis en bateau de Maillezais pour aller à la Rochelle Bordeaux et Toulouse, à leur retour,  nos  héros accostent l’ile de la Dive et rencontrent l’ermite dans la grotte où nous sommes ce soir. Voici quelques extraits  du 5e livre de Rabelais

Jean marie

Continuant notre route nous aperçûmes une terre et notre pilote nous dit que c’était l’île Sonnante. Nous entendîmes le bruit lointain d’un tumulte incessant. Il nous semblait à l’entendre que c’étaient des cloches, grosses, petites et moyennes, qui sonnaient simultanément. Plus nous approchions, plus cette sonnerie s’amplifiait à nos oreilles. Écoutons. Approchant davantage, nous crûmes entendre, au milieu de la sonnerie perpétuelle des cloches, le chant infatigable des habitants de ce lieu. C’est pourquoi Pantagruel fut d’avis qu’avant d’aborder dans l’île sonnante nous descendions avec notre canot sur un petit roc près duquel nous reconnaissions un ermitage et une espèce de petit jardinet. Là nous trouvâmes un petit bonhomme d’ermite nommé Braguibus, natif de Glatigny, qui nous renseigna à fond sur toute la sonnerie et nous festoya d’étrange façon : il nous fit jeuner quatre jours de suite, affirmant qu’autrement nous ne serions pas reçus dans l’île sonnante.

Mary

Pantagruel reprend le bateau pour se rendre à st michel en l’herm. Là, il aborde les rochers d’huitres écaillées avant de rejoindre l’abbaye. Jean de Billy abbé de st michel en l’herm et de la Flotte en Ré a la réputation d’un grand chasseur et de souvent butiner ses chambrières. Il est caricaturé par Rabelais sous le nom de Abihen Camar ce qui signifie prêtre païen en hébreux et par anagramme Caïn abbé à herm. L’abbé de Maillezais à l’inverse est reconnu pour faire partie de  l’élite intellectuelle  du royaume.

Jean marie

Nos jeunes parachevés, l’ermite nous donna une lettre adressée à un homme qu’il nommait Abihen Camar, maitre de l’île sonnante. Aussitôt que les ancres furent jetées, et le vaisseau en sécurité, l’on descendit le canot. Après que le bon Pantagruel eut fait les prières et remercié le seigneur, il prit place avec toute sa compagnie dans le canot pour aller à terre ; ce qui lui fut fort aisé, car la mer était calme et les vents apaisés ; ils furent aux rochers en peu de temps. Comme ils avaient débarqué, Epistemon, qui admirait le site et l’étrangeté des rochers, remarqua quelques habitants du pays. Le premier à qui il s’adressa était homme d’assez bonne allure et qui, comme nous l’apprîmes par la suite avait nom Gagnebeaucoup. Epistemon lui demanda comment s’appelaient ces rochers et ces vallées si étranges. Gagnebeaucoup lui dit que ce pays de rochers s’appelait les cahiers, et qu’au delà des rochers, passant un petit gué, nous trouverions l’île des Inscients. Frère Jean demanda « vous autres gens de bien de quoi vivez vous ici ? Car je ne vois pas d’autres outils que parchemins buvards et plumes. « Aussi ne vivons-nous, répondit Gagnebeaucoup, que de cela » : car il faut que tous ceux qui ont affaire en l’ile passent entre nos mains. Par Dieu, dit Panurge, vous n’aurez de moi ni sou ni maille, mais je vous en prie, beau sire, menez nous à ces Ignorants, car nous venons du pays de savants, où je n’ai pas gagné grand-chose.

Mary

Enfin vous allez découvrir l’abbaye où l’on moissonne les impôts et le vin divin devient de l’or.

Jean marie

En devisant ils arrivèrent à l’île des Inscients, car l’eau fut bientôt franchie. Pantagruel admira beaucoup l’architecture de la demeure et habitation des gens du pays, car ils demeurent dans un grand pressoir. Il y en a de petits, de grands, de secrets, de moyens, et de toutes sortes. Vous passez par un grand péristyle où vous voyez tant de potences de grands larrons que cela vous fait peur. Sur le derrière, dans un petit pressoir, saucissons de milan, dindons, chapons, outardes, malvoisie et toutes bonnes nourritures étaient préparés et bien accommodés. Un petit bouteiller, voyant que frère Jean avait jeté une œillade amoureuse sur une bouteille qui était près d’un buffet, séparée de la troupe bouteillique, dit à Pantagruel : « Monsieur, je vois que l’un de vos gens fait des avances à cette bouteille ; je vous prie instamment qu’il n’y soit point touché, car c’est pour Messieurs. »

Gagnebeaucoup nous fit monter par un petit escalier dérobé, dans une pièce d’où il nous montra les Messieurs qui étaient dans le grand pressoir, où il n’était licite d’entrer sans leur congé, mais que, par ce petit goulet de fenêtre, nous les verrions bien sans qu’ils nous vissent. Vingt ou vingt cinq gros pendards étaient à l’entour d’un grand bureau tout revêtu de vert. Ils s’entreregardaient, ayant les mains longues comme jambe de grue et les ongles de deux pieds pour le moins : car il leur était défendu de ne les rogner jamais, de sorte qu’ils deviennent crochus comme gaffes. Sur l’heure fut amenée une grosse grappe de vignes du plan de l’extraordinaire qu’on vendange dans ce pays là.

Si tôt que la grappe fut là, ils la mirent au pressoir et il n‘y eut pas un grain dont chacun, n’exprima de l’huile d’or.

Si bien que la pauvre grappe fut remportée si sèche et si épluchée, qu’il n’y avait plus, le moins du monde, de jus ou de liquide. Voyez cette petite là qu’on s’en va remettre au pressoir, elle est du plan des décimes : ils en tirèrent déjà l’autre jour jusqu’à la dernière goutte ; mais l’huile sentait le coffre au prêtre et messieurs n’y trouvèrent pas beaucoup à grappiller.

« Vertu dieu, dit frère Jean, appelez vous ces gens là ignorants ? Ils tireraient de l’huile d’un mur. »

Aussi le font-ils dit Gagnebeaucoup, car souvent ils mettent au pressoir des châteaux, des parcs, des forets, et de tout, tirent l’or potable. Regardez dans ce jardin ; voila plus de mille plants, qui n’attendent que d’être pressurés : en voila du plan général, en voila du particulier, des fortifications, des emprunts, des dons, des casuels, des domaines, des menus plaisirs, des postes, des offrandes, de la maison. Enfin cette grosse, c’est de l’Epargne dit Gagnebeaucoup, c’est le meilleur plan de tout le pays.

 

Mary

Un simple rappel : Cette abbaye est dirigée par 25 moines nobles qui à ce titre sont appelés les Messieurs. Riche des vins et des sels de l’ile de ré, l’abbaye disposait en outre d’une relique de la sainte croix

 Jean marie

Quand ces messieurs furent levés, Pantagruel pria Gagnebeaucoup, qu’il nous menât dans ce grand pressoir. Aussitôt que nous fumes entrés, Epistemon, qui comprenait toutes les langues, se mit à montrer à Pantagruel les devises du pressoir, qui était grand, beau, fait à ce que nous dit Gagnebeaucoup, du bois de la croix.

 Mais pourquoi, mon ami, appelle t on ces gens là ignorants ? Parce que, dit Gagnebeaucoup, ils ne sont ni ne doivent en aucun cas être savants, et que tout doit se manipuler par ignorance, et il ne doit pas y avoir d’autre raison que :

Messieurs l’ont dit, Messieurs le veulent, Messieurs l’ont ordonné.

 

L'été 2016 les ballades contées continuent avec plus de monde encore ! 

balladeContée

-Nous sommes heureux de vous accueillir sur cette ile divine comme son nom l’indique.

_Elle se trouve au confluent de deux fleuves qu’on appelle ici rivière de Marans pour la Sèvre Niortaise et rivière de St  Benoit pour le Lay. Devant vous la Rochelle et sa célèbre lanterne, le pont de Bouygues et l’ile de Ré. A l’est Charron et ses moules, à l’ouest l’aiguillon et ses moules et en face les bouchots à moules. Tout autour une mer de blé dur maintenant coupé, c’est le royaume du grand seigneur  Barilla. Derrière vous au delà de la butte, une autre butte célèbre, la Buttes d’huitres de Saint Michel en l’herm.

-Vous savez que ces coquilles ont été jetées pendant 4 siècles car on draguait et on mangeait des huitres les jours maigres, sans toutefois consommer les coquilles, comme maintenant. Les chrétiens avaient le droit de consommer en carême, tout ce qui vit dans l’eau et qui ne parle pas, c'est-à-dire de la baleine, du canard, de la loutre, des coquillages, des huitres, des anguilles, des civelles, du caviar, des anchois, des sardines, du casseron, des dauphins, des marsouins, des crevettes, des soles, des moules, des loubines, du homard, des esturgeons, des escargots, des grenouilles, du saumon et des mulets bien sur. Vous allez me demander, comme tous les touristes, de citer un animal qui vit dans l’eau et qui parle. La réponse est évidente : la sirène. D’ailleurs personne n’a jamais osé manger de sirène en carême.

_Le château d’eau à votre gauche est celui d’Esnandes dont le seigneur en 1524 était Gaucher de Ste Marthe immortalisé sous le nom de Picrochole dans le Gargantua de Rabelais.

-Je ne vais pas être le dernier à vous citer Gargantua ce soir.

Sachez que Rabelais et Pantagruel sont venus ici consulter l’oracle de la Dive Bouteille.

_Avant d’être bénédictin écrivain poète médecin éditeur espion, Rabelais était cordelier à Fontenay le comte au couvent du puy st martin.

-Peut être savez vous, que les cordeliers doivent gagner leur pain quotidien, en prêchant dans les campagnes, parfois très reculées comme ici.

_On s’en moquait en les traitant de farfadets, du nom des petits lutins qu’on croise dans les mizottes.

-Ainsi notre bon Rabelais était venu porter la parole divine autour de la riche abbaye de st Michel au débouché du Lay qui est aussi celui de la Sèvre. Il avait échoué sur ce petit roc ou l’aimable ermite Braguibus l’avait accueilli.

_Le fermier de la Dive était occupé aux vignes pendant que madame préparait la cuisine.

R-Que faites vous cuire ma bonne dame sur cette broche ?

_C’est un marcassin que mon mari a tué hier, et que j’accommode pour demain.

R-J’y gouterais bien, le fumet qui me vient aux narines aiguise mon appétit

_Point du tout beau moine c’est vendredi, vous n’y toucherez pas

R-Un moine cordelier est parfois obligé de transgresser les règles pour ne point mourir de faim

_J’ai surtout constaté que les farfadets vivent au crochet de la population, pauvres ou riches.

R-Dites moi, votre marcassin est bien fils de laie

_J’en conviens mon frère

R- Le peuple des poissons qui vit dans l’eau est autorisé comme nourriture en carême

_J’en convient toujours mais ou voulez vous en venir

R-Si ce cochon de lait est fils de laie il est donc comme le poisson, issu du Lay,

vous pouvez par conséquent ma chère m’offrir un peu de sa chair sans commettre le péché.

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07 novembre 2014

ACTUALITES en TOURAINE

 Le site RENOM propose à tous, sur la toile, la géolocalisation des lieux cités dans l'oeuvre de Rabelais, et permet de lier le texte aux toponymes ou aux personnages cités. L'Université François Rabelais de Tours vient de reprendre l'hypothèse de G Polizzi qui localise l'Oracle de la Dive, Bacbuc dans l'île de la Dive. Pour en savoir plus: aller sur le site du CESR ou Centre d'Etudes Supérieures de la Renaissance.

renomTempleDiveBouteille

Une demande d'intervention de France24 comme représentant des Amis de Rabelais et de la Devinière m'a permis de faire la promotion des vins de Chinon à mon corps défendant. J'en retient une excellente journée avec mon amis PMA. Ce film a été tourné par France 24 le mercredi 4 mai et diffusé en juin 2016 sous le titre Vagabondage en Rabelaisie.http://www.france24.com/fr/vous-etes-ici/20160617-france-chinon-rabelais-vin-touraine-tourisme-Pantagruel-Gargantua

 

annonceFrance24

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19 septembre 2012

INEXTINGUIBLE RABELAIS

 

 

INEXTINGUIBLE RABELAIS EN SORBONNE

 

 Le colloque qui suit a regroupé une cinquantaine de spécialistes ou de passionnés de Rabelais en Sorbonne du 12 au 15 Novembre 2014.

 

sorbonne 007je me suis senti presque à l'aise sous le portrait grandiose de Monsieur de Luçon (Richelieu) entouré des initiales RF (Rabelais François) sur les faisceaux de licteurs.

 

LuconRF

 

J'ai eu l'honneur de représenter mes Amis de Rabelais et de La Devinière, le professeur Pollizi y a parlé du temple de la Dive, François Bon qui a passé son enfance à St Michel en l'Herm a presque cloturé le colloque, tout celà en présence de spécialistes étrangers d'Oxford, d'Harvard, du Japon, d'Amérique (USA Canada), ou d'ailleurs. Un immense merci à madame Huchon qui a permis ces rencontres et aux jeunes maitres de conférences organisateurs de ce colloque international. Rajoutons la visite du musée d'Ecouen, toujours aussi magnifique. Des échanges fructueux entre nous ouvrent d'autres voies de recherches. J'avoue avoir versé des larmes d'émotion à la cloture après la prestation de François BON et la standing-ovation destinée à  Me Mireille HUCHON. 

 

 

intervention au colloque Sorbonne, « Rabelais inextinguible », le 15 novembre 2014 par François BON (il faut l'écouter, c'est un personnage qui communique ses émotions, car il parait totalement sincère.)

 

 

 

progColloque

 

                     

 

colloqueJour1&2

 

colloqueJour3&4

Lire Rabelais en couleurs

(16minutes de concentration en Sorbonne en Novembre 2014)

Cherchant à établir la liste des familles nobles que Rabelais a fréquentées, afin de mieux comprendre le chapitre IX « Les couleurs et livrée de Gargantua », une lecture héraldique et humoristique insoupçonnée m’a paru donner du sens au texte[1].

Les couleurs blanc et bleu de Gargantua sont celles du roi de France mais aussi celles du protecteur de Rabelais Geoffroy d’Estissac. L’évêque est également abbé de Maillezais, un puissant monastère possessionné en Bas-Poitou Aunis et Saintonge.

PortraitFrancois1er      estissacArmoiries   

vous avez reconnu le roi François 1er et les armoiries des d'Estissac

Gaucher de Sainte Marthe, le modèle de Picrochole, est seigneur de Lerné. Par ailleurs médecin de l’abbesse de Fontevrault, du connétable de Bourbon et du Roi, il a épousé Marie Marquet dont les armoiries de la famille se blasonnent « d’azur au sautoir d’or accompagné de quatre besants de même ». L’initiateur des guerres picrocholines, qui porte aussi le nom de Marquet, est qualifié au chapitre XXV de « grand bâtonnier de l’ordre des fouaciers »[2]. Le sautoir ou croix de St André peut se décomposer en deux bâtons et les besants[3] ressemblent aux fouaces : voici donc un blasonnement d’armoiries parlantes qui a dû mettre en joie son auteur.

marquet

 

Gaucher de Sainte Marthe et son épouse achètent en janvier 1522 la seigneurie d’Esnandes en Aunis, au nord de la Rochelle, face à l’île de la Dive. Cette châtellenie avait de l’importance pour Gaucher. Bien qu’il en ait été propriétaire seulement huit ans, de 1522 à 1530, il fait mentionner sur la tombe de son père Louis, décédé en 1535 : « son fils Gaucher de Sainte Marthe fut après lui seigneur du Chapeau, de Villedan, de la Rivière et des Nandes en Aunis ».

« seigneur de la Rivière » se traduit en hébreu par Alpharbal[4]. C’est le nom du roy de Canarre « celui qui envahyt furieusement le pays de Onys[5] » au chapitre L de Gargantua. Le mot canarre ou canaries tire son origine d’un texte de  Pline qui signale que ces îles sont peuplées de grands chiens. Roi[6] des chiens n’est pas un compliment pour le seigneur de la Rivière.

Sainte Marthe va refuser de rendre foi et hommage à son suzerain de Taillebourg, François de La Trémoïlle. Cette attitude déclenche la mise en œuvre d’une saisie féodale[7]. A l’issue de cette procédure La Trémoïlle est en droit de récupérer la propriété vendue, Sainte Marthe va donc céder rapidement. Cette félonie fait de lui, le modèle idéal pour construire le personnage de Picrochole.

carteOloneGironde

 

Une nouvelle confrontation, dans ce même lieu, va opposer Rabelais et Sainte Marthe qui refuse de payer la taxe annuelle de 20 livres[8] due au chapitre de Maillezais pour l’usage du port d’Esnandes. Le procès va durer 10 ans et ne sera résolu qu’en juillet 1532 par un accord amiable[9]. En sa qualité de secrétaire, notre « expert en toute clergie » comme le qualifie Jean Bouchet[10], a probablement suivi ce dossier. Les colères légendaires de Gaucher ont dû s’abattre sur Rabelais en personne.

René de Brosse, précédent châtelain d’Esnandes, n’ayant pas demandé l’autorisation de vendre, est aussi en faute. Père du futur duc d’Etampes, il va suivre son ami le Connétable de Bourbon et mourir à Pavie dans les rangs espagnols. Voilà que la grande histoire rencontre le roman.

Il est possible de découvrir d’autres allusions liées à ces familles en particulier au chapitre XVI[11] de Gargantua qui commence par :

« Fayoles quart roi de Numidie envoya du pays de Africque à Grangousier une jument la plus énorme..et fut ammenée par mer..jusque au port de Olonne en Talmondois »

Pourquoi la grande jument arrive t-elle au port d’Olone ? Les rochers à éviter en entrant dans le port[12] portent le nom de « Grande Jument[13] » comme de nombreux bancs de sable ou dangers de la côte atlantique. Rabelais connait bien le port des Sables d’Olonne qu’il cite à plusieurs reprises, et Maillezais possède un prieuré tout proche situé à Bourgenay. Dans le manuscrit du Cinquième livre, lorsque la compagnie quitte l’oracle de l’île de la Dive, on découvre que le terme réel de la navigation est le port d’Olonne[14] :

« yrez à droicte routte sans terre prendre si voullez jusques au port de Olonne en Talmondois[15]».

Mais le choix du nom de Fayoles n’est pas anodin. François de Fayoles[16] est un cousin des Estissac. Il prend part à une croisade[17] contre les turcs installés aux environs de Tunis. C’est le seul Fayoles qui soit allé en Afrique. A son retour en avril 1518, il reçoit du pape Léon X des bulles d’indulgence qui lui donnent la possibilité de posséder une chapelle domestique dans sa propriété proche de Saussignac en Périgord. Il est qualifié de lieutenant de Monseigneur de Saint Pol par Jean Bouchet[18]. Dés la première édition de Pantagruel, les croisades et les indulgences sont évoquées aux chapitres IX[19] et XXX[20]. L’arrivée de cette jument est donc inscrite dans l’actualité du moment.

pisseleuFayolle

 

Les Joubert de Fayoles se prétendent[21] descendants des de Pisseleu. Les deux familles portent sur leurs armoiries « trois lions de gueules ». Qu’ils descendent ou non du même ancêtre importe peu, l’essentiel se trouve dans la relation faite avec Anne de Pisseleu, la maîtresse du roi.

Le Motteux, l’abbé de Marsy, Le Duchat, Bernier l’avaient assimilée à la grande jument mais ces commentaires me paraissaient inappropriés faute de preuve.

Dans les « Grandes Chroniques » et dans le « Vray Gargantua » on peut lire :

« Quant la grande jument fut dedans les forestz de Champaigne les mouches se prindrent à la picquer au cul..à présent ny a nul boys ».

Rabelais semble copier ces romans « arthuriens » , mais les mouches y sont qualifiées de  bovines c'est-à-dire de taons. Ceux ci excitent les bœufs et les juments par leurs piqures. Notons toutefois que ces insectes sont aussi appelés oestres. Ce terme est utilisé au chapitre XLIV de Gargantua où taons est traduit par oestres[22] junonicques[23].  L’origine du terme oestrus est connue de notre auteur car il en joue au chapitre XXVII du Tiers Livre dans la phrase « Aristoteles a déclaré l’estre des femmes estre de soy insasiable ». Or oestrus vient du grec oïstros qui signifie taon. Le sens a ensuite évolué pour désigner la fureur engendrée par la piqûre et l’agitation d’un troupeau de génisses en période de chaleurs. Soyons réalistes, le sens figuré d’enthousiasme poétique ne peut guère s’appliquer aux chevaux.

Après cette piqure au cul, la jument devient donc très excitée.

Mais que dire des frelons rajoutés par Rabelais ? Ils sont évoqués dès le chapitre XII[24] de Pantagruel dans sa première version de 1532 : «  ce fut pauvre guerre que celle des frelons ». De même les « importunitez freslonnicques[25] » dans le chapitre XXI du Tiers Livre.

On ne retient habituellement du voyage de la grande jument que « je trouve Beau Ce » . Le jeu de mots m’a semblé insuffisant, comparé à l’effervescence narratrice de Maître Rabelais.

En héraldique, les mouchetures s’appliquent aux queues d’hermines clouées sur l’écu de Bretagne. La fille de Louis XII et d’Anne de
Bretagne, Claude, hérite du domaine d’Etampes, ville importante de Beauce, avant d’épouser François d’Angoulême. Les armoiries de la reine sont écartelées de grosses fleurs de lys dorées et de mouchetures de Bretagne.

J’y vois des frelons et des mouches.

ClaudeBrosse

Analysons le texte de plus près. Dans le titre, la jument

« deffit les mousches bovines de la Beauce », mais ensuite « n’y eut ne boys ne frelons. Mais fut tout le pays réduit en campaigne. »

Notez que les frelons disparaissent mais que la narration  ne donne aucune nouvelle des mouches pourtant citées dans le titre[26] hérité des Grandes Chroniques. Le sens du texte va évoluer et l’auteur passe des armoiries de la reine Claude[27] à celles de Jean IV de Brosse-Penthièvre car en héraldique, les brosses sont des gerbes de blé. Nous associons tous campagne de Beauce et champs de céréales. Serait-ce une indication supplémentaire lorsque Rabelais décrit les touffes de poils, de la queue de la jument ?

 «  ni plus ni moins ennicrochez que sont les espicz au bled ».

On situe la parution de Gargantua en 1534 ou 1535 et Jean IV de Brosse et de Bretagne est nommé comte
d’Etampes par lettres patentes de François 1er à Chantilly le 23 juin 1534. Epoux d’Anne de Pisseleu, il est aussi, grand cocu du Roi notre sire.

Cette lecture héraldique est une façon adroite pour Rabelais de suggérer que la famille de Brosse s’est approprié le bien de la couronne.

 

PiesGeais

Une autre partie de l’œuvre mérite examen dans la mesure où ce texte fait un passage furtif au prologue du Quart Livre en 1548 et disparaît dans la version de 1552 : le combat des pies contre les geais[28]. Cette ancienne légende de bataille d’oiseaux serait annonciatrice de la victoire de 1488 à Saint Aubin du Cormier, qui a permis d’unir la Bretagne à la France. Le capitaine vainqueur est Louis II de la Trémoille. Les armoiries de la Trémoille se blasonnent « d’or au chevron de gueules, accompagné de trois aiglettes d’azur, becquées et membrées de gueules ». Le bleu évoque les couleurs de France ainsi que le signale Rabelais, mais avouez que le petit oiseau bleu fait beaucoup plus penser à un geai qu’à un aigle.

Les queues d’hermines rappellent les mouches, elles figurent aussi les pies en vol. La pie de Behuard nous ramène à Puyherbault et à l’abbaye de Fontevrault dont le médecin est Gaucher de Sainte Marthe. Mais on peut aller plus loin, car les pies de Bretagne sont aussi rappelées sur les armoiries de Brosse qui portent l’épi mais, cette fois, de blé.

Rabelais aborde à nouveau le combat de Saint Aubin dans le chapitre L :    « Souvenir assez vous peut de la mansuétude dont ils usèrent envers les Bretons à la journée de Sainct Aubin du Cormier ».

L’affirmation de la mansuétude surprend, lorsqu’on examine comment s’est passée la bataille. Les troupes franco italo suisses vont prendre le dessus sur les anglais, les gascons, les allemands et les espagnols venus prêter main forte aux Bretons. Une boucherie[29] mémorable va suivre car le mot d’ordre est de ne pas faire de prisonniers. Seuls les princes révoltés dont le futur roi Louis XII, capturés par La Trémoille, vont bénéficier d’un traitement de faveur. Charles VIII va d’ailleurs reprocher au capitaine vainqueur  cette bienveillance[30]. La « mansuétude envers les bretons » devient un hommage à Louis II de la Trémoille, le « chevalier sans reproche » décrit par Jean Bouchet.

J’ai décelé dans le cinquième livre deux allusions héraldiques dans les Apedeftes de L’ile sonnante[31]. Pour moi, sous l’apparence de la chambre des comptes, ce texte dépeint l’abbaye bénédictine de Saint Michel en l’Herm située dans la baie de l’Aiguillon comme Esnandes et la Dive. L’ex-libris de l’édition de 1539 de l’Aristophane[32] latin de Divus est peut-être une clé: « ce livre appartient à François Rabelais et à ses amis ». Je suggère que ce chapitre a pu être rédigé par un ami assez proche de Rabelais pour connaître parfaitement sa technique d’écriture. La première phrase qui m’interpelle est la suivante :

« Un autre petit bourreau à l’entour duquel estoient quatre ou cinq de ces ignorants crasseux : cholères comme asnes à qui l’on a attaché une fusée aux fesses…on les appeloit courracteurs ».

Nous sommes à l’époque où Cluny n’arrive pas à appliquer la réforme de la comptabilité de ses abbayes et envoie des commissaires aux comptes, les courracteurs. Les armoiries de Sainte Marthe sont blasonnées « d’argent à trois fusées et deux demies, accolées en fasce, de sable, au chef de même ». Or  les fusées en fasce rappellent furieusement la fusée aux fesses, et l’âne en colère le bilieux Picrochole.

blasonMarthe

Seconde évocation : « En une basse salle ou nous veismes un grand dogue à deux testes de chien, ventre de loup, griffé comme un diable de lamballe ».

Mes recherches sur Lamballe, capitale du Penthièvre, ne m’ont pas permis de retrouver des diables griffus. Les griffes restent un symbole d’avarice. Ce défaut peut s’appliquer aux actions du duc d’Etampes, né à Lamballe. Celui ci va reprendre le Penthièvre à l’amiral Philippe de Chabot qui bénéficiait des revenus du comté. Rappelons que l’amiral Chabot est l’oncle de Louis d’Estissac, l’élève supposé de Rabelais. Je ne peux pas affirmer que l’auteur de ce chapitre ait assimilé la duchesse d’Etampes au « ventre de loup » dont le nom de Pisseleu serait issu en picard de « pis qu’un leu » c'est-à-dire « pire qu’un loup »[33]. En effet la duchesse a protégé les humanistes. Elle a par ailleurs aidé Philippe de Chabot lors de sa disgrâce, alors que le duc, son mari, récupérait le château d’Apremont en Vendée.

A plusieurs reprises, les allusions héraldiques sont apparues au sujet des familles de Sainte Marthe et de Brosse Penthièvre.

« Ce ne sont que sarcasmes, mocqueries, paronomasies, épanalepses et redictes contradictoires »

nous dit la chanson de Ricochet[34]. Vous venez de découvrir sarcasmes et moqueries passant par l’héraldique. Pour les paronomases, le voyage de Bordeaux vers l’île de la Dive nous en donne un grand nombre[35]. Elles ont la plupart du temps pour origine des noms de lieux. Je ne vais pas vous entraîner en croisière dans le « Colloque des Iles océanes », car il est temps de conclure : les livres de Rabelais ne sont pas des romans historiques, ni chronologiques. Se plonger dans les détails de l’histoire et de la géographie locale permet cependant d’envisager de nouvelles voies d’études. N’occultons pas les plus anciens commentaires car ils sont au plus près de l’actualité de l’époque. Si l’héraldique est aujourd’hui une science du passé, n’oublions pas qu’au XVIe siècle « en ont enchevestré leurs muletz, vestu leurs pages, escartelé leurs chausses,  brodé leurs guandz, frangé leurs lictz, painct leurs enseignes, composé chansons »[36].

 



[1] « Rencontres Rabelaisiennes » organisées à Seuilly par les Amis de Rabelais et de La Devinière en mai 2014.

[2] Chapitre XXV de Gargantua.

[3] Monnaie d’or de l’empire byzantin.

[4] Œuvres de Rabelais, Esmangart C, Johanneau E, Volume 3, Dalibon, Paris,1823, p 312-314, note 79.

[5]. RABELAIS, Œuvres complètes, HUCHON Mireille, Pléiade, Gallimard, 1994, Gargantua chapitre L page 133. Les conseillers de Picrochole évoquent à nouveau l’Aunis au chap 33 p 92 «  l’autre partie cependant tirera vers onys »

[6] Le premier roi des Canaries est Jean de Bethencourt parti de la Rochelle en 1402.

[7] BONNIN Jean-Claude. Les seigneurs d’Esnandes » 1974. Répertoire des titres du Comté de Taillebourg ", publié par Gaston Tortat dans les Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome XXIX, 1900, pages 357-368.

[8] RODON, Cédric. Le temporel de l’abbaye de Maillezais des origines à 1317, pages 16 et 146 « en 993-1004 Guillaume le Grand cède les « vendas et census in loco qui dicitur Esnenda et Lonzania in mari alninse »

[9] Le procès des bateliers de Loire ne se termine qu’en 1537 après l’impression du Gargantua.

[10] BOUCHET Jean, Epitres morales et familières du traverseur, Poitiers, chez Jacques Bouchet, 1545, réimprimé par Marty Laveaux, tIII, f.299 avec la réponse de Jean Bouchet, p 303.

[11] Comment Gargantua fut envoyé à Paris, et l’énorme jument qui le porta, et comment elle deffit les mousches bovines de la Beauce.

[12] Entrée actuelle du port des Sables d’Olonne au pied du prieuré St Nicolas de la Chaume.

[13] HENRY M Bernard, Les Amis de Rabelais et de La Devinière, Bulletin 1969, tome II, 8, page 244.

[14] POLIZZI Gilles, Rabelais, Thenaud, l’ile de la Dive et le Quint Livre, Actes du colloque de Poitiers 2001, Les grands jours de Rabelais en Poitou, p.38, dir. ML DEMONET, DROZ Genève, 2006.

[15] HUCHON Mireille. Œuvres complètes, Pléiade, Gallimard, 1994, Gargantua, page 912.                            

[16] BOISSERIE DE MASMONTET, Histoire d’une baronnie périgourdine : Saussignac, Archives départementales de Bordeaux 9J 125. Jean de Fayolle, père de François, son second fils, échange ses propriétés de Civray en Poitou contre celle de Rappevacque proche de Saussignac en Périgord. Ce domaine appartenait à son beau-frère Jean d’Estissac. Il appelle alors cette propriété Fayolles en souvenir de son fief poitevin.

[17] Cette expédition maritime reste un échec suite aux disputes entre français et espagnols.

[18] BOUCHET Jean, Epitres morales et familières du traverseur, Poitiers, chez Jacques Bouchet, 1545, 117e épitre.

[19] « mon vray et propre nom de baptême est Panurge, et à présent viens de Turquie, où je fus mené prisonnier lors qu’on alla à Metelin en la male heure. »

[20] Maitre Jehan le Maire qui contrefaisoit le pape « Gaignez lez pardons , coquins, guaignez, ils sont à bon marché ».

[21] CHAIX, Dictionnaire des familles françaises, tome XVII, Evreux, 1921, au nom Fayolles.

[22] La première occurrence de ce mot apparaît dans les Géorgiques de Virgile translatées de latin en françois et moralisées par Guillaume MICHEL de Tours en 1519.

[23] Junon jalouse et irritée envoie un taon persécuter la princesse Io transformée en belle génisse par Jupiter.

[24] MICHEL Pierre, Pantagruel, publié chez Gallimard Folio Classique mars 2006, commentaire 42 page 182.

[25]RABELAIS, Œuvres complètes, HUCHON Mireille, Pléiade, Gallimard, 1994, Tiers Livre, chapitre XXI, page 417

[26] Comment Gargantua fut envoyé à Paris, et l’énorme jument qui le porta, et comment elle deffit les mousches bovines de la Beauce.

[27] Décédée en 1524.

[28] PERON Goulven, Merlin et la bataille prophétique de la croix Marhalla, kaier ar poher N°42, octobre 2013.

[29] 8000 morts Bretons et 1500 dans l’armée commandée par La Trémoille.

[30] Correspondance de Charles VIII avec Louis II de la Trémoille pendant la guerre de Bretagne.

[31]RABELAIS, Œuvres complètes, HUCHON Mireille, Pléiade, Gallimard, 1994, L’Isle sonante chapitre XVI, page 872.

[32] ROSENSTEIN Roy « Aristophane le quintessential et Rabelais qui le fait renaistre» Le Cinquiesme Livre, études rabelaisiennes tome XL, page 341, Actes du colloque international de Rome, DROZ Genève 2001.

[33] Monographie de Pisseleu aux bois, http://pisseleu-aux-bois.e-monsite.com/pages/un-village-a-decouvrir/histoire.html.

[34] RABELAIS, Œuvres complètes, HUCHON Mireille, Pléiade, Gallimard, 1994, Tiers Livre, chapitre X, pages 1386, 377 et 379.

[35] GUERIN JM « Les paronomases d’alcofrybas »  in Bulletin 2014 des « Amis de Rabelais et de La Devinière ».

[36] RABELAIS, Œuvres complètes, HUCHON Mireille, Pléiade, Gallimard, 1994, Gargantua chapitre IX.

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19 novembre 2011

Les paronomases d'Alcofribas

Les paronomases d’Alcofrybas

(article paru dans le bulletin annuel 2014 des Amis de Rabelais et de la Devinière)

Nom d’auteur

C’est sous le pseudonyme d’Alcofrybas Nasier (anagramme de François Rabelays) que Pantagruel est publié en 1532. Mais lorsqu’il publie Gargantua en 1535, l’auteur devient «Alcofrybas[1] jadis abstracteur de quintessence ». Nasier disparu, il n’y a plus d’anagramme. En 1542 Pantagruel est imprimé par « feu M. Alcofrybas, abstracteur de quintessence ». Sur la page de couverture du Tiers Livre,  Alcofrybas oublié, François Rabelais avoue être docteur en médicine et « Calloïer des îles Hières » jusqu’au Quart livre de 1548. En 1552 le Calloïer disparaît.

Je suis à la recherche de cet instant magique qui voit apparaître une nouvelle idée. On peut arriver à comprendre le sens d’un chapitre, à disséquer les multiples sens d’un mot, mais pourquoi les idées ont-elles jailli à cet endroit et dans cet ordre ?

 

Distillateur et alchimiste

            Le mot Alcofrybas évoque l’alcool. La quintessence est la chose la plus précieuse d’une œuvre. Ce mot est issu du latin « quinta essentia »,  soit une substance cinq fois distillée. Le terme d’abstracteur de quintessence désigne les alchimistes au XVIe siècle. Le mot alchimistes est attesté pour la première fois au chapitre XXII de l’édition princeps de Gargantua[2], car on parlait d’alchemistes au XVe siècle.

L’alchimie ésotérique consiste à rechercher la pierre philosophale par le moyen du « grand œuvre » qui va permettre de transformer des métaux de bas prix en or. Cette science hermétique est déconsidérée depuis le développement de la chimie moderne, mais l’alchimie était une science à part entière au XVIe siècle. Le second objectif de l’alchimie est la recherche de l’élixir d’immortalité. Un médecin comme Rabelais peut souhaiter détenir un tel élixir, et la recherche de l’or pouvait remplacer les voyages en Amérique dont l’Espagne et le Portugal bénéficiaient[3]. Car aujourd’hui comme hier le mal principal du royaume était faute d’argent. Ainsi « la vie très horrificque du grand Gargantua » devient « aurifique », ce qui donne un sens à « l’abstracteur de quintessence » qui devient chercheur d’or.

 

quintessence (2)

JEAN DE ROQUETAILLADE

D’où vient donc l’expression abstracteur de Quintessence? D’un moine franciscain du XIVe: Johannes de Rupescissa. Ce prédicateur et missionnaire est né vraisemblablement vers 1310, il a étudié à Toulouse les textes d’Arnaud de Villeneuve (médecin et alchimiste). Emprisonné en 1349 par le pape Clément VI, il survivra prisonnier sous  Innocent VI et Urbain V et mourra à Avignon en 1366. Rabelais, frère mineur lui aussi, a dû lire ses prêches à Fontenay le Comte. L’œuvre principale de ce frère Jean, écrite en prison, est intitulée  De consideratione quintae essentiae. Selon Roquetaillade, la quinte essence représente le cinquième élément (les vapeurs d’alcool) qu’il ajoute au chaos (eau, air, feu, terre). « L’aqua ardens » distillée de nombreuses fois donne « l’eau de vie ». Roquetaillade assimile le Christ à la pierre philosophale, et la passion au grand œuvre. Paracelse s’en inspire largement en 1533 dans ses recherches d’élixir d’immortalité mais il va remplacer les éléments du chaos par la « tria prima » soufre, mercure et sel. Prophète, Roquetaillade prédit la venue de l’antéchrist, il critique violemment la papauté corrompue d’Avignon en comparant le pape à un oiseau né sans plume[4]:

« Je vous veux faire un conte d’un cas qui advint jadis entre les oiseaux qui est tout semblable à ce que nous voyons qui est déjà advenu a notre saint père le Pape et ce qui lui adviendra cy après…au temps de jadis il naquit un oiseau au monde qui était le plus beau et le plus plaisant à voir qu’il était possible mais il n’avait point de plumes. Les autres oiseaux …le trouvèrent fort beau et eurent pitié de lui, d’autant qu’il ne pouvait voler comme eux par faute de plumes…S’y résolurent entre eux que chacun d’eux lui donnerait de ses plumes ce qu’ils firent et comme ils prenaient plumes il se montrait beau de plus en plus  de sorte que les autres oiseaux lui en donnaient toujours tant plus. Quand cet oiseau se vit bien emplumé et que tous les autres oiseaux lui portaient honneur il commença à devenir fier et orgueilleux et à mépriser les autres…alors toute cette compagnie d’oiseaux alla trouver ce nouvel oiseau et après lui avoir montré son orgueil lui ôtèrent chacun ses plumes…ainsi Messieurs, disait frère Jean au Pape et aux Cardinaux,  il vous adviendra. Car quand l’Empereur les Rois et les Princes chrétiens vous auront ôté les biens et richesses qu’ils vous ont données autrefois lesquelles vous employez en bombance orgueil et superfluités vous demeurerez tout nus. »

L’auteur de ce prêche sera aussitôt mis en prison. En nous suggérant de lire les livres de ce frère Jean, Rabelais évite de dire lui-même que le pape est corrompu, ce qui lui aurait valu le feu de façon certaine.

 

2014-05-20 13portrait de Clément V photo de l'auteur à Uzeste (pelerinage obligatoire)

 

LE PAPE GOT

            Ce sermon me semble avoir plus de rapports avec « l’Ile sonnante » que l’île aux oiseaux de Jacques Cartier.  L’oiseau « le plus beau et le plus plaisant à voir qu’il était possible » ne peut ressembler qu’au Papegot, nom du perroquet au XVIe. Ce volatile à la mode vient des Amériques mais c’est aussi un jeu viril. L’effigie d’un perroquet est installée en haut d’un mat et les milices s’entrainent à tirer à l’arc, à l’arbalète ou à l’arquebuse sur cette cible. Le plus adroit est récompensé et nommé Roy pour l’année, il va diriger la milice. Les noms de famille Roy ou Leroy pourraient venir de cette coutume.

            A une période où la France est en conflit avec le Pape, tirer sur le papegaut avec avantage au Roy avait un sens politique.

Dans ses pérégrinations en Poitou, Rabelais avait entendu parler d’un vrai Pape du nom de Got. Il était en tournée épiscopale comme Archevêque de Bordeaux lors de son élection en 1305. Chaque commune du Sud-Vendée s’enorgueillit de son passage: 

« Bertrand de Got, futur pape, lors de sa tournée pastorale en bas-Poitou, visita les abbayes de Saint Michel en l’herm le 21 avril, d’Angles le 25 Avril, de Lieu-Dieu le 3 mai…»[5]

Clément V, premier Pape français d’Avignon ne fit rien pour sauver les templiers ni les juifs  persécutés par Philippe le Bel. Par contre, Bertrand de Got était un ascendant de la famille de Geoffroy d’Estissac, Abbé de Maillezais. Beraud de Got, père de Clément V ex Bertrand de Got, eut un fils batard Arnaud Garcie de Got qui va s’allier à la famille de Puyguilhem. Cette alliance va donner à nouveau un Bertrand de Got en 1354, puis un Bertrand seigneur de Puyguilhem en 1395, qui engendra à nouveau un Bertrand de Got qui va s’allier à Jeanne d’Estissac. Quand on a un Pape dans sa famille, on en perpétue le souvenir ! Rabelais évoque à plusieurs reprises les « Clémentines », en tant textes juridiques, aux chapitres 51 à 54 du Q.L. Clément V est, en effet, à l’origine du recueil de Décrétales surnommé Clémentines.

 

LE SEL D’OLERON

            Mais quel rapport avec la dame Quintessence reine du royaume d’Entéléchie ?  Le Songe de Poliphile  et  Le Disciple  sont une inspiration permanente pour l’auteur du  Cinquième Livre. Dans tous les cas, il y a une reine, un banquet et un bal. La pratique des textes de François Rabelais va rencontrer sa passion pour la topographie. Il se souvient de son cabotage entre Maillezais et Bordeaux en passant par La Rochelle surnommée alors « la ville de Bacchus »[6]. La compagnie fait le tour de ses propriétés : prieurés, églises, terrains et salines. L’or blanc de l’époque est le sel, celui de l’alchimie, mais aussi le produit conservateur indispensable à l’abbaye. L’océan a quitté les rivages de l’île de Maillezais, où faut-il donc aller le chercher? Vers 1050 Guillaume Chabot, sa femme et son frère vendent des terres et 160 aires de salines[7] à l’abbaye de Maillezais: « Centum sexaginta areas salinorum et totam terram que adtinet sitam in rupepisse ». La livre correspondait à 20 aires saunantes. L’abbaye a donc acheté 8 livres de marais.

            Malgré mes recherches, je n’ai jamais retrouvé ce lieu de Rupepisse. Cependant en 1548 après la révolte de la gabelle ou des pitaults, sauvagement réprimée par Montmorency, le procureur du roi interroge l’évêque pour savoir si Maillezais n’a pas spéculé sur le sel. Le tribunal de Fontenay-le-Comte rend un arrêt qui disculpe l’abbaye et parle de « seize livres de marais assises à la saunière près Olléron).

B52selTribunalFontenay1548 - Copie

 Comme les abbayes ne vendent pas leurs propriétés, il est logique de penser que Rupepisse se trouve proche de l’ile susdite. D’Oléron à Vaux sur mer[8] dont l’abbaye dépend de Maillezais, il faut débarquer à Marennes pour éviter le détroit de Maumusson.

 PARONOMASES

            Rabelais semble utiliser ces deux noms de lieux aux sonorités proches mais au sens différents pour lui fournir des idées de récit. On passe assez facilement du lieu Rupepisse à Jean de Rupescisse. De même Marennes évoque Ma Reine Entéléchie. Ce sont des paronomases qu’un dictionnaire défini curieusement comme une « rencontre vicieuse de mots ». Rabelais connaissait bien la paronomase[9], il est même l’inventeur de ce mot en français. Ce terme est imprimé pour la première fois en 1546, puis en 1547,  au début du chapitre X du Tiers Livre : « Ce ne sont sarcasmes, mocqueries, paronomasies, épanalepses et redictes contradictoires ».  En escamotant ce mot dans l’édition de 1552, l’auteur aurait-il voulu cacher l’une des clés de son inspiration initiale ?

            Bien avant le Tiers Livre il sacrifie à cette mode de la Renaissance : les jeux de mots de toutes espèces. Citons le classique : « service divin et service du vin ». Mireille Huchon estime par ailleurs que « l’île des frères fredons évoque par paronomase le mot Breton, divers éléments concourent à l’identifier avec l’île d’Oléron[10] ». Les Siticines (Livre V,  ch. 2) qui pleurent aux funérailles font penser aux sicinnistes dont la traduction est « histrions ». On pense aux messieurs confondus avec les « messiers » dont la fonction était de dire des messes[11] pour soulager les âmes des défunts de quelques années de Purgatoire.

Pour ma part, j’y rajoute Charron où Maillezais possède l’église paroissiale. Cette phonétique peut faire penser aux Ferrements du Disciple de Pantagruel  comme au « nocher des enfers ». Les Ennasins de l’île des Alliances peuvent être inspirés par Esnandais ou Esnanda, actuellement Esnandes dont Gaucher de Ste Marthe fut seigneur : la punition des traîtres à leur roi était le nez coupé dans l’antiquité. Le souvenir de l’île de Loix permet de rapprocher les paragraphes sur les Chats-fourrés, juges ecclésiastiques, et les huissiers Chicanous. Le lieu-dit Les Baleines inspirerait-il le chapitre du Physetère ? Le rappel de l’abbé des Castilliers ou des Chatelliers à La Flotte en Ré permet de développer le chapitre d’Outre car la flotte permet d’aller « plus outre[12] » et de conquérir le monde. L’arrivée sur l’île de l’Oracle de la Dive au Cinquième Livre est truffée de références à l’alchimie,  annoncée par le terme « michelots de Géber [13]» et on atteint l’île réelle de la Dive en accostant à la pointe de Jébert, port de l’abbaye de St Michel en l’Herm au XVIe.

            Le point commun entre tous ces noms de lieux est d’y posséder une propriété de l’abbaye de Maillezais (prieuré, saline, église, chapelle) ou une abbaye dont le pavillon des hôtes pouvait héberger d’Estissac et « son ménage[14] ».

 

hydrographie

UNE METHODE D’ECRITURE ORIGINALE ?

            On sait Rabelais passionné de toponymie. Sa fonction de secrétaire de l’évêque de Maillezais l’amenait à préparer la navigation annuelle de Maillezais à Toulouse puis le retour vers Olonne en passant par la Dive aux deux fois, enfin écrire le compte rendu de ces visites. Ceci ne peut se faire sans un plan du parcours.

On peut lire dans le prologue du Gargantua :

« croyez vous en vostre foy qu’oncques Homère escrivent l’Iliade et l’Odyssée pensast es allégories…si le croyez : vous n’approchez ne de pieds ne de mains à mon opinion…».

L’une des interprétations de ce texte signifie qu’Homère comme Ulysse ont réellement navigué : c’est l’explication que je préfère.

Quelques lignes plus loin Rabelais nous affirme :

« à la composition de ce livre seigneurial, je ne perdiz ne emploiay oncques plus ny aultre temps, que celluy qui estoit estably à prendre ma réfection corporelle : savoir est, beuvant et mangeant ».

Personne ne semble croire que Rabelais a procédé ainsi, mais la méthode qu’il assure utiliser le permet pourtant. Se souvenant d’un nom de lieu, il trouve le titre du paragraphe. « Buvant et mangeant », les pages d’un chapitre sont couchées sur le papier.

Il accumule un nombre d’articles important, mais leur lien est ténu. Ce sont des observations, des anecdotes, des relations de voyages, des situations cocasses, des jeux de mots en somme « moqueries paronomasies, épanalepses et redites contradictoires ». Il décide d’en faire un livre. Il prend alors les chapitres qui l’intéressent car les idées s’enchainent, il en élimine d’autres qu’on retrouve après sa mort (le Cinquième Livre, un assemblage d’éditeur). Il y rajoute des souvenirs de livres qu’il a lus. Il modifie d’une édition à l’autre ce qui n’est plus d’actualité ou risque de l’entrainer au bucher.

            Les pierres qu’il utilise pour construire son temple du Pantagruélisme proviennent de multiples carrières. Le ciment et le plan feront finalement le roman.

Si telle est sa façon d’écrire, ce n’est pas un auteur qui a peur de la page blanche. Amoureux des mots et de leur sonorité, il a inventé une méthode infaillible pour ne pas être à cours d’idées.

 

Jean-Marie Guérin



[1] Evoqué aussi au chapitre VIII du Gargantua « le capitaine Chappuys et Alcofribas».

[2] Cette graphie  est abandonnée au profit de la forme alchymiste à partir de 1542 .

[3] Hypothèse développée par Mireille HUCHON dans la biographie de l’auteur : « Aux découvertes du Nouveau Monde… Rabelais va substituer, comme revanche de la royauté française, les navigations mythiques des Argonautes après la conquête de la Toison d’or. » Rabelais, NRF, Gallimard, p. 63

[4] François Bruys, Histoire des papes depuis St Pierre, 1732,  Henri Scheurleer.

[5] Gilles Bresson, Abbayes et prieurés de Vendée, éditions d’Orbestier, 2005, p. 181.

[6] « A tel point que les chroniqueurs parlent de la ville de Bacchus » Jean-Luc Sarrazin HID35-2008 « Commerce maritime et projections atlantiques des ports français. Le cas des ports du sel. » p118

[7] Cité dans l’histoire de Maillezais par Lacurie, dom Fonteneau vol.25 fol.13 Médiathèque de Poitiers.

[8] Qui est à l’origine de l’abbaye de Seuilly.

[9] Mireille Huchon et Guy Demerson considèrent que Rabelais utilise souvent la paronomase dans ses textes

[10] Rabelais, Œuvres complètes, La Pléiade, Mireille Huchon, 1994, réédition 2005 p. 1604.

[11] Apedestes, Livre V.

[12] Devise de Charles Quint.

[13]Fin du chap. XXIIII : « Comment les 32 personnages du bal combattent. » Les michelots sont des pèlerins qui vont visiter un site religieux dédié à l’Archange St Michel. Géber, scientifique égyptien du VIIIe siècle est considéré comme le fondateur de l’alchimie.

[14] Manuscrit du Livre V, « Comment avoir pris congé de Bacbut ».  « vous pourroit estre utile et necessaire pour le reste de vostre mesnaige ». Rabelais, Œuvres complètes, La Pléiade, Mireille Huchon, 1994, réédition 2005 p. 912.

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24 juin 2008

Picrochole seigneur d'Esnandes

La symbolique des Couleurs dans GARGANTUA

 

rencontres

Je suis un RABELOTEUR. Ce terme métissé de Radoteur et de Rabelais signifie que je passe mes loisirs dans son agréable compagnie. Les amis de la Devinière inscrivent totalement le Gargantua dans la topographie de la Touraine. Pourtant « la grande jument débarque d’Afrique au port d’Olonne en Thalmondois » (G. XVI).

Un site à consulter Renom CESR TOURS

 

Je propose de vous communiquer des éléments inédits qui concernent les couleurs de Gargantua et de Gaucher de Ste Marthe, alias Picrochole, seigneur d’Esnandes en Aunis.

 Les couleurs, les armes et les devises des maisons nobles nous permettent de découvrir les fréquentations de maitre François.

« Comment on vestit Gargantua (G. VIII)…son père ordonna qu’on luy feist habillemens à sa livrée laquelles était blanc et bleu ».

Aux chapitres IX et X, Rabelais, inspiré par deux livres : « le blason des couleurs » et « Champ fleury », conteste le fait de fixer définitivement le sens d’un mot ou d’une couleur.

 « seulement vous diray un mot de la bouteille. Qui vous meut qui vous poinct ? qui vous dict ? que blanc signifie foye et bleu fermeté… » (G. X)

Le blason est la carte de visite de la « maison », l’un des moyens de montrer son appartenance à l’aristocratie, et d’assurer son éternité sur terre : « en ont enchevestré leurs muletz : vestu leurs pages, escartelé leurs chausses,  brodés leurs guandz : frangé leurs lictz : painct leurs enseignes : composé.chanson. »(G. IX).Le monde est coupé en deux, selon Rabelais : « comme bien et mal, vertu et vice, froid et chaud, blanc et noir » (G. X).

 

Voyons les bonnes fréquentations de Dom François :

Pourquoi donc blanc et bleu et pas cramoisi et or comme dans le « Vrai Gargantua » ? Rabelais a vécu de 1524 à 1528 sous la protection de Geoffroy d’Estissac, abbé et évêque de Maillezais, doyen du chapitre de St Hilaire de Poitiers et prieur de Ligugé, abbé de Celles-sur-Belle, de Cadouin et Seigneur de Coulonges-les-Royaux.

On retrouve dans tous ces lieux le blason blanc et bleu de la famille d’Estissac.

estissacArmoiries      morceau de jubé

 

Le frère ainé de Geoffroy, Bertrand, est seigneur de Cahuzac (G. XII), de Montclar, de Saussignac, de Montaut de la Quinte, de la Brousse et surtout maire et capitaine de Bordeaux. Bertrand meurt en 1522. Son épouse est décédée. Louis, leur fils reste jusqu’à sa majorité sous la tutelle de son oncle paternel Geoffroy d’Estissac, l’évêque de Maillezais. On affirme que Rabelais fut le précepteur du jeune Louis. Leur relation est durable car Rabelais insère dans « l’Adolescence Clémentine » de Marot en 1533, l’épitaphe émouvante de Marie d’Estissac, fille ainée de Louis.

Je dois remercier M. Esclafer de la Rode, qui a attiré mon attention sur ce blason. J’ai retrouvé depuis que Le Motteux avait fait la même remarque.

geoffroy

 

Maisblanc et bleu sont aussi les couleurs du roi François 1er. Lors du sacre, le roi de France était vêtu de chausses d’azur et d’une robe bleue, son étendard est blanc. La blancheur du Lys est d’ailleurs évoquée au chapitre X de Gargantua :

francois1er

 

« pour leur symbole et enseigne ont la fleur plus que nulle autre blanche c’est le lys.»

Le personnage romanesque est donc porteur de multiples réalités.

 

De l’oncle paternel de Louis d’Estissac, passons à l’oncle maternel : C’est le grand amiral,

Philippe de Chabot-Jarnac, dit BRION.

chabotPhilippe de CHABOT

 

A la fin du chapitre IX de Gargantua, Rabelais nous en parle : « En France vous en avez quelque transon en la devise de monsieur l’Amiral ».Sa deviseest « Festina Lente » hâte-toi lentement. FESTINA : hâte-toi, symbolisé par un dauphin qui rappelle le fils ainé du roi protégé par Philippe de Chabot. LENTE est illustré par l’ancre. Les deux objets sont liés à la fonction d’amiral. Son prédécesseur est Guillaume Gouffierdont le château de Bonnivet est cité au chapitre. LIII.

Chateau de BONNIVET détail ancre et dauphin

 

Chabot devient Maire de Bordeaux où il succède à son beau-frère Bertrand d’Estissac. Il est aussi lieutenant général du dauphin François. Louis d’Estissac, le neveu de l’amiral, est nommé panetier de ce même dauphin. Le népotisme est chose courante à l’époque. Retenez aussi que l’amiral Philippe de Chabot envoya Verrazano, puis Cartier au Canada. Sa bonne fortune vient du fait qu’il fut le compagnon de jeux du futur Roy François 1erà Amboise, escorté de Montmorency et des frères Gouffier. Ces enfants qui jouaient aux chevaliers vont continuer leur vie durant, leurs jeux en Italie et en France, en conflit permanent pour s’attirer les faveurs du monarque. Philippe de Chabot est fait prisonnier à Pavie puis libéré. Il prend une part active au retour du roi et au traité de Madrid. Il épouse la fille d’une demi-sœur du Roi, il devient donc le neveu de François 1er. Intermédiaire au traité de Cambrai, qui permet le retour des enfants de France, il va faire ratifier par Charles Quint (qui l’appelle mon cousin) la paix des Dames. Il accompagne le roi à Boulogne en 1532 pour rencontrer Henry VIII d’Angleterre. Il est nommé en 1534 ambassadeur en Angleterre où il succède à Jean du Bellay.

tombeau

 

La famille DeChabot originaire du Bas-Poitou, descend de Mélusine et de Geoffroy de Lusignan dit « à la grand-dent » comme Gargantua et Pantagruel. Cette famille possède des propriétés à  Mervent et Vouvant, où Maillezais gère les biens ecclésiastiques.

 

liguge

 

Autre personnalité incontournable, Jean Bouchet, l’ami intime de Rabelais. Ce grand rhétoriqueur, procureur à Poitiers, est gestionnaire des biens de la famille des Bourbon, prince de la Roche-sur-Yon, puis des la Trémoille pendant 15 ans. Il fréquente Geoffroy d’Estissac et Rabelais à Ligugé. Un matin de septembre François adresse à Jean Bouchet une lettre qui se termine par

« ton serviteur et amy Rabellays »

L’épitre responsive de Bouchet décrit Geoffroy d’Estissac, puis François Rabelais :

«  aime gens lettrés

En Grec Latin et François bien estrez

A deviser d’histoire ou de Théologie

Dont tu es l’un car en toute clergie

Tu es expert, à ce moyen prie 

Pour le servir »

Jean Bouchet va écrire dans cette période « le Temple de bonne renommée » sur la mort de Charles de la Trémoille son élève, les « Annales d’Aquitaine », « l’Opuscule du traverseur » et le « Panégyric du Chevallier sans reproche ».  Ce chevalier mort glorieusement à Pavie est le vainqueur de St Aubin du Cormier, Louis II de la Trémoille, qui a permis le rattachement de la Bretagne à la France. (Relisez à ce propos le prologue du Quart Livre de 1548).

ArmoiriesTremoille

 

tremoille

 

Son fils unique Charles de La Trémoille avait été tué avant lui à Marignan, mais heureusement pourvu d’un héritier : François seigneur de Taillebourg, de l’ile de Ré et de l’ile Bouchard, prince de Talmont où l’abbaye de Maillezais possède le prieuré de Bourgenay à proximité d’Olonne. Les écrits de Rabelais nous citent tous ces toponymes.

Par exemple : « Picrochole ainsi désespéré s’en fuyt vers l’ile Bouchart » (G. XLIX)

Ces aristocrates que François Rabelais côtoie, de Chabot, La Trémoille, Gouffier, Du Bellay sons les plus proches conseillers du roi dans la période qui précède l’écriture du Gargantua.

Dans des lieux où l’un possédait la seigneurie, l’autre le prieuré, ces familles se rencontraient souvent. Elles s’alliaient fréquemment, ce qui n’empêchait pas qu’elles se combattent.

Nous venons d’en terminer pour les bonnes familles.

 

Voyons maintenant les traitres. Examinons La guerre PICROCHOLINE au chapitre XXV : l’adversaire de Gargantua est un certain « Picrochole », seigneur de Lerné. Le modèle local choisi par Rabelais serait le troisième enfant de Louis de Ste Marthe, Gaucher. Les descendants de Ste Marthe confirment l’identification. Gaucher est médecin du Roy et de sa tante, l’abbesse de Fontevraud, Renée de Bourbon. En 1507, elle lui offre Lerné. Il devient voisin des Rabelais à la Devinière. Il fut aussi le médecin et l’ami du Connétable de Bourbon, le traitre au roi de France qui se met au service de Charles Quint et meurt lors de l’attaque de Rome en 1527. Gaucher a fait alliance avec la famille Marquet en épousant leur fille Marie. Mme Marquet-mère est née De Neufbourg, famille parente des Budé.

C’est à cause de « Marquet grand bâtonnier de la confrérie des fouaciers » (G. XXV),que la guerre picrocholine commence. La face des armes des Marquet résume la fonction : le sautoir d’or et les besants de l’héraldique peuvent devenir bâtons de cérémonie et fouaces.

marquet

 

fouaciers

 

Les armes des Ste Marthe sont d’argent à fusées en face de sable, au chef de même. Le sable en héraldique est le noir.

Stemarthe

 

Au chapitre X, Rabelais développe l’opposition des contraires comme le blanc et le noir pour expliquer la signification du blanc et du bleu. D’un coté les armes d’Estissac, de l’autre celles des Ste Marthe.

Je cite le chapitre X « prenez ces deux contraires, joye et tristesse, puis ces deux blanc et noir. …ainsi donc est que noir signifie deuil »

Vous connaissez tous l’hypothèse du père, ou du parent du père de Rabelais, qui défend les bateliers de Loire contre Ste Marthe.

bateliers

Mes recherches m’ont fait découvrir un autre lien entre Ste Marthe et Rabelais, Esnandis localisé à proximité de la Rochelle, en Aunis.

Les propriétés des Ste Marthe sont nombreuses autour de Chinon avec une seule exception Esnandes, en Aunis cité au chapitre XXXIII en parlant du second corps d’armée de Picrochole : « L’autre partie ce pendant tirera vers Onys ». Or la province d’Aunis est minuscule ; pourquoi l’évoquer? Que veut nous dire Rabelais ? Cette châtellenie d’Esnandes en Aunis avait de l’importance pour Gaucher de Ste Marthe, bien qu’il n’en ait été le seigneur que de 1522 à 1530. Il fait mentionner sur la tombe de son père Louis, décédé en 1535 : « son fils Gaucher de Ste Marthe fut après lui seigneur du Chapeau, de Villedan, de la Rivière et des Nandes en Aunis ». Or « seigneur de la Rivière » se traduit en hébreu par Alpharbal celui « qui envahit furieusement le pays d’onys » (G. I)

Sépulture du père de Gaucher à Fontevraud

 

.

Gaucher et son épouse Marie Marquet achètent cette propriété d’Esnandes en janvier 1522 et refusent de rendre foi et hommage à leur suzerain de Taillebourg, François de la Trémoille. Esnandes fit aussitôt l’objet d’une saisie féodale par le sénéchal de Taillebourg[1]. Ste Marthe va finalement céder devant La Trémoille, mais il récidive aussitôt en refusant de payer à l’abbaye de Maillezais une rente de 20 livres  due pour l’usage du portd’Esnandes situé face à l’ile de la Dive dans la baie de l’Aiguillon.

L’abbé de Maillezais au nom de son chapitre va engager un procès qui va durer 10 ans et ne sera résolu qu’en juillet 1532 par un accord amiable[2].

port

 

Revenons en 1524 : François Rabelais est alors secrétaire de Geoffroy d’Estissac. Que signifie le qualificatif donné par Jean Bouchet d’« expert en toute clergie » : c’est un savant, par ses connaissances du droit civil ou religieux: c’est bien le profil de Rabelais. Ce sont les compétences requises pour suivre un procès.

Les chapitres IX et X sur les couleurs se terminent par des métaphores maritimes: est-ce une allusion à ce conflit portuaire avec Maillezais ? « Mais plus outre ne fera voile mon esquif. Je retourne faire scale au port dont suis yssu. » Au chapitre X « Icy donc calleray mes voilles. »

 

Mais, il y a derrière tout cela une seconde famille de traîtres !

Le vendeur de la châtellenie d’Esnandes est René de Brosse et de Bretagne, Comte de Penthièvre. René a épousé la fille unique de Commynes qui avait subtilisé la principauté de Talmond aux La Trémoille sous le règne de Louis XI.

Selon les usages féodaux, en 1522, René de Brosse ne peut pas vendre la châtellenie d’Esnandes sans l’accord de la Trémoille seigneur de Taillebourg. Peu après cette vente, René de Brosse va soutenir la révolte du connétable de Bourbon et mourir à Pavie, mais dans les rangs espagnols. Voilà la famille déshonorée et ruinée.

brosse                   jeanBrosse

Le fils, Jean IV de Brosse, va redorer le blason des Penthièvre de façon peu banale. Il acceptera d’épouser Anne de Pisseleu la seconde maitresse de François 1er. Jean se marie en 1532 et va bénéficier de l’entregent ou plutôt entre-jambe de sa femme. Pour l’éloigner de la cour, le roi le nomme Gouverneur de Bretagne, Comte de Penthièvre ; Duc d’Etampes et de Chevreuse. C’est le cocu magnifique du règne de François 1er.

 

APREMONT échangé entre Brosse et Chabot

 

Ayant décrit en caricatures les bons et les méchants :

- Il est facile de comparer l’attitude de Gaucher qui refuse l’allégeance à La Trémoille, à celle de Picrochole face à Grandgousier.

- Par ailleursil apparait que François Rabelais lui-même, comme secrétaire de l’abbé de Maillezais a du avoir maille à partir avec Ste Marthe.

Je ne vais pas développer la ressemblance reconnue entre Charles Quint et Picrochole, mais elle est bien réelle. Il y a là encore plusieurs niveaux de lectures.

 

generique

 

En conclusion :

- Rabelais dans Gargantua nous donne déjà des mots, des expressions ou des idées qui vont servir de socle pour le reste de son œuvre[3]

- Dans sa méthode d’écriture comme dans ses souvenirs, la toponymie est essentielle.

- C’est bien un roman « à clé », mais le trousseau est bien fourni et la polysémie est permanente car il s’inspire de plusieurs acteurs contemporains, de niveau régional ou international, pour créer ses personnages.

- Gérard Defaux signalant que « l’affaire de(s) pêcheries….est tombée en discrédit » s’interrogeait sur « les raisons qui ont poussé Rabelais à donner à son livre une telle couleur locale». Je pense que le déplacement de l’action du roman, de l’Aunis vers la Touraine est manifestement un hommage à sa région natale.

N’hésitez pas à décortiquer ce texte, jetez-vous dans l’ambiance de ce « beau seizième », Rabelais nous appartient à tous.

                                                          

Le monsieur de la Dive

qu’on retrouve sur internet en tapant sur Google « ile de la dive »



[1] « Les seigneurs d’Esnandes » 1974 Auteur Jean Claude Bonnin: les renseignements concernant les devoirs féodaux dus au seigneur de Taillebourg par Gaucher de Sainte-Marthe pour la seigneurie d'Esnandes ont été fournis par le " Répertoire des titres du Comté de Taillebourg ", publié par Gaston Tortat dans les Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome XXIX, 1900, pages 357-368. Par ailleurs, les titres originaux du Comté de Taillebourg ont été détruits à la Révolution.

Un grand merci à Jean Claude BONNIN

 

 

[2] Le procès des bateliers de Loire ne se termine qu’en 1537 après l’impression du Gargantua.

 

[3] Bacchus, le mot de la bouteille, Alcofribas, Le Songe de Poliphile, le combat des pies et des geais, esnandis énasins.

 

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26 juin 2005

LANTERNES

 

Les lanternes du lanternois :

pas seulement le Poitou ou La Rochelle

 

Intérêt de l'étude sur les lanternes

 

            Au cours du Quart Livre puis du pseudo Cinquième Livre, notre auteur favori nous mène en bateau en Lanternois. On imagine aussitôt la multitude des phares qui jalonnent la côte et permettent la navigation nocturne en direction de l’Oracle de la Dive. Nous verrons qu’il n’en est rien car « le beau XVIe siècle » ne possédait pas encore les phares que nous transformons maintenant en musées. Il n’en existe que trois en Atlantique en cette période : nous allons les décrire.

Fin de Cordouan PharesAntiques

 

Mais les multiples sens du mot « lanterne » devaient plaire à notre maître François. Ce mot avait été utilisé par les auteurs anciens qui avaient tant passionné notre bon moine. Nous allons donc observer les phares, lanternes, falots, feux et lumières de la côte atlantique au XVIe siècle.

 

La méthode

 

            Il est nécessaire de définir une méthode pour étudier des textes si riches. Notre enquête portera sur les rapports entre la réalité d’un possible voyage maritime de retour vers Maillezais (de Bordeaux jusqu’aux Sables d’Olonne en passant par l’île de la Dive) et un texte truffé de souvenirs littéraires. Bien que ressemblant à un brouillon, le Quart Livre de 1548 est probablement plus proche des souvenirs de navigations[1] réelles. La première version imprimée aura notre préférence pour l’étude du Quart Livre[2] de 1552. Pour le Cinquième Livre le texte le plus ancien semble être le manuscrit[3].

            Les deux colloques « Les grands jours de Rabelais en Poitou »[4] et « Le Cinquième Livre »[5] publiés chez Droz sont une source d’inspiration précieuse. Le temporel maritime de l’abbaye de Maillezais est décrit dans le mémoire de maîtrise de Cédric Rodon[6].

 

Le Lanternois

 

            C’est à la fois un pays et une langue. Le pays avait été « inventé » en 1538 dans le « Disciple de Pantagruel » dont l’auteur nous est inconnu.

Le mot de « Lanternois » ou « Lanternoys » apparaît à plusieurs reprises dans l’œuvre de Rabelais :

-Dans le Pantagruel (ch. 9), c’est seulement dans l’édition de 1542 que le « Patelinois » originel est transformé en « Lanternois ». Des nombreuses langues évoquées, retenons celle du pays d’Utopie car elle ressemble au lanternois. Cette langue est parlée uniquement par Panurge (« celui qui sait tout faire », en grec)  et ce dernier semble sincère lorsqu’il promet : « voluntiers vous racompteroys mes fortunes qui sont plus merveilleuses que celles de Ulysses » (ch. 9).

- Au Tiers Livre pour « visiter l’oracle de la dive bouteille … Xenomanes lui suffiroit et d’abondant deliberoit passer par le pays de Lanternoys, et là prendre quelque docte et utile lanterne » (ch. 47).

- Au Quart Livre de 1548 dès le premier chapitre, en partant du port, « sur la pouppe de la seconde (nauf) estoit hault enlevée une lanterne antiquaire…denotant qu’ilz passeroient par Lanternois ».

lanterne de navire

Dans l’île des Enassins (ch. 9) qui va devenir des « Alliances », Panurge pose la question suivante : « le vent de galerne[7] avait donc lanterné leur mère ? ». Au chapitre 5,  Pantagruel rencontre « une navire de [marchans]... qui estoient François Xantongeois… [qui] venoient de Lanternois ».  C’est l’épisode des « moutons de Panurge » inspirés des aventures de Merlin Coccaie[8]. Dindenault est un marchand de moutons de Taillebourg[9].

moutons de Panurge

Panurge boit à la santé du négociant  : « plein hanap de bon vin lanternois » (ch. 6). Après avoir vendu le mouton à Panurge, Dindenault explique qu’il était réservé au seigneur de Candale[10] ou Cancale selon les versions. Il est peu probable qu’un marchand de moutons de Taillebourg ait un client à Cancale en Bretagne. Si cette maison de Candale est actuellement peu connue, c’était au XVIe siècle l’importante famille de Foix possessionnée en Médoc. Le comte de Foix-Candale (ch. 7) était par ailleurs captal  de Buch[11].

Carte Jean-alphonse le Saintongeois

- Au Cinquième Livre, enfin (ch. 32), le pays de Lanternois est découvert avec ses lanternes de guet tout d’abord, puis grâce au port des Lychnobiens. La Rochelle semble être l’escale principale du Lanternois avec sa « tour de la lanterne » qui marque l’entrée du havre.

« Les dames lanternes furent servies à souper » dans le manuscrit du Cinquième Livre seulement. C’est là que l’énigmatique commentaire du copiste : « S’ensuyt ce qui estoit en marge et non comprins au présent livre : servato in. 4. libr. Panorgum ad nuptias » (ch. 32 bis) nous laisse deviner que Rabelais a largement utilisé le texte du « disciple » et utilisait les brouillons remaniés du Cinquième Livre à la confection du Quart Livre.

Voilà donc le pays de Lanternois assez bien défini dans sa géographie : ce pays est proche de la mer, on y produit du bon vin ; il est à proximité de nombreuses îles ; son vent dominant de nord-ouest est dit de galerne ; le port principal est celui de La Rochelle.

Propriétés de Maillezais au pays des iles

Cette description du Lanternois correspond étrangement au « Pays des îles » entre Les Sables d’Olonne et Bordeaux. On y traverse trois régions avant d’arriver dans le Bourdelois : le Bas- Poitou, l’Aunis et la Saintonge. Or il est indispensable de savoir que l’abbaye de Maillezais y disposait de nombreuses propriétés à terre mais aussi du droit de naviguer par cabotage sans payer de taxe, depuis que Guillaume VIII d’Aquitaine[12] lui avait octroyé « la coutume de l’itinéraire d’un navire une fois l’an » et des propriétés à Bordeaux peu avant 1077. Mais peut-on rapprocher le texte d’un brouillon, ou celui d’un livre édité, des lectures de l’auteur et de son vécu, au sein d’un récit par ailleurs allégorique ?

 

 

Les multiples significations

 

            Le voyage en Lanternois permet de jouer sur les multiples sens du mot « lanterne ». Elles seront donc, à tour de rôle, des bougies protégées de papier huilé, la lanterne du port de La Rochelle, les lanternes du guet, le phare d’Alexandrie, l’évêque de Maillezais, esprit brillant et surnommé « la grande lanterne du Poitou[13] », une bougie frappée d’armoiries, des tours de cimetières[14], un savant comme Jean Bouchet[15] et les lanternes des vierges folles[16]. La lanterne est féminine alors que le falot est masculin, et bientôt la lanterne prendra de paillardes couleurs. La lanterne peut aussi s’enivrer ou mourir. En tous cas, cela ressemble à un boniment raconté à la veillée par un lanternier[17], à la lueur des chandelles.

 

Origines du texte

 

Lucien.

            Dès 1529, Pierre de Lille[18] évoque une traduction de Lucien de Samosate par Rabelais, moine de Maillezais. Dans L’histoire véritable, ce maître de l’ironie évoque (ch. XXIX) la ville des lanternes : «Vers le soir, nous arrivons à Lychnopolis après avoir dirigé notre course vers les régions inférieures. Cette ville, située dans l'espace aérien qui s'étend entre les Hyades et les Pléiades, est un peu au-dessous du Zodiaque. Nous débarquons, et nous n'y trouvons pas d'hommes, mais des lampes, qui se promenaient sur le port et dans la place publique. Il y en avait de petites, apparemment la populace, et quelques-unes, les grands et les riches, brillantes et lumineuses. Elles avaient chacune leur maison, je veux dire leur lanterne, et chacune leur nom, comme les hommes ; nous les entendions même parler. Loin de nous faire aucun mal, elles nous offrent l'hospitalité. Mais nous n'osons accepter, et personne de nous n'a le courage de souper et de passer la nuit avec elles. Le palais du roi est situé au milieu de la ville. Le prince y est assis toute la nuit, appelant chacune d'elles par son nom. Celle qui ne répond pas est condamnée à mort pour avoir abandonné son poste. La mort, c'est d'être éteinte

 

Les merveilleuses navigations du disciple de Pantagruel

            Le véritable auteur de ce texte (édité chez Dolet à Lyon) est inconnu ; ce faussaire provocateur signe « Alcofrybas » et il décrit (ch. XIIII) : « Comment il arriva au pays des lanternes, et d’un festin ou banquet triomphant que fit la reine des lanternes »... « puis tirames outre et tant exploitames nuit et jour qu’arrivames en Lanternois qui est le pays auquel les lanternes habitent duquel Lucien fait mention en son livre des vraies narrations » ; suit une description de fête et de bal avec les falots, peinture comparable à celle du Cinquième Livre.

 

Rôle des Lanternes

 

 

            - Souvenirs du cordelier

            Il serait fastidieux d’énumérer toutes les évocations de lanternes ; nous ne retiendrons que quelques images bien réelles de la période 1520-1528 lorsque François Rabelais était cordelier à Fontenay-le-Comte. L’épisode biblique des vierges folles (cf. notes 14 et 16) est ainsi rappelé : «  ... lanterne corporalle... laquelle criant aux semetières :  Lampades nostrae estinguntur...  fut tant ivre du breuvaige qu’elle sur l’heure y perdye vie et lumière. » L’épisode des dix vierges, folles ou sages, relaté par saint Mathieu, est figuré sur le tympan de la porte principale de Notre-Dame de Fontenay-le-Comte à 150 m du couvent des Cordeliers. L’iconographie du Moyen Âge exprime ainsi la nécessité d’être toujours prêt pour le retour du Seigneur (on ne connaît ni le jour ni l’heure de sa mort). Un moine prêcheur, comme tous les Cordeliers, devait souvent évoquer cet épisode lors de ses homélies. L’obligation des frères mineurs de mendier, en particulier sur les foires et marchés de Fontenay qui sont à la porte du couvent du Puy-Saint-Martin, a dû permettre à notre jeune religieux de rencontrer de nombreux lanterniers chez ces marchands au bagout si convaincant.

vierges

 

 

            - Les phares

            Examinons ces lanternes sous l’éclairage d’un réel transport maritime de retour vers Maillezais en direction de l’Oracle de la Dive dans « le pays des îles[19] » entre Bordeaux et Olonne où sont disséminés les prieurés ou dépendances de l’abbaye de Maillezais. La question est la suivante : dans ses récits de navigations, Rabelais a-t-il tenu compte de ses souvenirs personnels comme dans ses précédents ouvrages ? Il y a au XVIe siècle quatre phares sur la côte atlantique : Cordouan, La Rochelle, Les Sables et plus loin celui de Saint- Mathieu en Bretagne. En Méditerranée la tour du Planier face à Marseille est détruite, seule subsiste la tour de Constance à Aigues-Mortes[20].

            À la pointe du Médoc, le port de Talais est surnommé Thalasse au XVIe siècle, face à l’ouverture de la Gironde sur la mer. Il nous semble aujourd'hui facile de traverser en prenant le bac du Verdon à Royan. Mais il faut se reporter à cette période de la marine à voiles où le vent dominant de nord-ouest, qui vient donc de face, la présence de bancs de sable et d’îlots, les courants du fleuve et la présence d’une marée puissante, interagissent en permanence pour contrarier votre progression. Le passage plus au nord entre Oléron et la Coubre est dit de Maumusson[21], c’est le pire de tous. La solution la plus raisonnable en partant de Talais-Thalasse est d’atteindre la partie nord de la Gironde en Saintonge, où l’abbaye de Vaux-sur-mer qui a des liens forts avec Maillezais est là pour accueillir nos traverseurs de mer périlleuse.

            Le phare de Cordouan, tout proche, n’est pas évoqué par Rabelais : il faut donc étudier de façon précise son fonctionnement dans ces années. Une carte éditée du vivant de Rabelais va nous y aider.                                                                         

 

cordouan 006                                                                    

L’auteur de la carte ci-dessus n’est autre que Jean Fontenaud[22]. Elle est tirée de sa « Cosmographie » éditée en 1545. Assez logiquement on y découvre une topographie évoquée par Rabelais : la maison de Candale[23], Lormont[24] et de la baie de Brouage[25] ainsi que du détroit de Maumusson et l’île d’Oléron. Elle nous montre l’état du phare construit en 1360 par le Prince Noir[26] avant sa reconstruction par Louis de Foix[27] sous Henry IV. Il s’agissait alors d’une tour comme celle d’un moulin, surmontée d’une lanterne qui, remplie de combustible (bois, huile, charbon), pouvait brûler toute une nuit.

Cordouan du PrinceNoir

            On a un compte rendu assez fidèle de ce qu’a pu voir Rabelais à cette époque. Les Archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis viennent de publier[28] « l’enquête relative à l’état et entretien de la tour de Cordouan en 1559 » qui nous informe de l’état déplorable de cet édifice :

             « Le soin d’allumer le feu est confié à deux ermites auxquels, à un signal donné, on    apporte, de la ville voisine ou du bourg, des provision...la             commodité de découvrir en mer les navires ennemis si facile que, avec signes que font nos sujets par feux de nuit et fumée de jour en lieux éminents et si à propos répondant les uns aux autres, et la diligence si grande, que l’ennemi n’y peut sans évidente perte et ruine aborder… l’approvisionnement vient de Royan et l'argent de Bordeaux[29]. La             tour est gérée             comme un bénéfice ecclésiastique. Le Capitaine[30] nommé par le Roi, laisse à son fermier (qui ne pense qu'aux économies à faire), les soucis matériels ;      les perdants sont les marchands et les marins…..le feu s’éteint ….faute d’argent pour payer les ermites ou mariniers de Cordouan…Cette enquête souligne bien la continuité des signaux de danger grâce aux feux côtiers. »

 

Il n’est donc pas étonnant que Rabelais qui nous parle de Maumusson ne signale pas le phare de Cordouan. En 1526 le feu ne fonctionnait pratiquement plus, et rien n’obligeait le bateau de Maillezais à naviguer de nuit à la sortie de la Gironde. À l’époque, la navigation commerciale est arrêtée en hiver à la période des tempêtes. On navigue en vue des côtes, de port en port, d’île en île, de cap en cap. On se fait accompagner d’un pilote local et les marins ou les passagers ont souvent la peur au ventre. Le nombre de testaments dictés avant d’embarquer est considérable. Les bancs de sable y sont nombreux, toujours changeants, ce qui nécessite l’aide d’un pilote local sur le bateau. La description de la fin de la tempête correspond assez bien au rappel de l’expérience d’une traversée de la Gironde entre Talais et la pointe de Terre nègre, ou de l’arrivée à Saint-Pierre d’Oléron. Dans le Quart Livre de 1552, (ch. 22 « Fin de la tempête »)  des détails concernant les phares sont ajoutés : « Haye haye. Je voy terre, je voy port, je voy grand nombre de gens sus le havre. Je voy du feu sus un Obeliscolychnie. Haye haye (dist le pilot) double le cap et les basses (bancs de sable) ».

MaillezaisSurMer par Claude Masse

            Sur une carte du XVIIe siècle on repère au niveau de Saint-Palais à l’endroit du phare de Terre nègre une anse dénommée « Maillezais sur mer ».

maillezaisSurMerVaux

MasseMaillezayMer

Cette anse est proche de Mornac- sur-Seudre dont on sait que l’église Saint-Pierre et une saline appartenaient à l’abbaye bas-poitevine au XIIe siècle. Cet endroit est à proximité de Vaux-sur-mer dont le premier abbé fut choisi parmi les moines de Maillezais, et qui garde des liens étroits avec l’abbaye-mère. Seuilly était elle-même une création de Vaux et a vite su s’émanciper. Il en est resté un contentieux sur une procuration (somme correspondant à un droit de visite) due à Vaux par Seuilly. Suite à cette contestation, Seuilly va payer directement son obole à Maillezais et non à Vaux.

 

            - Oléron

            Les salines, pêcheries ou églises liées à Maillezais et proches de l’embouchure de la Seudre, sont gérées par le prieuré de Saint-Pierre d’Oléron. De très nombreux biens, dont l’église et le prieuré de Saint-Pierre, ont été donnés sur cette île, et en particulier un « clausum[31] juxta burgum novum de beati petri de olerone ». C’est un clos de vignes à proximité du cimetière. Le passage à Oléron devait nécessairement permettre de voir la grande lanterne de Saint-Pierre qui se trouve alors au beau milieu du cimetière. Les lanternes (dites « des morts » depuis le XIXe siècle seulement) ne sont pas spécifiques du Poitou mais se rencontrent dans de nombreux cimetières du royaume de France. La tour octogonale du XIIe toujours en place à Saint-Pierre d’Oléron prend là une dimension exceptionnelle de 20 m. À sa base un autel ; à la partie supérieure ajourée à laquelle on accédait par un escalier intérieur, on allumait un feu à l’annonce d’un décès, pour inviter à la prière[32] et pour symboliser la résurrection[33] espérée. Il est probable que ce feu servait aussi à guider les bateaux qui accédaient à Saint-Pierre par les marais salants actuels, ce qui justifierait sa hauteur exceptionnelle. C’est une région où les clochers eux-mêmes servent d’amers pour les marins. Cette tour ressemble à une obéliscolychnie. (« Obelisces: grandes et longues aiguilles de pierre, larges par le bas et peu à peu finissantes en poincte par le haut... Sus icelles près le rivage de la mer l’on allumoit du feu pour luyre aux mariniers on temps de tempeste : et estoient dictes Obeliscolychnies, comme cy dessus ».)[34]

 

medocOLE 062

 

            - La Rochelle

            L’arrivée dans le chenal vers le port des Lichnobiens est bien décrite. A terre de petits feux marquent la côte : ce sont les lanternes des guetteurs (C. L. ch. 31).

phare porte feu

La définition du phare donnée par Rabelais lui même est curieuse car sa référence régionale est La Rochelle : « Haultes tours sus le rivaige de la mer, es quelles on allume une lanterne on temps qu’est tempeste sus mer, pour addroisser les mariniers. Comme vous povez veoir à la Rochelle, et Aigues-mortes.» (Q. L., briefve declaration... ch. 2). Appelée successivement tour du garrot, tour des prêtres, tour des Quatre sergents, la tour de la Lanterne marquait l’entrée du port. Elle fut primitivement construite pour garroter les canons des bateaux qui y accédaient, et on y installa fin XVe une lanterne dont la lumière la nuit mais plus souvent la fumée le jour, indiquait la direction du port. La Popelinière seigneur de Ste Gemme, qui écrit son « Histoire des troubles » à 10 km à peine de l’île de la Dive nous la décrit ainsi : «Le maire y faisait autrefois mettre selon les statuts politiques de la ville, un gros cierge ou autre massif flambeau dans une lanterne de pierre qui est élevée sur un des cotés des hautes galeries de la tour, pour adresse et signal de sûreté à ceux qui voyageant sur mer auraient égaré leur route ou seraient poursuivis d’ennemis, ou bien surpris de quelque autre accident. Et aussi pour les avertir ayant relâché, des bancs, écueils, asnes, cotes, sables & autres lieux dangereux desquels ils se gardent aisément sauf en tempêtes extraordinaires. »

       

Port de la Rochelle

            L’évocation du peuple des Lychnobiens vivant de Lanternes au sens de sottises (C. L. ch. 32) fait penser aux luthériens déjà nombreux à La Rochelle.

 

            - Lanterne de la Dive

Braguibus ermite de la Dive

 

            L’arrivée sur l’île de la Dive[35] apparaît parfois comme une copie littérale du « Songe de Poliphile ». Cependant la phrase suivante paraît bien curieuse car elle ne correspond pas au texte du Poliphile. « Nous tenant ces menus propos sortit le grand flasque[36] (notre lanterne l’appeloit Phlosque) gouverneur de la Dive Bouteille » (C. L. ch. 34). Dans le manuscrit « Phlosque » devient « philasque ». Phlosque signifie « Flamme » en grec.

Ansoald visite l'ermite Jean          ansoald visite un ermite

            Le feu de « la grotte de l’ermite » de l’île de la Dive est différent des autres dans la mesure où il est tourné du côté terre. C’est une cheminée en forme de bouteille.

cheminée en bouteille ouverte sur l'extérieur    conduit de cheminée

Cette forme est assez commune et depuis fort longtemps. Les gaulois utilisaient ce type de silo en terre pour conserver[37] les céréales. On peut voir deux de ces silos dans l’abbaye de Maillezais comme à proximité de la grotte de Panzoult. La forme ventrue de la bouteille est due à l’usage d’une pioche à manche court et le col est tout simplement la cheminée par laquelle on peut jeter les grains de blé, la vendange ou descendre avec une petite échelle.

ile de la Dive au XVIIe

La spécificité de la cheminée-bouteille de la grotte de l’Ermite de la Dive, c’est qu’il s’agit d’une lanterne chargée d’avertir l’abbaye toute proche (5 km) d’un danger imminent ; en effet cette cheminée dispose d’une ouverture extérieure à sa base ce qui permet d’en voir le feu de très loin. Cette fonction de vigie et d’alerte est d’ailleurs la fonction initiale de la plupart des anciens phares de l’ouest atlantique. C’est ce que Rabelais appelle une lanterne « de guets » ou de « guetteur ». Il est impossible d’entretenir un feu en permanence à cause de l’absence de bois sur les îles. Si on prépare un bûcher il faut qu’il soit à l’abri pour rester sec. Une grotte en bord de mer est une chose étrange en Bas-Poitou[38], mais il faut savoir que l’abbaye Saint-Florent de Saumur a possédé le prieuré[39] de Saint-Michel-en-l’Herm au XIe siècle et donc la Dive. Il serait étonnant que des moines originaires de Saumur ne sachent pas creuser une grotte. Ce qui peut avoir surpris le jeune François dans cette lanterne, c’est la présence simultanée des quatre éléments en cet endroit. Ce chaos dont Rabelais nous donne une définition au cours de la tempête: « Croyez que ce nous sembloit estre l’antique Cahos, on quel estoient feu, air, mer, terre, tous les éléments, en refraictaire confusion. » (Q. L. ch. 18).

Mais le voyage continue vers les Sables d’Olonne, port de Gargantua dans le manuscrit. Il s’agit donc du choix de l’auteur de marquer l’importance de l’oracle de la Dive comme le but et la fin du pèlerinage avant de retourner au port d’Olonne. A-t-il voulu localiser le centre du monde à la Dive (rappel du mot divin), et plus précisément dans cette lanterne-chaos image d’une régénération en un monde nouveau ? De plus érudits que moi pourront peut-être le démontrer[40] un jour.

 

             - Phare de la Chaume

            Les derniers travaux de Mathias Tranchant[41] nous donnent bien une tour d’Arondel établie par les seigneurs de Talmont pour éviter les récifs de « la grand jument » à l’entrée du port d’Olonne-en-Talmondois. Cette tour se trouve 120 m en avant du prieuré Saint-Nicolas. Pierre Garcie Ferrande[42] l’évoque dans son « Grant Routtier et pyllotage et ancrage de la mer » édité en 1520 à Poitiers.

 

routtier

 

            La Chapelle Saint-Nicolas de la Chaume[43] a été établie par l’abbaye Sainte-Croix de Talmont. Saint Nicolas de Myre, dont les restes ont été ramenés par les marchands de Bari[44] , est considéré comme le protecteur des marins. Il est particulièrement vénéré sur les côtes maritimes[45]. C’est aussi un saint vénéré des jeunes filles à marier pour en avoir doté dans un miracle fameux. La représentation de ces jeunes filles comme de petits enfants dans un vitrail de la cathédrale de Sens a fait basculer la légende et remplacer les trois filles par trois enfants sauvés du boucher. Nicolas devient donc protecteur des enfants au XVIe[46]. Le Sinterklaas (saint Nicolas) néerlandais devient en Amérique au XIXe Santa Klaus, modèle du Père Noël. Si l’on se rappelle que Sinterklaas est inspiré d’un lutin nordique mais aussi du dieu celte Gargan, nous voilà retombés dans l’imaginaire gargantuesque. Rappelons que le mont Gargano où l’archange saint Michel[47] est apparu est proche de Bari. Rabelais fait d’ailleurs un lien entre saint Michel et saint Nicolas qui protègent tous deux les navigateurs au cours du chapitre intitulé « Quelles contenances eurent Panurge & frère Jean durant la tempête » (Q. L. ch. 19) : « bous, bous, bouououous ! Sainct Michel d’Aure[48], Sainct Nicolas... je vous foys icy bon veu... ».

            L’abbaye Sainte-Croix-de-Talmont est évoquée dans le Quart-Livre de 1548. Rabelais devait avoir une dent contre son abbé[49] qu’il souhaite renvoyer comme simple chapelain à Croullay[50], et le remplacer par un jeune mousse. « O le gentil mousse ! pleust à Dieu que tu feussez [fusses] abbé de Talemouze & que celluy qui de praesent l’est, feust guardian du Croullay ! » (Q. L. ch. 20).

            Enfin il faut noter que le prieuré de Bourgenay, proche du port des Sables, est une dépendance de l’abbaye de Maillezais et se trouve au centre du territoire de l’abbaye Sainte- Croix de Talmont. 

Conclusion

Rabelais semble bien évoquer ses souvenirs de cabotage[51] en Atlantique. Ces voyages plus modestes que ceux de Cartier ou d’Ulysse, demandaient à être sublimés.  A-t-il encore une carte (la grande hydrographie de Xenomanes ?) ou se fie-t-il à sa mémoire, à la recherche de toponymes aux sens multiples ? Muni de ces termes complexes, il développe un archipel d’idées[52]. Il conserve la description de lieux réels pour faire plus vrai, selon les recommandations de Lucien, il inclut des histoires contemporaines ou mythologiques. Ses digressions finissent par nous amener à l’explosion d’une pensée critique à l’égard de l’Eglise de l’époque.

Des lanternes existent bien au XVIe entre Maillezais et Bordeaux autant sur terre que dans les îles de Médoc, Saintonge, Aunis et Bas-Poitou. Ce pays rappelle celui de Lucien où naissent des sottises (Luther)? mais les esprits éclairés que sont les grandes lanternes (d’Estissac) vont nous dire la vérité ; les phares de l’humanisme vont nous guider, la lumière divine nous éclairer la route. La solution sera donnée par le retour au chaos d’où naîtra une nouvelle forme de religion.



[1]         Rabelais, le Quart Livre, Les classiques de poche, par Robert Marichal et Gérard Defaux, 1994.

[2]         Rabelais, Œuvres complètes, Guy Demerson, Le Seuil 1973 ou  éditions ultérieures (coll. Points-Seuil), édition de référence pour cet article.

[3]         Manuscrit de la Bibliothèque nationale, traduction de Montaiglon, 1872.

[4]         Les grands jours de Rabelais en Poitou (Colloque international de Poitiers 2001) Droz 2006. Tout particulièrement Myriam Marrache-Gouraud  « Lanternes poitevines » page 53 et Gilles Polizzi « Rabelais, Thenaud, l’île de la Dive et le Quint Livre: de l’illusion référentielle aux modèles génériques. » p.31

[5]         Le Cinquiesme Livre (Colloque international de Rome 1998) Droz 2001 : Gilles Polizzi « Le voyage vers l’oracle ou la dérive des intertextes dans Le Cinquième Livre » p. 577.

[6]         Le temporel de l’abbaye de Maillezais des origines à 1317, dir. Georges PON, CESCM Poitiers 1998.

[7]         Terme poitevin, de Touraine ou du Berry pour le vent de nord-ouest ou noroît des bretons.

[8]         Merlin Coccaie : pseudonyme de Teofilo Folengo (1492-1544) bénédictin défroqué, auteur de poèmes macaroniques, auquel Rabelais a emprunté cet épisode.

[9]           Proche de Saintes.

[10]        Mot confondu avec Cancale car probablement difficile à lire.

[11]            Q. L. ch. 6 :  « je guaige un cent de huytres de Busch » - captal : titre de seigneur dans le sud-ouest.

[12]        Guy Geoffroy duc d’Aquitaine évoqué dans L’histoire de Maillezais de Lacurie qui cite Dom Fonteneau vol. XXV p. 19-20 : « et semel in anno unoquoque navis unius itinerarie consuetudinem et.. ». Les manuscrits de Dom Fonteneau sont conservés à la médiathèque de Poitiers.

[13]        Revue des Études Rabelaisiennes 1904 tome II, p.246 « Topographie rabelaisienne » (Henri Clouzot).

[14]        Surnommées « lanternes des morts » au XIXe siècle. Manuscrit du Cinquième Livre, ch. 32 bis.

[15]        Modèle de Xenomanes, le traverseur des voies périlleuses.

[16]        cf. Évangile selon saint Mathieu 25, 13.

[17]            Vendeur de lanternes sur les marchés grâce à son boniment.

[18]            Auteur de Tria calendaria où il écrit « ut est videre in Luciano secundum translationem rabelesii monachi maleacensis ».

[19]            Histoire de l’Aunis et de la Saintonge, Marc Seguin, tome 3, p. 87, Geste éditions, 2005.

[20]            Construite en 1246 et citée dans le Quart Livre, Brièfve declaration d’aulcunes dictions, (ch. 2)   « comme vous pouvez voir à la Rochelle et Aigues-Mortes ».

[21]            Q. L. ch. 25.  Maumusson signifie « mauvaise musse ou mauvais passage ».

[22]            Jean Fontenaud dit Alfonse de Saintonge, pilote en 1543 de Roberval qui suit Cartier au Canada, parfois considéré comme l’un des modèles de Xenomanes.

[23]           Au XVIe siècle l’importante famille de Foix possessionnée en Médoc. Le comte de Foix-Candale était par ailleurs captal de Buch. (cf. note 18).

[24]            L’ermite fameux de la grotte de l’Ermitage Sainte-Catherine,  (Q. L. ch. 64),  bénissait les bateaux en partance de Bordeaux vers l’océan et acceptait l’aumône pour cela.

[25]            La baie de Brouage est la zone salicole la plus importante de l’ouest atlantique ; la ville de Jacopolis qui deviendra celle de Brouage n’est pas encore construite; seul le bourg d’Hiers existe du vivant de Rabelais, qui parle de « force sel en Brouage » dans la Pantagrueline pronostication au ch. 6.

[26]            « et d’une lanterne qu’il convient mettre chaque nuit sur la dite tour »

[27]            Son père était originaire de la ville de Foix, mais cela n’a rien à voir avec les Foix-Candale.

[28]            Déc. 2011 p. 101, volume LXIII. Traduit par Marc Seguin à partir du doc. suivant : BnF, fonds fr., vol 15 872, fol. 161 à 167.

[29]        Taxes sur les navires en Gironde par la capitainerie de Cordouan.

[30]            Se soucie de sa prébende ; sous François Ier il s’agissait de Charles Bigot.

[31]              « Jardin clos » cédé par un certain Claresals.

[32]            Ces tours de cimetière se sont multipliées au XIIe. L’invention du purgatoire à la même époque va nécessiter prières ou messes dites par chanoines, moines et prêtres (les Siticines des îles sonnantes – C. L. ch. 2) afin d’éviter une trop longue attente du paradis.

[33]            Se rappeler le rite de la nuit de Pâques et le cierge pascal, ainsi que les cierges allumés par le cierge pascal que l’on place autour du cercueil encore actuellement.

[34]        Q. L., « Briefve declaration d'aulcunes dictions », ch. 25.

[35]        En Bas-Poitou, l’équivalent du port de l’Aiguillon-sur-mer actuellement.

[36]        Flacon.

[37]        Les grains de céréales du pourtour, au contact de l’humidité de la paroi, germent et dégagent du gaz carbonique qui va conserver le reste de la récolte.

[38]        C’est le seul habitat troglodyte de Vendée.

[39]        Après la destruction de l’abbaye par les Normands.

[40]        Florent Coste, « L’île et le chaos dans le Quart Livre », Tracés. Revue de Sciences humaines, n° 3, L’île, juillet 2003. http://traces.revues.org/index3553.

[41]        Les origines des Sables d’Olonne, page 60, Geste éditions, 2012.

[42]        Navigateur et pilote de Saint-Gilles-Croix-de-Vie en Vendée, son Grand routtier à destination des navigateurs de haute mer va connaître 32 éditions et servir 3 siècles.

[43]        Implantation initiale des Sables d’Olonne.

[44]            Dans les Pouilles au sud de l’Italie.

[45]        Même l’église paroissiale de Maillezais est dédiée à saint Nicolas.

[46]        Saint Nicolas est représenté avec trois boules dans la main.

[47]        Origine de la création des abbayes de St-Michel en l’Herm en 682 et du mont St-Michel 27 ans plus tard.

[48]        On peut penser à une coquille entre « Aure » vallée des Pyrénées, et « Saint-Michel-en-l’air ou en-l’Herm », abbaye du Bas-Poitou possédant L’île de la Dive et les sels de Ré.

[49]        Jacques de la Brosse.   Talemont (1548) =  Talemouze (1552).

[50]            Hameau proche de Panzoult où  existait une chapelle.

[51]            De cap en cap ou de port en port à proximité de la côte.

[52]        « La fiction en archipel » de Franck Lestringant.

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