Rabelais et l'île de la Dive

11 juin 2017

communication SEV 2017: St HILAIRE, FORTUNAT et l'ORACLE de la DIVE BOUTEILLE.

En 2016 le titre d’un article de l’Express au sujet de la Dive était « L’ile qui a appris à vivre sans sa mer ». Au milieu d’un océan de céréales, elle reste cependant un témoignage du passé.

Une dizaine d’habitants en haut comme en bas, c’est un minuscule village d’un km de long. Sa force est dans la symbolique qu’elle dégage.

A l’époque où les références à l’antiquité grecque avaient plus d’importance que le buzz sur le net, c’était « l’Acropole du marais ». Ce mot était bien choisi car il reste toujours un couple de chouettes d’Athéna que les ornithologues observent en été, comme dans les falaises de l’acropole d’Athènes.

Le temple local est assez modeste : c’est une chapelle. Elle est dédiée à Saint Hilaire de Poitiers en raison d’une légende chrétienne affirmant que notre saint a chassé de l’île de la Dive les serpents qui l’infestaient. Les plus évocateurs des vitraux XIXe sont ceux de Sérigné et de Foussais qui rappellent que St Hilaire a vaincu l’Arianisme. D’où vient cette légende ? Vers 566 Fortunat, poète italien à la cour d’Austrasie, écrit l’histoire de St Clément qui maitrise le Graouilly, monstre légendaire de Metz[1]. A Paris il écrit à la demande de St Germain, la vie de St Marcel qui aurait maitrisé un dragon. Puis Venance Fortunat secrétaire de la reine Sainte Radegonde devient évêque de Poitiers et raconte l’histoire de St Hilaire chassant les serpents de la Dive. La domination de ces reptiles démoniaques apparait issue de l’imagination du saint évêque, poète italo-poitevin. Il convient d’en faire une lecture allégorique.

Il existe à la Dive une GROTTE dite de L’ERMITE, probablement aménagée par les moines de Saint Florent de Saumur autour de l’an mille. En 1524, dans les Annales d’Aquitaine, Jean Bouchet[2] écrit qu’au 4e siècle, au cours d’une tempête, Sainte Hélène échoue avec les reliques de la Sainte Croix. Elle fonde l’abbaye de Saint Michel en l’Herm et confie les reliques à l’ermite de la Dive. Retrouvées en 1128, elles deviennent le but d’un pèlerinage important au moyen-âge. Ainsi les chanoines de Saint Hilaire le Grand de Poitiers, dont l’abbé est le roi de France sont astreints à résidence. Mais les deux seuls pèlerinages pour lesquels ils sont autorisés à quitter leur abbaye sont St Michel en l’Herm et Rome.

La Popelinière, fin XVIe, protestant mais ami de l’abbé de Saint Michel, Jacques de Billy, est plus précis sur le rôle de l’ermite :

Sur quoi l’ermite pris l’occasion d’éloigner avec sa vie, sa demeure d’entre un si grand peuple qui y augmentait toujours. Si bien qu’ayant eu permission de se retirer à la Dive, ile prochaine : à sa requête on lui bâti une chapelle, oratoire, petite cellule, et autres accommodements tant pour se retirer que pour recevoir et instruire tous ceux qui battus de la tempête marine ou autrement auraient vouloir de descendre avec dévotion pour le visiter…

A la même époque, Nicolas Rapin, compose un très beau poème qui commence par :

La Dive qui jadis fut nymphe de la mer

Et encor en la mer dans un rocher habite…

C’est probablement ce poème qui a fait naitre la légende d’une divinité antique ayant donné le nom de Dive à notre île.

 

Rabelais altère avec humour cette « Dives Insulae » en Temple et Oracle de la Dive bouteille. Il est moine à Maillezais et ami de Jean Bouchet, le procureur de la famille de La Trémoille : seigneurs de Thouars, Taillebourg, Talmont, Olonne et de l’Ile de Ré. On lit dans les annales d’Aquitaine de Bouchet :

Des serpents ne se trouvent jamais où il y a des reliques saint Hilaire qui a été le vainqueur des langues serpentines, des hérétiques et ennemis de la foi…

Plus loin il cite :

 l’isle Dyve en Poitou dont saint Hilaire avait chassé les serpents et couleuvres.

En 1524 Rabelais devenu moine bénédictin est secrétaire de Geoffroy d’Estissac abbé et Évêque de Maillezais, abbé de Cadouin, doyen de St Hilaire de Poitiers, prieur de Ligugé et abbé de Celles sur Belle échangée en 1515 contre l’abbaye d’Angles tout près d’ici.

La possibilité d’un rapport entre l’ile de la Dive et la dive Bouteille m’a été révélée en 2003 par un article savant de Gilles Polizzi, chercheur CNRS de l’université de Haute Alsace. Après Pantagruel et Gargantua, suivent 3 autres livres dont le but est d’atteindre le Temple de la Dive Bouteille. Le Tiers livre parodie un ouvrage de Tiraqueau sur les lois du mariage. Le Quart Livre est une navigation d’île en île à la façon d’Ulysse. Le Cinquième livre, posthume, est un assemblage d’éditeur à partir de brouillons de Rabelais. Le temple de la Dive Bouteille ressemble à celui de la pythie de Delphes mais les navires arrivent curieusement dans une ile située entre La Rochelle et Olonne. Le site RENOM du Centre d’Etudes Supérieures de la Renaissance de Tours y reconnait l’île de La Dive depuis quelques années.

En comparant les propriétés de l’abbaye de Maillezais avec les lieux cités, je me suis rendu compte que Rabelais avait utilisé des souvenirs de cabotages inter-îles pour écrire ses navigations. Les archives de Maillezais ont brulé, mais nous aurions du avoir « la puce à l’oreille » car Pantagruel voulant visiter le tombeau de Geoffroy de Lusignan à Maillezais,

passa par Ligugé, Lusignan, Sanxay, Celles, St Liguaire, Coulonges, par Fontenay le Comte.

Ce texte que vous connaissez tous est suivi par « dont passant à la Rochelle, se mit sur mer et vint à Bordeaux, …de là vint à Toulouse »[3].

Or, Maillezais perçoit la dime d’églises proches de Toulouse. Deux églises à Agen dépendent de Maillezais. A Bordeaux l’abbaye gère le mont judaïque. Geoffroy d’Estissac a des intérêts à Bergerac, Cahuzac et Cadouin en Périgord. Le retour de Bordeaux aux Sables se fait en passant par la Dive. Tous les passionnés de Rabelais reconnaissent dans son œuvre l’empreinte de l’aventure poitevine. Cependant aucun n’a imaginé que ce voyage en bateau, pouvait se faire hors du diocèse de Maillezais. Pourtant toutes ces abbayes possèdent des marais salants en Bas-Poitou, Aunis et Saintonge. Pantagruel lui-même est inspiré d’un petit diable de mystères qui jette du sel dans la gorge des ivrognes endormis. Vin et sel sont à la source de l’œuvre de Rabelais.

            J’ai eu l’occasion de défendre en Sorbonne dans l’amphithéâtre Richelieu, la présence de Rabelais en bas-Poitou et en Aunis. Le colloque international de 2014 dont le titre était « Inextinguible Rabelais », m’a permis de rencontrer les auteurs de mes lectures favorites. En dehors des invités français parmi lesquels deux vendéens : Myriam Marrache-Gourraud et François Bon enfant de St Michel en l’herm, j’ai été très étonné de croiser des universitaires canadiens, américains, anglais, Suisses, italiens, et plus encore des Japonaises. Alors que Rabelais est peu étudié dans les collèges et lycées en France, les universitaires du monde entier se passionnent toujours pour son œuvre dans la version originale.

Mon intervention m’a donné l’occasion de prouver que le personnage de Picrochole qui s’oppose à Gargantua avait bien pour modèle Gaucher de Ste Marthe seigneur de Lerné, mais aussi seigneur d’Esnandes, à 15 km d’ici. Sa fille deviendra dame de Champagné les marais. Ce  colérique Ste Marthe ne payait pas son dû à l’abbaye de Maillezais ni à son suzerain, le prince de Talmont.

En relisant la « Vendée pour les nuls »[4] de Michel Chamard, j’ai partagé son étonnement concernant la présence  d’Olonne dans le Gargantua.

Fayoles quart roy de Numidie envoya du pays de Afrique une jument… elle fut ammenée par mer en trois quarracques et un brigantin jusques au port d’Olonne en Talmondois

J’ai appris, grâce aux archives numérisées de Vendée, que Bourgenay était un prieuré de Maillezais : voilà pourquoi Olonne était connu de Rabelais. Le rocher à l’entrée du port s’appelle à l’époque « la grande jument ».C’est actuellement la bouée du Nouch qui marque l’arrivée du Vendée-Globe. Fayolle, cousin des Estissac, est allé en croisade en Tunisie, c’est pourquoi il est évoqué malicieusement comme roi de Numidie. Ses armes se blasonnent comme celles de la famille d’Anne de Pisseleu Duchesse d’Étampes. J’ai ensuite comparé le texte des « Grandes chroniques du géant Gargantua » au « Gargantua de Rabelais » écrit un an plus tard. Seule différence, la jument est piquée par des mouches qualifiées par Rabelais de « bovines ». En grec « oïstros » se traduit par « taon » ou « mouches bovines », mais il désigne aussi l’oestrus ou chaleurs animales. En conclusion la grande jument de Gargantua est en chaleurs et elle évoque bien la maitresse de François.

Il y a pourtant un Rabelais sérieux qui veut construire une langue française inspirée du grec comme du latin et de l’hébreu ainsi que des différents parlers régionaux. Tapez sur le net  « collège de France Olivier Pedeflous colloque juin 2016 », vous allez comprendre.  J’évoque ce jeune grammairien de la Sorbonne car il a aussi été enseignant à l’ICES à La Roche sur Yon.

Rabelais avait à sa disposition tous les livres imprimés à Lyon ou Paris. On retrouve son texte farci de phrases des auteurs grecs et latins. Le seul inconvénient est que la petite fouace du départ devient un énorme hamburger peu digeste. Rabelais est un farceur à prendre au sérieux car en altérant tous les textes, il vous invite à lire les originaux.

Un dictionnaire des 680 néologismes de Rabelais toujours usités, est paru récemment : je vous en donne quelques exemples : que serait de Gaulle sans le mot chienlit, le foot sans le ballon, les sciences occultes sans l’alchimie, le Poitou sans le baudet, la chasse sans bredouille, le mariage sans le cocuage, la cuisine sans omelette ni saucisson et la religion sans le démon. Enfin citons la canepetière dont il fait son oiseau emblématique.

Revenons à La Dive, le texte rabelaisien parle d’une île située entre La Rochelle et Olonne. Les marins sont qualifiés de « miquelots de Geber », évoquant l’alchimie. Mais les miquelots sont aussi des pèlerins à Saint-Michel abordant à la pointe de Jébert située au bout de l’ile de la Dive.  La compagnie débarquée traverse des vignes, pénètre dans une grotte qui contient une cheminée-bouteille située au niveau de la mer. Dans ce nombril du monde rabelaisien, les quatre éléments du chaos sont présents comme à Delphes : la terre, le feu, le vent et la mer. Seule une cheminée dans une grotte en bord de mer rempli ces conditions. Yannick Jaulin a réussi la même performance à Pougne-Hérisson mais il lui manque la mer. Le début de l’île sonnante ressemble étrangement à notre île : les navigateurs décident de s’arrêter sur un petit roc avant d’aborder dans l’île principale. Il y a un petit jardinet cultivé par un ermite. Une carte et un texte du XVIIe détaillent cette description.

Rabelais donne souvent une indication en fin de chapitre pour évoquer le lieu qui l’a inspiré. « Dives insulae »,  c’est ainsi que la Dives est évoquée au XIVe. Jusqu’au XIXe on écrit la Dives avec un S.

Le Cinquième et dernier Livre de Rabelais se termine par

« le souterrain dominateur est qualifié dans presque toutes les langues d’une épithète évoquant les richesses »  

C’est Ploutôn pour les grecs, celui qui enrichit. Cicéron parle « d’un dieu à qui nous donnons un nom qui marque ses richesses, parce que tout vient de la terre et y retourne ». Or le mot richesses en latin se traduit par dives.

Cela fait beaucoup de détails troublants.

On a la conviction que le roman allégorique s’est inspiré d’un lieu réel parfaitement connu de l’auteur.

Reste à évoquer les textes qui ont inspiré François Rabelais :

La description du temple et oracle de la dive bouteille est parfois un copier-coller du Songe de Poliphile. Le jardin de William Christie comme celui de Versailles sont en grande partie inspirés des dessins qui illustrent cette œuvre. A Delphes, Dionysos meurt puis ressuscite, comme la vigne renait au printemps. Deux chapitres copient le Bacchus de Lucien de Samosate. A cette époque, Bacchus permet d’évoquer le vin, la poésie, l’amour, la mort, la résurrection et même la transsubstantiation. La Rochelle est alors surnommée la ville de Bacchus. Ce thème est récurrent, puisqu’un siècle après, deux statues antiques de Bacchus et deux tableaux de Nicolas Poussin relatant le triomphe de Bacchus, ornent le château du cardinal de Richelieu à Richelieu. 

Le rapprochement entre le culte de Bacchus et le Christ avait été évoqué dès le 13e siècle par un moine cordelier puis bénédictin à Maillezais sous l’évêque Geoffroy… J’ai dit 13e et non 16e. Geoffroy Pouvreau était le premier évêque de Maillezais. Le moine, né à St Pierre du chemin, avait pour nom Pierre Bersuire, il devint secrétaire du pape, un ami de Pétrarque et l’un des clercs parisiens les plus savants sous Jean le bon. C’est son interprétation d’Ovide : Ovidius moralizatus qui va assimiler Bacchus et le Christ. Souvenez-vous du passage de la bible : je suis la vigne, puis l’affirmation de la présence réelle du corps et du sang du christ dans le pain et le vin. C’est une cause importante du combat entre catholiques romains et protestants. Les rochelais lancent un ultimatum aux défenseurs de l’abbaye de Saint Michel en l’Herm en 1568 : arrêtez de dire la messe papale et l’abbaye ne sera pas détruite. L’abbaye sera prise et ruinée, ses 400 défenseurs massacrés, la chapelle de la Dive et l’abbatiale seront saccagées.

Que dit la bouteille à la Dive: un mot connu de toutes les nations : T R I N C H non pas  i n c, ni q u e, c’est le signe d’une anagramme cachée : il ne peut être que celui de CHRIST seul détenteur de la vérité, et but ultime de ce pèlerinage marin.

 

Il est essentiel pour mieux comprendre Rabelais d’étudier les textes qui ont inspiré son récit, c’est le travail des grammairiens. Il est aussi important de connaitre sa vie en bas Poitou pour rétablir le sens et la chronologie de son écriture car les éditeurs en ont modifié l’ordre.

 

Ces textes méritent bien plus qu’une évocation sur une carte de restaurant.

Avec Coulonges, Fontenay le comte, Maillezais, l’Hermenault, le pays luçonnois, Talmont, Olonne,   La Dive,    le Bas-Poitou est bien un autre pays de Rabelais.

 

Je vous remercie de votre attention  et vous invite à taper sur internet le mot « iledeladive » tout attaché pour retrouver les blogs qui vous donneront d’autres informations.

 



[1] Privat Jean-Marie direction, Dans la gueule du dragon, éditions Pierron, Drac de Lorraine, université de Metz, 2000, Le dragon dans la légende de Saint Clément, Mireille Chazan, p.22.

 

[2] Bouchet Jean, Les annales d’aquitaine faicts et gestes en sommaires des Roys de France et D’Angleterre et des pays de Naples et de Milan, impr. Bouchet Jacques, Poitiers, 1524.

[3] OC Pantagruel chap. V p230

[4] Chamard Michel, La Vendée pour les nuls, 2014, chap. 21 Dix artistes, savants et écrivains, p.339-341.

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01 octobre 2016

Geoffroy d'Estissac protecteur de Rabelais

 

Le 14 Octobre 2016, le bulletin des "Amis de Rabelais et de La Devinière" est paru. Un certain nombre de rubriques sur François Rabelais, sa vie, son oeuvre et sa postérité permet à des passionnés de s'exprimer en direction de lecteurs interessés par des articles de vulgarisation ou parfois érudits. L'article qui suit est mien, mais je vous le donne volontiers!

Cette sympathique association à laquelle j'appartiens organise un voyage et une sortie annuels (occasion d'un repas non pantagruélique accompagné d'un usage modéré du vin de Chinon),

MAIS AUSSI adore faire la promotion du Musée de La Devinière auprès de lycéens de Tours par exemple,

elle assure le  fonctionnement une chorale qui se réunie chaque semaine à Tours et dont les membres ont organisé en 2016 le concert sur la postérité musicale de Rabelais à la salle OCKEGHEM.

Si vous êtes curieux, allez sur son site Amis de Rabelais.

 

faux estissac

Ce portrait n'est pas celui de Geoffroy comme on vous le fait croire parfois, mais de Mellin de Saint Gelais par Jean CLOUET.

Il n'y a aucun portrait connu de Geoffroy d'Estissac.

 

bard2016p55

Plusieurs Lesparre à ne pas confondre !

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Coulonges Fontenay Maillezais: carte du XVIe siècle

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Maillezais vu des canaux du Marais Poitevin

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Arbre généalogique de la famille d'Estissac

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Jubé de Maillezais reconstitué par Richard Levesque Seul jubé du XVIe existant à Paris (St Etienne du Mont)

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Cahuzac peinture du XVIe à restaurer

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écrivain XVIe

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Cloitre de Cadouin

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Pape Paul III

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Inventaire titres chapitre Maillezais: donation Estissac

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08 septembre 2015

Animations Vendée

FONTENAY LE COMTE

NOVEMBRE 2015

Un exposé entraîne l'autre: une rencontre unique.

Nous nous sommes parlés à maillezais, il m'ont invité à recommencer ma conférence dans le magnifique théâtre de Fontenay le Comte. J'ai découvert des artistes qui se partagent entre l'île de Ré et le Limousin. Pierre est plasticien, fils d'imprimeur fontenaisien, Annick aime les mots; ce couple au fonctionnement symbiotique produits des textes, des images et des sculptures qui nous invitent à réfléchir. D'un univers enfantin et coloré au premier regard, on s'épanouit dans un rêve rabelaisien aux multiples facettes.

expo

ouestfrance

mots

MAILLEZAIS

conferMaillezais2015

maillezaisConferAnnonce

Je dois remercier les amis de l'abbaye de m'avoir invité pour en savoir plus sur le cabotage probable de François Rabelais au milieu du pays des Îles.

 2016 conférence D'Estissac à Maillezais voir l'article précédent paru sur le bulletin des Amis de Rabelais

enfin pique-nique à la Dive avec les amis de l'abbaye de Maillezais

piqniq dive

 

LA DIVE

L'été 2015 des amis ont souhaité organiser une ballade contée. Nous y avons lu à deux voix ce texte de Rabelais dans la grotte de l'ermite, puis au cours de la ballade sur la Dive, un poème de Nicolas Rapin et deux magnifiques histoires contées par Anne-Marie avec des déplacements au son de la musique.

Mary 

L’ile de la Dive vient d’être reconnue cet été par l’université F.Rabelais de Tours comme le lieu réel du Temple de la Dive Bouteille. Partis en bateau de Maillezais pour aller à la Rochelle Bordeaux et Toulouse, à leur retour,  nos  héros accostent l’ile de la Dive et rencontrent l’ermite dans la grotte où nous sommes ce soir. Voici quelques extraits  du 5e livre de Rabelais

Jean marie

Continuant notre route nous aperçûmes une terre et notre pilote nous dit que c’était l’île Sonnante. Nous entendîmes le bruit lointain d’un tumulte incessant. Il nous semblait à l’entendre que c’étaient des cloches, grosses, petites et moyennes, qui sonnaient simultanément. Plus nous approchions, plus cette sonnerie s’amplifiait à nos oreilles. Écoutons. Approchant davantage, nous crûmes entendre, au milieu de la sonnerie perpétuelle des cloches, le chant infatigable des habitants de ce lieu. C’est pourquoi Pantagruel fut d’avis qu’avant d’aborder dans l’île sonnante nous descendions avec notre canot sur un petit roc près duquel nous reconnaissions un ermitage et une espèce de petit jardinet. Là nous trouvâmes un petit bonhomme d’ermite nommé Braguibus, natif de Glatigny, qui nous renseigna à fond sur toute la sonnerie et nous festoya d’étrange façon : il nous fit jeuner quatre jours de suite, affirmant qu’autrement nous ne serions pas reçus dans l’île sonnante.

Mary

Pantagruel reprend le bateau pour se rendre à st michel en l’herm. Là, il aborde les rochers d’huitres écaillées avant de rejoindre l’abbaye. Jean de Billy abbé de st michel en l’herm et de la Flotte en Ré a la réputation d’un grand chasseur et de souvent butiner ses chambrières. Il est caricaturé par Rabelais sous le nom de Abihen Camar ce qui signifie prêtre païen en hébreux et par anagramme Caïn abbé à herm. L’abbé de Maillezais à l’inverse est reconnu pour faire partie de  l’élite intellectuelle  du royaume.

Jean marie

Nos jeunes parachevés, l’ermite nous donna une lettre adressée à un homme qu’il nommait Abihen Camar, maitre de l’île sonnante. Aussitôt que les ancres furent jetées, et le vaisseau en sécurité, l’on descendit le canot. Après que le bon Pantagruel eut fait les prières et remercié le seigneur, il prit place avec toute sa compagnie dans le canot pour aller à terre ; ce qui lui fut fort aisé, car la mer était calme et les vents apaisés ; ils furent aux rochers en peu de temps. Comme ils avaient débarqué, Epistemon, qui admirait le site et l’étrangeté des rochers, remarqua quelques habitants du pays. Le premier à qui il s’adressa était homme d’assez bonne allure et qui, comme nous l’apprîmes par la suite avait nom Gagnebeaucoup. Epistemon lui demanda comment s’appelaient ces rochers et ces vallées si étranges. Gagnebeaucoup lui dit que ce pays de rochers s’appelait les cahiers, et qu’au delà des rochers, passant un petit gué, nous trouverions l’île des Inscients. Frère Jean demanda « vous autres gens de bien de quoi vivez vous ici ? Car je ne vois pas d’autres outils que parchemins buvards et plumes. « Aussi ne vivons-nous, répondit Gagnebeaucoup, que de cela » : car il faut que tous ceux qui ont affaire en l’ile passent entre nos mains. Par Dieu, dit Panurge, vous n’aurez de moi ni sou ni maille, mais je vous en prie, beau sire, menez nous à ces Ignorants, car nous venons du pays de savants, où je n’ai pas gagné grand-chose.

Mary

Enfin vous allez découvrir l’abbaye où l’on moissonne les impôts et le vin divin devient de l’or.

Jean marie

En devisant ils arrivèrent à l’île des Inscients, car l’eau fut bientôt franchie. Pantagruel admira beaucoup l’architecture de la demeure et habitation des gens du pays, car ils demeurent dans un grand pressoir. Il y en a de petits, de grands, de secrets, de moyens, et de toutes sortes. Vous passez par un grand péristyle où vous voyez tant de potences de grands larrons que cela vous fait peur. Sur le derrière, dans un petit pressoir, saucissons de milan, dindons, chapons, outardes, malvoisie et toutes bonnes nourritures étaient préparés et bien accommodés. Un petit bouteiller, voyant que frère Jean avait jeté une œillade amoureuse sur une bouteille qui était près d’un buffet, séparée de la troupe bouteillique, dit à Pantagruel : « Monsieur, je vois que l’un de vos gens fait des avances à cette bouteille ; je vous prie instamment qu’il n’y soit point touché, car c’est pour Messieurs. »

Gagnebeaucoup nous fit monter par un petit escalier dérobé, dans une pièce d’où il nous montra les Messieurs qui étaient dans le grand pressoir, où il n’était licite d’entrer sans leur congé, mais que, par ce petit goulet de fenêtre, nous les verrions bien sans qu’ils nous vissent. Vingt ou vingt cinq gros pendards étaient à l’entour d’un grand bureau tout revêtu de vert. Ils s’entreregardaient, ayant les mains longues comme jambe de grue et les ongles de deux pieds pour le moins : car il leur était défendu de ne les rogner jamais, de sorte qu’ils deviennent crochus comme gaffes. Sur l’heure fut amenée une grosse grappe de vignes du plan de l’extraordinaire qu’on vendange dans ce pays là.

Si tôt que la grappe fut là, ils la mirent au pressoir et il n‘y eut pas un grain dont chacun, n’exprima de l’huile d’or.

Si bien que la pauvre grappe fut remportée si sèche et si épluchée, qu’il n’y avait plus, le moins du monde, de jus ou de liquide. Voyez cette petite là qu’on s’en va remettre au pressoir, elle est du plan des décimes : ils en tirèrent déjà l’autre jour jusqu’à la dernière goutte ; mais l’huile sentait le coffre au prêtre et messieurs n’y trouvèrent pas beaucoup à grappiller.

« Vertu dieu, dit frère Jean, appelez vous ces gens là ignorants ? Ils tireraient de l’huile d’un mur. »

Aussi le font-ils dit Gagnebeaucoup, car souvent ils mettent au pressoir des châteaux, des parcs, des forets, et de tout, tirent l’or potable. Regardez dans ce jardin ; voila plus de mille plants, qui n’attendent que d’être pressurés : en voila du plan général, en voila du particulier, des fortifications, des emprunts, des dons, des casuels, des domaines, des menus plaisirs, des postes, des offrandes, de la maison. Enfin cette grosse, c’est de l’Epargne dit Gagnebeaucoup, c’est le meilleur plan de tout le pays.

 

Mary

Un simple rappel : Cette abbaye est dirigée par 25 moines nobles qui à ce titre sont appelés les Messieurs. Riche des vins et des sels de l’ile de ré, l’abbaye disposait en outre d’une relique de la sainte croix

 Jean marie

Quand ces messieurs furent levés, Pantagruel pria Gagnebeaucoup, qu’il nous menât dans ce grand pressoir. Aussitôt que nous fumes entrés, Epistemon, qui comprenait toutes les langues, se mit à montrer à Pantagruel les devises du pressoir, qui était grand, beau, fait à ce que nous dit Gagnebeaucoup, du bois de la croix.

 Mais pourquoi, mon ami, appelle t on ces gens là ignorants ? Parce que, dit Gagnebeaucoup, ils ne sont ni ne doivent en aucun cas être savants, et que tout doit se manipuler par ignorance, et il ne doit pas y avoir d’autre raison que :

Messieurs l’ont dit, Messieurs le veulent, Messieurs l’ont ordonné.

 

L'été 2016 les ballades contées continuent avec plus de monde encore ! 

balladeContée

-Nous sommes heureux de vous accueillir sur cette ile divine comme son nom l’indique.

_Elle se trouve au confluent de deux fleuves qu’on appelle ici rivière de Marans pour la Sèvre Niortaise et rivière de St  Benoit pour le Lay. Devant vous la Rochelle et sa célèbre lanterne, le pont de Bouygues et l’ile de Ré. A l’est Charron et ses moules, à l’ouest l’aiguillon et ses moules et en face les bouchots à moules. Tout autour une mer de blé dur maintenant coupé, c’est le royaume du grand seigneur  Barilla. Derrière vous au delà de la butte, une autre butte célèbre, la Buttes d’huitres de Saint Michel en l’herm.

-Vous savez que ces coquilles ont été jetées pendant 4 siècles car on draguait et on mangeait des huitres les jours maigres, sans toutefois consommer les coquilles, comme maintenant. Les chrétiens avaient le droit de consommer en carême, tout ce qui vit dans l’eau et qui ne parle pas, c'est-à-dire de la baleine, du canard, de la loutre, des coquillages, des huitres, des anguilles, des civelles, du caviar, des anchois, des sardines, du casseron, des dauphins, des marsouins, des crevettes, des soles, des moules, des loubines, du homard, des esturgeons, des escargots, des grenouilles, du saumon et des mulets bien sur. Vous allez me demander, comme tous les touristes, de citer un animal qui vit dans l’eau et qui parle. La réponse est évidente : la sirène. D’ailleurs personne n’a jamais osé manger de sirène en carême.

_Le château d’eau à votre gauche est celui d’Esnandes dont le seigneur en 1524 était Gaucher de Ste Marthe immortalisé sous le nom de Picrochole dans le Gargantua de Rabelais.

-Je ne vais pas être le dernier à vous citer Gargantua ce soir.

Sachez que Rabelais et Pantagruel sont venus ici consulter l’oracle de la Dive Bouteille.

_Avant d’être bénédictin écrivain poète médecin éditeur espion, Rabelais était cordelier à Fontenay le comte au couvent du puy st martin.

-Peut être savez vous, que les cordeliers doivent gagner leur pain quotidien, en prêchant dans les campagnes, parfois très reculées comme ici.

_On s’en moquait en les traitant de farfadets, du nom des petits lutins qu’on croise dans les mizottes.

-Ainsi notre bon Rabelais était venu porter la parole divine autour de la riche abbaye de st Michel au débouché du Lay qui est aussi celui de la Sèvre. Il avait échoué sur ce petit roc ou l’aimable ermite Braguibus l’avait accueilli.

_Le fermier de la Dive était occupé aux vignes pendant que madame préparait la cuisine.

R-Que faites vous cuire ma bonne dame sur cette broche ?

_C’est un marcassin que mon mari a tué hier, et que j’accommode pour demain.

R-J’y gouterais bien, le fumet qui me vient aux narines aiguise mon appétit

_Point du tout beau moine c’est vendredi, vous n’y toucherez pas

R-Un moine cordelier est parfois obligé de transgresser les règles pour ne point mourir de faim

_J’ai surtout constaté que les farfadets vivent au crochet de la population, pauvres ou riches.

R-Dites moi, votre marcassin est bien fils de laie

_J’en conviens mon frère

R- Le peuple des poissons qui vit dans l’eau est autorisé comme nourriture en carême

_J’en convient toujours mais ou voulez vous en venir

R-Si ce cochon de lait est fils de laie il est donc comme le poisson, issu du Lay,

vous pouvez par conséquent ma chère m’offrir un peu de sa chair sans commettre le péché.

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07 novembre 2014

ACTUALITES en TOURAINE

 Le site RENOM propose à tous, sur la toile, la géolocalisation des lieux cités dans l'oeuvre de Rabelais, et permet de lier le texte aux toponymes ou aux personnages cités. L'Université François Rabelais de Tours vient de reprendre l'hypothèse de G Polizzi qui localise l'Oracle de la Dive, Bacbuc dans l'île de la Dive. Pour en savoir plus: aller sur le site du CESR ou Centre d'Etudes Supérieures de la Renaissance.

renomTempleDiveBouteille

Une demande d'intervention de France24 comme représentant des Amis de Rabelais et de la Devinière m'a permis de faire la promotion des vins de Chinon à mon corps défendant. J'en retient une excellente journée avec mon amis PMA. Ce film a été tourné par France 24 le mercredi 4 mai et diffusé en juin 2016 sous le titre Vagabondage en Rabelaisie.http://www.france24.com/fr/vous-etes-ici/20160617-france-chinon-rabelais-vin-touraine-tourisme-Pantagruel-Gargantua

 

annonceFrance24

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19 septembre 2012

INEXTINGUIBLE RABELAIS

 

 

INEXTINGUIBLE RABELAIS EN SORBONNE

 

 Le colloque qui suit a regroupé une cinquantaine de spécialistes ou de passionnés de Rabelais en Sorbonne du 12 au 15 Novembre 2014.

 

sorbonne 007je me suis senti presque à l'aise sous le portrait grandiose de Monsieur de Luçon (Richelieu) entouré des initiales RF (Rabelais François) sur les faisceaux de licteurs.

 

LuconRF

 

J'ai eu l'honneur de représenter mes Amis de Rabelais et de La Devinière, le professeur Pollizi y a parlé du temple de la Dive, François Bon qui a passé son enfance à St Michel en l'Herm a presque cloturé le colloque, tout celà en présence de spécialistes étrangers d'Oxford, d'Harvard, du Japon, d'Amérique (USA Canada), ou d'ailleurs. Un immense merci à madame Huchon qui a permis ces rencontres et aux jeunes maitres de conférences organisateurs de ce colloque international. Rajoutons la visite du musée d'Ecouen, toujours aussi magnifique. Des échanges fructueux entre nous ouvrent d'autres voies de recherches. J'avoue avoir versé des larmes d'émotion à la cloture après la prestation de François BON et la standing-ovation destinée à  Me Mireille HUCHON. 

 

 

intervention au colloque Sorbonne, « Rabelais inextinguible », le 15 novembre 2014 par François BON (il faut l'écouter, c'est un personnage qui communique ses émotions, car il parait totalement sincère.)

 

 

 

progColloque

 

                     

 

colloqueJour1&2

 

colloqueJour3&4

Lire Rabelais en couleurs

(16minutes de concentration en Sorbonne en Novembre 2014)

Cherchant à établir la liste des familles nobles que Rabelais a fréquentées, afin de mieux comprendre le chapitre IX « Les couleurs et livrée de Gargantua », une lecture héraldique et humoristique insoupçonnée m’a paru donner du sens au texte[1].

Les couleurs blanc et bleu de Gargantua sont celles du roi de France mais aussi celles du protecteur de Rabelais Geoffroy d’Estissac. L’évêque est également abbé de Maillezais, un puissant monastère possessionné en Bas-Poitou Aunis et Saintonge.

PortraitFrancois1er      estissacArmoiries   

vous avez reconnu le roi François 1er et les armoiries des d'Estissac

Gaucher de Sainte Marthe, le modèle de Picrochole, est seigneur de Lerné. Par ailleurs médecin de l’abbesse de Fontevrault, du connétable de Bourbon et du Roi, il a épousé Marie Marquet dont les armoiries de la famille se blasonnent « d’azur au sautoir d’or accompagné de quatre besants de même ». L’initiateur des guerres picrocholines, qui porte aussi le nom de Marquet, est qualifié au chapitre XXV de « grand bâtonnier de l’ordre des fouaciers »[2]. Le sautoir ou croix de St André peut se décomposer en deux bâtons et les besants[3] ressemblent aux fouaces : voici donc un blasonnement d’armoiries parlantes qui a dû mettre en joie son auteur.

marquet

 

Gaucher de Sainte Marthe et son épouse achètent en janvier 1522 la seigneurie d’Esnandes en Aunis, au nord de la Rochelle, face à l’île de la Dive. Cette châtellenie avait de l’importance pour Gaucher. Bien qu’il en ait été propriétaire seulement huit ans, de 1522 à 1530, il fait mentionner sur la tombe de son père Louis, décédé en 1535 : « son fils Gaucher de Sainte Marthe fut après lui seigneur du Chapeau, de Villedan, de la Rivière et des Nandes en Aunis ».

« seigneur de la Rivière » se traduit en hébreu par Alpharbal[4]. C’est le nom du roy de Canarre « celui qui envahyt furieusement le pays de Onys[5] » au chapitre L de Gargantua. Le mot canarre ou canaries tire son origine d’un texte de  Pline qui signale que ces îles sont peuplées de grands chiens. Roi[6] des chiens n’est pas un compliment pour le seigneur de la Rivière.

Sainte Marthe va refuser de rendre foi et hommage à son suzerain de Taillebourg, François de La Trémoïlle. Cette attitude déclenche la mise en œuvre d’une saisie féodale[7]. A l’issue de cette procédure La Trémoïlle est en droit de récupérer la propriété vendue, Sainte Marthe va donc céder rapidement. Cette félonie fait de lui, le modèle idéal pour construire le personnage de Picrochole.

carteOloneGironde

 

Une nouvelle confrontation, dans ce même lieu, va opposer Rabelais et Sainte Marthe qui refuse de payer la taxe annuelle de 20 livres[8] due au chapitre de Maillezais pour l’usage du port d’Esnandes. Le procès va durer 10 ans et ne sera résolu qu’en juillet 1532 par un accord amiable[9]. En sa qualité de secrétaire, notre « expert en toute clergie » comme le qualifie Jean Bouchet[10], a probablement suivi ce dossier. Les colères légendaires de Gaucher ont dû s’abattre sur Rabelais en personne.

René de Brosse, précédent châtelain d’Esnandes, n’ayant pas demandé l’autorisation de vendre, est aussi en faute. Père du futur duc d’Etampes, il va suivre son ami le Connétable de Bourbon et mourir à Pavie dans les rangs espagnols. Voilà que la grande histoire rencontre le roman.

Il est possible de découvrir d’autres allusions liées à ces familles en particulier au chapitre XVI[11] de Gargantua qui commence par :

« Fayoles quart roi de Numidie envoya du pays de Africque à Grangousier une jument la plus énorme..et fut ammenée par mer..jusque au port de Olonne en Talmondois »

Pourquoi la grande jument arrive t-elle au port d’Olone ? Les rochers à éviter en entrant dans le port[12] portent le nom de « Grande Jument[13] » comme de nombreux bancs de sable ou dangers de la côte atlantique. Rabelais connait bien le port des Sables d’Olonne qu’il cite à plusieurs reprises, et Maillezais possède un prieuré tout proche situé à Bourgenay. Dans le manuscrit du Cinquième livre, lorsque la compagnie quitte l’oracle de l’île de la Dive, on découvre que le terme réel de la navigation est le port d’Olonne[14] :

« yrez à droicte routte sans terre prendre si voullez jusques au port de Olonne en Talmondois[15]».

Mais le choix du nom de Fayoles n’est pas anodin. François de Fayoles[16] est un cousin des Estissac. Il prend part à une croisade[17] contre les turcs installés aux environs de Tunis. C’est le seul Fayoles qui soit allé en Afrique. A son retour en avril 1518, il reçoit du pape Léon X des bulles d’indulgence qui lui donnent la possibilité de posséder une chapelle domestique dans sa propriété proche de Saussignac en Périgord. Il est qualifié de lieutenant de Monseigneur de Saint Pol par Jean Bouchet[18]. Dés la première édition de Pantagruel, les croisades et les indulgences sont évoquées aux chapitres IX[19] et XXX[20]. L’arrivée de cette jument est donc inscrite dans l’actualité du moment.

pisseleuFayolle

 

Les Joubert de Fayoles se prétendent[21] descendants des de Pisseleu. Les deux familles portent sur leurs armoiries « trois lions de gueules ». Qu’ils descendent ou non du même ancêtre importe peu, l’essentiel se trouve dans la relation faite avec Anne de Pisseleu, la maîtresse du roi.

Le Motteux, l’abbé de Marsy, Le Duchat, Bernier l’avaient assimilée à la grande jument mais ces commentaires me paraissaient inappropriés faute de preuve.

Dans les « Grandes Chroniques » et dans le « Vray Gargantua » on peut lire :

« Quant la grande jument fut dedans les forestz de Champaigne les mouches se prindrent à la picquer au cul..à présent ny a nul boys ».

Rabelais semble copier ces romans « arthuriens » , mais les mouches y sont qualifiées de  bovines c'est-à-dire de taons. Ceux ci excitent les bœufs et les juments par leurs piqures. Notons toutefois que ces insectes sont aussi appelés oestres. Ce terme est utilisé au chapitre XLIV de Gargantua où taons est traduit par oestres[22] junonicques[23].  L’origine du terme oestrus est connue de notre auteur car il en joue au chapitre XXVII du Tiers Livre dans la phrase « Aristoteles a déclaré l’estre des femmes estre de soy insasiable ». Or oestrus vient du grec oïstros qui signifie taon. Le sens a ensuite évolué pour désigner la fureur engendrée par la piqûre et l’agitation d’un troupeau de génisses en période de chaleurs. Soyons réalistes, le sens figuré d’enthousiasme poétique ne peut guère s’appliquer aux chevaux.

Après cette piqure au cul, la jument devient donc très excitée.

Mais que dire des frelons rajoutés par Rabelais ? Ils sont évoqués dès le chapitre XII[24] de Pantagruel dans sa première version de 1532 : «  ce fut pauvre guerre que celle des frelons ». De même les « importunitez freslonnicques[25] » dans le chapitre XXI du Tiers Livre.

On ne retient habituellement du voyage de la grande jument que « je trouve Beau Ce » . Le jeu de mots m’a semblé insuffisant, comparé à l’effervescence narratrice de Maître Rabelais.

En héraldique, les mouchetures s’appliquent aux queues d’hermines clouées sur l’écu de Bretagne. La fille de Louis XII et d’Anne de
Bretagne, Claude, hérite du domaine d’Etampes, ville importante de Beauce, avant d’épouser François d’Angoulême. Les armoiries de la reine sont écartelées de grosses fleurs de lys dorées et de mouchetures de Bretagne.

J’y vois des frelons et des mouches.

ClaudeBrosse

Analysons le texte de plus près. Dans le titre, la jument

« deffit les mousches bovines de la Beauce », mais ensuite « n’y eut ne boys ne frelons. Mais fut tout le pays réduit en campaigne. »

Notez que les frelons disparaissent mais que la narration  ne donne aucune nouvelle des mouches pourtant citées dans le titre[26] hérité des Grandes Chroniques. Le sens du texte va évoluer et l’auteur passe des armoiries de la reine Claude[27] à celles de Jean IV de Brosse-Penthièvre car en héraldique, les brosses sont des gerbes de blé. Nous associons tous campagne de Beauce et champs de céréales. Serait-ce une indication supplémentaire lorsque Rabelais décrit les touffes de poils, de la queue de la jument ?

 «  ni plus ni moins ennicrochez que sont les espicz au bled ».

On situe la parution de Gargantua en 1534 ou 1535 et Jean IV de Brosse et de Bretagne est nommé comte
d’Etampes par lettres patentes de François 1er à Chantilly le 23 juin 1534. Epoux d’Anne de Pisseleu, il est aussi, grand cocu du Roi notre sire.

Cette lecture héraldique est une façon adroite pour Rabelais de suggérer que la famille de Brosse s’est approprié le bien de la couronne.

 

PiesGeais

Une autre partie de l’œuvre mérite examen dans la mesure où ce texte fait un passage furtif au prologue du Quart Livre en 1548 et disparaît dans la version de 1552 : le combat des pies contre les geais[28]. Cette ancienne légende de bataille d’oiseaux serait annonciatrice de la victoire de 1488 à Saint Aubin du Cormier, qui a permis d’unir la Bretagne à la France. Le capitaine vainqueur est Louis II de la Trémoille. Les armoiries de la Trémoille se blasonnent « d’or au chevron de gueules, accompagné de trois aiglettes d’azur, becquées et membrées de gueules ». Le bleu évoque les couleurs de France ainsi que le signale Rabelais, mais avouez que le petit oiseau bleu fait beaucoup plus penser à un geai qu’à un aigle.

Les queues d’hermines rappellent les mouches, elles figurent aussi les pies en vol. La pie de Behuard nous ramène à Puyherbault et à l’abbaye de Fontevrault dont le médecin est Gaucher de Sainte Marthe. Mais on peut aller plus loin, car les pies de Bretagne sont aussi rappelées sur les armoiries de Brosse qui portent l’épi mais, cette fois, de blé.

Rabelais aborde à nouveau le combat de Saint Aubin dans le chapitre L :    « Souvenir assez vous peut de la mansuétude dont ils usèrent envers les Bretons à la journée de Sainct Aubin du Cormier ».

L’affirmation de la mansuétude surprend, lorsqu’on examine comment s’est passée la bataille. Les troupes franco italo suisses vont prendre le dessus sur les anglais, les gascons, les allemands et les espagnols venus prêter main forte aux Bretons. Une boucherie[29] mémorable va suivre car le mot d’ordre est de ne pas faire de prisonniers. Seuls les princes révoltés dont le futur roi Louis XII, capturés par La Trémoille, vont bénéficier d’un traitement de faveur. Charles VIII va d’ailleurs reprocher au capitaine vainqueur  cette bienveillance[30]. La « mansuétude envers les bretons » devient un hommage à Louis II de la Trémoille, le « chevalier sans reproche » décrit par Jean Bouchet.

J’ai décelé dans le cinquième livre deux allusions héraldiques dans les Apedeftes de L’ile sonnante[31]. Pour moi, sous l’apparence de la chambre des comptes, ce texte dépeint l’abbaye bénédictine de Saint Michel en l’Herm située dans la baie de l’Aiguillon comme Esnandes et la Dive. L’ex-libris de l’édition de 1539 de l’Aristophane[32] latin de Divus est peut-être une clé: « ce livre appartient à François Rabelais et à ses amis ». Je suggère que ce chapitre a pu être rédigé par un ami assez proche de Rabelais pour connaître parfaitement sa technique d’écriture. La première phrase qui m’interpelle est la suivante :

« Un autre petit bourreau à l’entour duquel estoient quatre ou cinq de ces ignorants crasseux : cholères comme asnes à qui l’on a attaché une fusée aux fesses…on les appeloit courracteurs ».

Nous sommes à l’époque où Cluny n’arrive pas à appliquer la réforme de la comptabilité de ses abbayes et envoie des commissaires aux comptes, les courracteurs. Les armoiries de Sainte Marthe sont blasonnées « d’argent à trois fusées et deux demies, accolées en fasce, de sable, au chef de même ». Or  les fusées en fasce rappellent furieusement la fusée aux fesses, et l’âne en colère le bilieux Picrochole.

blasonMarthe

Seconde évocation : « En une basse salle ou nous veismes un grand dogue à deux testes de chien, ventre de loup, griffé comme un diable de lamballe ».

Mes recherches sur Lamballe, capitale du Penthièvre, ne m’ont pas permis de retrouver des diables griffus. Les griffes restent un symbole d’avarice. Ce défaut peut s’appliquer aux actions du duc d’Etampes, né à Lamballe. Celui ci va reprendre le Penthièvre à l’amiral Philippe de Chabot qui bénéficiait des revenus du comté. Rappelons que l’amiral Chabot est l’oncle de Louis d’Estissac, l’élève supposé de Rabelais. Je ne peux pas affirmer que l’auteur de ce chapitre ait assimilé la duchesse d’Etampes au « ventre de loup » dont le nom de Pisseleu serait issu en picard de « pis qu’un leu » c'est-à-dire « pire qu’un loup »[33]. En effet la duchesse a protégé les humanistes. Elle a par ailleurs aidé Philippe de Chabot lors de sa disgrâce, alors que le duc, son mari, récupérait le château d’Apremont en Vendée.

A plusieurs reprises, les allusions héraldiques sont apparues au sujet des familles de Sainte Marthe et de Brosse Penthièvre.

« Ce ne sont que sarcasmes, mocqueries, paronomasies, épanalepses et redictes contradictoires »

nous dit la chanson de Ricochet[34]. Vous venez de découvrir sarcasmes et moqueries passant par l’héraldique. Pour les paronomases, le voyage de Bordeaux vers l’île de la Dive nous en donne un grand nombre[35]. Elles ont la plupart du temps pour origine des noms de lieux. Je ne vais pas vous entraîner en croisière dans le « Colloque des Iles océanes », car il est temps de conclure : les livres de Rabelais ne sont pas des romans historiques, ni chronologiques. Se plonger dans les détails de l’histoire et de la géographie locale permet cependant d’envisager de nouvelles voies d’études. N’occultons pas les plus anciens commentaires car ils sont au plus près de l’actualité de l’époque. Si l’héraldique est aujourd’hui une science du passé, n’oublions pas qu’au XVIe siècle « en ont enchevestré leurs muletz, vestu leurs pages, escartelé leurs chausses,  brodé leurs guandz, frangé leurs lictz, painct leurs enseignes, composé chansons »[36].

 



[1] « Rencontres Rabelaisiennes » organisées à Seuilly par les Amis de Rabelais et de La Devinière en mai 2014.

[2] Chapitre XXV de Gargantua.

[3] Monnaie d’or de l’empire byzantin.

[4] Œuvres de Rabelais, Esmangart C, Johanneau E, Volume 3, Dalibon, Paris,1823, p 312-314, note 79.

[5]. RABELAIS, Œuvres complètes, HUCHON Mireille, Pléiade, Gallimard, 1994, Gargantua chapitre L page 133. Les conseillers de Picrochole évoquent à nouveau l’Aunis au chap 33 p 92 «  l’autre partie cependant tirera vers onys »

[6] Le premier roi des Canaries est Jean de Bethencourt parti de la Rochelle en 1402.

[7] BONNIN Jean-Claude. Les seigneurs d’Esnandes » 1974. Répertoire des titres du Comté de Taillebourg ", publié par Gaston Tortat dans les Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome XXIX, 1900, pages 357-368.

[8] RODON, Cédric. Le temporel de l’abbaye de Maillezais des origines à 1317, pages 16 et 146 « en 993-1004 Guillaume le Grand cède les « vendas et census in loco qui dicitur Esnenda et Lonzania in mari alninse »

[9] Le procès des bateliers de Loire ne se termine qu’en 1537 après l’impression du Gargantua.

[10] BOUCHET Jean, Epitres morales et familières du traverseur, Poitiers, chez Jacques Bouchet, 1545, réimprimé par Marty Laveaux, tIII, f.299 avec la réponse de Jean Bouchet, p 303.

[11] Comment Gargantua fut envoyé à Paris, et l’énorme jument qui le porta, et comment elle deffit les mousches bovines de la Beauce.

[12] Entrée actuelle du port des Sables d’Olonne au pied du prieuré St Nicolas de la Chaume.

[13] HENRY M Bernard, Les Amis de Rabelais et de La Devinière, Bulletin 1969, tome II, 8, page 244.

[14] POLIZZI Gilles, Rabelais, Thenaud, l’ile de la Dive et le Quint Livre, Actes du colloque de Poitiers 2001, Les grands jours de Rabelais en Poitou, p.38, dir. ML DEMONET, DROZ Genève, 2006.

[15] HUCHON Mireille. Œuvres complètes, Pléiade, Gallimard, 1994, Gargantua, page 912.                            

[16] BOISSERIE DE MASMONTET, Histoire d’une baronnie périgourdine : Saussignac, Archives départementales de Bordeaux 9J 125. Jean de Fayolle, père de François, son second fils, échange ses propriétés de Civray en Poitou contre celle de Rappevacque proche de Saussignac en Périgord. Ce domaine appartenait à son beau-frère Jean d’Estissac. Il appelle alors cette propriété Fayolles en souvenir de son fief poitevin.

[17] Cette expédition maritime reste un échec suite aux disputes entre français et espagnols.

[18] BOUCHET Jean, Epitres morales et familières du traverseur, Poitiers, chez Jacques Bouchet, 1545, 117e épitre.

[19] « mon vray et propre nom de baptême est Panurge, et à présent viens de Turquie, où je fus mené prisonnier lors qu’on alla à Metelin en la male heure. »

[20] Maitre Jehan le Maire qui contrefaisoit le pape « Gaignez lez pardons , coquins, guaignez, ils sont à bon marché ».

[21] CHAIX, Dictionnaire des familles françaises, tome XVII, Evreux, 1921, au nom Fayolles.

[22] La première occurrence de ce mot apparaît dans les Géorgiques de Virgile translatées de latin en françois et moralisées par Guillaume MICHEL de Tours en 1519.

[23] Junon jalouse et irritée envoie un taon persécuter la princesse Io transformée en belle génisse par Jupiter.

[24] MICHEL Pierre, Pantagruel, publié chez Gallimard Folio Classique mars 2006, commentaire 42 page 182.

[25]RABELAIS, Œuvres complètes, HUCHON Mireille, Pléiade, Gallimard, 1994, Tiers Livre, chapitre XXI, page 417

[26] Comment Gargantua fut envoyé à Paris, et l’énorme jument qui le porta, et comment elle deffit les mousches bovines de la Beauce.

[27] Décédée en 1524.

[28] PERON Goulven, Merlin et la bataille prophétique de la croix Marhalla, kaier ar poher N°42, octobre 2013.

[29] 8000 morts Bretons et 1500 dans l’armée commandée par La Trémoille.

[30] Correspondance de Charles VIII avec Louis II de la Trémoille pendant la guerre de Bretagne.

[31]RABELAIS, Œuvres complètes, HUCHON Mireille, Pléiade, Gallimard, 1994, L’Isle sonante chapitre XVI, page 872.

[32] ROSENSTEIN Roy « Aristophane le quintessential et Rabelais qui le fait renaistre» Le Cinquiesme Livre, études rabelaisiennes tome XL, page 341, Actes du colloque international de Rome, DROZ Genève 2001.

[33] Monographie de Pisseleu aux bois, http://pisseleu-aux-bois.e-monsite.com/pages/un-village-a-decouvrir/histoire.html.

[34] RABELAIS, Œuvres complètes, HUCHON Mireille, Pléiade, Gallimard, 1994, Tiers Livre, chapitre X, pages 1386, 377 et 379.

[35] GUERIN JM « Les paronomases d’alcofrybas »  in Bulletin 2014 des « Amis de Rabelais et de La Devinière ».

[36] RABELAIS, Œuvres complètes, HUCHON Mireille, Pléiade, Gallimard, 1994, Gargantua chapitre IX.

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19 novembre 2011

Les paronomases d'Alcofribas

Les paronomases d’Alcofrybas

(article paru dans le bulletin annuel 2014 des Amis de Rabelais et de la Devinière)

Nom d’auteur

C’est sous le pseudonyme d’Alcofrybas Nasier (anagramme de François Rabelays) que Pantagruel est publié en 1532. Mais lorsqu’il publie Gargantua en 1535, l’auteur devient «Alcofrybas[1] jadis abstracteur de quintessence ». Nasier disparu, il n’y a plus d’anagramme. En 1542 Pantagruel est imprimé par « feu M. Alcofrybas, abstracteur de quintessence ». Sur la page de couverture du Tiers Livre,  Alcofrybas oublié, François Rabelais avoue être docteur en médicine et « Calloïer des îles Hières » jusqu’au Quart livre de 1548. En 1552 le Calloïer disparaît.

Je suis à la recherche de cet instant magique qui voit apparaître une nouvelle idée. On peut arriver à comprendre le sens d’un chapitre, à disséquer les multiples sens d’un mot, mais pourquoi les idées ont-elles jailli à cet endroit et dans cet ordre ?

 

Distillateur et alchimiste

            Le mot Alcofrybas évoque l’alcool. La quintessence est la chose la plus précieuse d’une œuvre. Ce mot est issu du latin « quinta essentia »,  soit une substance cinq fois distillée. Le terme d’abstracteur de quintessence désigne les alchimistes au XVIe siècle. Le mot alchimistes est attesté pour la première fois au chapitre XXII de l’édition princeps de Gargantua[2], car on parlait d’alchemistes au XVe siècle.

L’alchimie ésotérique consiste à rechercher la pierre philosophale par le moyen du « grand œuvre » qui va permettre de transformer des métaux de bas prix en or. Cette science hermétique est déconsidérée depuis le développement de la chimie moderne, mais l’alchimie était une science à part entière au XVIe siècle. Le second objectif de l’alchimie est la recherche de l’élixir d’immortalité. Un médecin comme Rabelais peut souhaiter détenir un tel élixir, et la recherche de l’or pouvait remplacer les voyages en Amérique dont l’Espagne et le Portugal bénéficiaient[3]. Car aujourd’hui comme hier le mal principal du royaume était faute d’argent. Ainsi « la vie très horrificque du grand Gargantua » devient « aurifique », ce qui donne un sens à « l’abstracteur de quintessence » qui devient chercheur d’or.

 

quintessence (2)

JEAN DE ROQUETAILLADE

D’où vient donc l’expression abstracteur de Quintessence? D’un moine franciscain du XIVe: Johannes de Rupescissa. Ce prédicateur et missionnaire est né vraisemblablement vers 1310, il a étudié à Toulouse les textes d’Arnaud de Villeneuve (médecin et alchimiste). Emprisonné en 1349 par le pape Clément VI, il survivra prisonnier sous  Innocent VI et Urbain V et mourra à Avignon en 1366. Rabelais, frère mineur lui aussi, a dû lire ses prêches à Fontenay le Comte. L’œuvre principale de ce frère Jean, écrite en prison, est intitulée  De consideratione quintae essentiae. Selon Roquetaillade, la quinte essence représente le cinquième élément (les vapeurs d’alcool) qu’il ajoute au chaos (eau, air, feu, terre). « L’aqua ardens » distillée de nombreuses fois donne « l’eau de vie ». Roquetaillade assimile le Christ à la pierre philosophale, et la passion au grand œuvre. Paracelse s’en inspire largement en 1533 dans ses recherches d’élixir d’immortalité mais il va remplacer les éléments du chaos par la « tria prima » soufre, mercure et sel. Prophète, Roquetaillade prédit la venue de l’antéchrist, il critique violemment la papauté corrompue d’Avignon en comparant le pape à un oiseau né sans plume[4]:

« Je vous veux faire un conte d’un cas qui advint jadis entre les oiseaux qui est tout semblable à ce que nous voyons qui est déjà advenu a notre saint père le Pape et ce qui lui adviendra cy après…au temps de jadis il naquit un oiseau au monde qui était le plus beau et le plus plaisant à voir qu’il était possible mais il n’avait point de plumes. Les autres oiseaux …le trouvèrent fort beau et eurent pitié de lui, d’autant qu’il ne pouvait voler comme eux par faute de plumes…S’y résolurent entre eux que chacun d’eux lui donnerait de ses plumes ce qu’ils firent et comme ils prenaient plumes il se montrait beau de plus en plus  de sorte que les autres oiseaux lui en donnaient toujours tant plus. Quand cet oiseau se vit bien emplumé et que tous les autres oiseaux lui portaient honneur il commença à devenir fier et orgueilleux et à mépriser les autres…alors toute cette compagnie d’oiseaux alla trouver ce nouvel oiseau et après lui avoir montré son orgueil lui ôtèrent chacun ses plumes…ainsi Messieurs, disait frère Jean au Pape et aux Cardinaux,  il vous adviendra. Car quand l’Empereur les Rois et les Princes chrétiens vous auront ôté les biens et richesses qu’ils vous ont données autrefois lesquelles vous employez en bombance orgueil et superfluités vous demeurerez tout nus. »

L’auteur de ce prêche sera aussitôt mis en prison. En nous suggérant de lire les livres de ce frère Jean, Rabelais évite de dire lui-même que le pape est corrompu, ce qui lui aurait valu le feu de façon certaine.

 

2014-05-20 13portrait de Clément V photo de l'auteur à Uzeste (pelerinage obligatoire)

 

LE PAPE GOT

            Ce sermon me semble avoir plus de rapports avec « l’Ile sonnante » que l’île aux oiseaux de Jacques Cartier.  L’oiseau « le plus beau et le plus plaisant à voir qu’il était possible » ne peut ressembler qu’au Papegot, nom du perroquet au XVIe. Ce volatile à la mode vient des Amériques mais c’est aussi un jeu viril. L’effigie d’un perroquet est installée en haut d’un mat et les milices s’entrainent à tirer à l’arc, à l’arbalète ou à l’arquebuse sur cette cible. Le plus adroit est récompensé et nommé Roy pour l’année, il va diriger la milice. Les noms de famille Roy ou Leroy pourraient venir de cette coutume.

            A une période où la France est en conflit avec le Pape, tirer sur le papegaut avec avantage au Roy avait un sens politique.

Dans ses pérégrinations en Poitou, Rabelais avait entendu parler d’un vrai Pape du nom de Got. Il était en tournée épiscopale comme Archevêque de Bordeaux lors de son élection en 1305. Chaque commune du Sud-Vendée s’enorgueillit de son passage: 

« Bertrand de Got, futur pape, lors de sa tournée pastorale en bas-Poitou, visita les abbayes de Saint Michel en l’herm le 21 avril, d’Angles le 25 Avril, de Lieu-Dieu le 3 mai…»[5]

Clément V, premier Pape français d’Avignon ne fit rien pour sauver les templiers ni les juifs  persécutés par Philippe le Bel. Par contre, Bertrand de Got était un ascendant de la famille de Geoffroy d’Estissac, Abbé de Maillezais. Beraud de Got, père de Clément V ex Bertrand de Got, eut un fils batard Arnaud Garcie de Got qui va s’allier à la famille de Puyguilhem. Cette alliance va donner à nouveau un Bertrand de Got en 1354, puis un Bertrand seigneur de Puyguilhem en 1395, qui engendra à nouveau un Bertrand de Got qui va s’allier à Jeanne d’Estissac. Quand on a un Pape dans sa famille, on en perpétue le souvenir ! Rabelais évoque à plusieurs reprises les « Clémentines », en tant textes juridiques, aux chapitres 51 à 54 du Q.L. Clément V est, en effet, à l’origine du recueil de Décrétales surnommé Clémentines.

 

LE SEL D’OLERON

            Mais quel rapport avec la dame Quintessence reine du royaume d’Entéléchie ?  Le Songe de Poliphile  et  Le Disciple  sont une inspiration permanente pour l’auteur du  Cinquième Livre. Dans tous les cas, il y a une reine, un banquet et un bal. La pratique des textes de François Rabelais va rencontrer sa passion pour la topographie. Il se souvient de son cabotage entre Maillezais et Bordeaux en passant par La Rochelle surnommée alors « la ville de Bacchus »[6]. La compagnie fait le tour de ses propriétés : prieurés, églises, terrains et salines. L’or blanc de l’époque est le sel, celui de l’alchimie, mais aussi le produit conservateur indispensable à l’abbaye. L’océan a quitté les rivages de l’île de Maillezais, où faut-il donc aller le chercher? Vers 1050 Guillaume Chabot, sa femme et son frère vendent des terres et 160 aires de salines[7] à l’abbaye de Maillezais: « Centum sexaginta areas salinorum et totam terram que adtinet sitam in rupepisse ». La livre correspondait à 20 aires saunantes. L’abbaye a donc acheté 8 livres de marais.

            Malgré mes recherches, je n’ai jamais retrouvé ce lieu de Rupepisse. Cependant en 1548 après la révolte de la gabelle ou des pitaults, sauvagement réprimée par Montmorency, le procureur du roi interroge l’évêque pour savoir si Maillezais n’a pas spéculé sur le sel. Le tribunal de Fontenay-le-Comte rend un arrêt qui disculpe l’abbaye et parle de « seize livres de marais assises à la saunière près Olléron).

B52selTribunalFontenay1548 - Copie

 Comme les abbayes ne vendent pas leurs propriétés, il est logique de penser que Rupepisse se trouve proche de l’ile susdite. D’Oléron à Vaux sur mer[8] dont l’abbaye dépend de Maillezais, il faut débarquer à Marennes pour éviter le détroit de Maumusson.

 PARONOMASES

            Rabelais semble utiliser ces deux noms de lieux aux sonorités proches mais au sens différents pour lui fournir des idées de récit. On passe assez facilement du lieu Rupepisse à Jean de Rupescisse. De même Marennes évoque Ma Reine Entéléchie. Ce sont des paronomases qu’un dictionnaire défini curieusement comme une « rencontre vicieuse de mots ». Rabelais connaissait bien la paronomase[9], il est même l’inventeur de ce mot en français. Ce terme est imprimé pour la première fois en 1546, puis en 1547,  au début du chapitre X du Tiers Livre : « Ce ne sont sarcasmes, mocqueries, paronomasies, épanalepses et redictes contradictoires ».  En escamotant ce mot dans l’édition de 1552, l’auteur aurait-il voulu cacher l’une des clés de son inspiration initiale ?

            Bien avant le Tiers Livre il sacrifie à cette mode de la Renaissance : les jeux de mots de toutes espèces. Citons le classique : « service divin et service du vin ». Mireille Huchon estime par ailleurs que « l’île des frères fredons évoque par paronomase le mot Breton, divers éléments concourent à l’identifier avec l’île d’Oléron[10] ». Les Siticines (Livre V,  ch. 2) qui pleurent aux funérailles font penser aux sicinnistes dont la traduction est « histrions ». On pense aux messieurs confondus avec les « messiers » dont la fonction était de dire des messes[11] pour soulager les âmes des défunts de quelques années de Purgatoire.

Pour ma part, j’y rajoute Charron où Maillezais possède l’église paroissiale. Cette phonétique peut faire penser aux Ferrements du Disciple de Pantagruel  comme au « nocher des enfers ». Les Ennasins de l’île des Alliances peuvent être inspirés par Esnandais ou Esnanda, actuellement Esnandes dont Gaucher de Ste Marthe fut seigneur : la punition des traîtres à leur roi était le nez coupé dans l’antiquité. Le souvenir de l’île de Loix permet de rapprocher les paragraphes sur les Chats-fourrés, juges ecclésiastiques, et les huissiers Chicanous. Le lieu-dit Les Baleines inspirerait-il le chapitre du Physetère ? Le rappel de l’abbé des Castilliers ou des Chatelliers à La Flotte en Ré permet de développer le chapitre d’Outre car la flotte permet d’aller « plus outre[12] » et de conquérir le monde. L’arrivée sur l’île de l’Oracle de la Dive au Cinquième Livre est truffée de références à l’alchimie,  annoncée par le terme « michelots de Géber [13]» et on atteint l’île réelle de la Dive en accostant à la pointe de Jébert, port de l’abbaye de St Michel en l’Herm au XVIe.

            Le point commun entre tous ces noms de lieux est d’y posséder une propriété de l’abbaye de Maillezais (prieuré, saline, église, chapelle) ou une abbaye dont le pavillon des hôtes pouvait héberger d’Estissac et « son ménage[14] ».

 

hydrographie

UNE METHODE D’ECRITURE ORIGINALE ?

            On sait Rabelais passionné de toponymie. Sa fonction de secrétaire de l’évêque de Maillezais l’amenait à préparer la navigation annuelle de Maillezais à Toulouse puis le retour vers Olonne en passant par la Dive aux deux fois, enfin écrire le compte rendu de ces visites. Ceci ne peut se faire sans un plan du parcours.

On peut lire dans le prologue du Gargantua :

« croyez vous en vostre foy qu’oncques Homère escrivent l’Iliade et l’Odyssée pensast es allégories…si le croyez : vous n’approchez ne de pieds ne de mains à mon opinion…».

L’une des interprétations de ce texte signifie qu’Homère comme Ulysse ont réellement navigué : c’est l’explication que je préfère.

Quelques lignes plus loin Rabelais nous affirme :

« à la composition de ce livre seigneurial, je ne perdiz ne emploiay oncques plus ny aultre temps, que celluy qui estoit estably à prendre ma réfection corporelle : savoir est, beuvant et mangeant ».

Personne ne semble croire que Rabelais a procédé ainsi, mais la méthode qu’il assure utiliser le permet pourtant. Se souvenant d’un nom de lieu, il trouve le titre du paragraphe. « Buvant et mangeant », les pages d’un chapitre sont couchées sur le papier.

Il accumule un nombre d’articles important, mais leur lien est ténu. Ce sont des observations, des anecdotes, des relations de voyages, des situations cocasses, des jeux de mots en somme « moqueries paronomasies, épanalepses et redites contradictoires ». Il décide d’en faire un livre. Il prend alors les chapitres qui l’intéressent car les idées s’enchainent, il en élimine d’autres qu’on retrouve après sa mort (le Cinquième Livre, un assemblage d’éditeur). Il y rajoute des souvenirs de livres qu’il a lus. Il modifie d’une édition à l’autre ce qui n’est plus d’actualité ou risque de l’entrainer au bucher.

            Les pierres qu’il utilise pour construire son temple du Pantagruélisme proviennent de multiples carrières. Le ciment et le plan feront finalement le roman.

Si telle est sa façon d’écrire, ce n’est pas un auteur qui a peur de la page blanche. Amoureux des mots et de leur sonorité, il a inventé une méthode infaillible pour ne pas être à cours d’idées.

 

Jean-Marie Guérin



[1] Evoqué aussi au chapitre VIII du Gargantua « le capitaine Chappuys et Alcofribas».

[2] Cette graphie  est abandonnée au profit de la forme alchymiste à partir de 1542 .

[3] Hypothèse développée par Mireille HUCHON dans la biographie de l’auteur : « Aux découvertes du Nouveau Monde… Rabelais va substituer, comme revanche de la royauté française, les navigations mythiques des Argonautes après la conquête de la Toison d’or. » Rabelais, NRF, Gallimard, p. 63

[4] François Bruys, Histoire des papes depuis St Pierre, 1732,  Henri Scheurleer.

[5] Gilles Bresson, Abbayes et prieurés de Vendée, éditions d’Orbestier, 2005, p. 181.

[6] « A tel point que les chroniqueurs parlent de la ville de Bacchus » Jean-Luc Sarrazin HID35-2008 « Commerce maritime et projections atlantiques des ports français. Le cas des ports du sel. » p118

[7] Cité dans l’histoire de Maillezais par Lacurie, dom Fonteneau vol.25 fol.13 Médiathèque de Poitiers.

[8] Qui est à l’origine de l’abbaye de Seuilly.

[9] Mireille Huchon et Guy Demerson considèrent que Rabelais utilise souvent la paronomase dans ses textes

[10] Rabelais, Œuvres complètes, La Pléiade, Mireille Huchon, 1994, réédition 2005 p. 1604.

[11] Apedestes, Livre V.

[12] Devise de Charles Quint.

[13]Fin du chap. XXIIII : « Comment les 32 personnages du bal combattent. » Les michelots sont des pèlerins qui vont visiter un site religieux dédié à l’Archange St Michel. Géber, scientifique égyptien du VIIIe siècle est considéré comme le fondateur de l’alchimie.

[14] Manuscrit du Livre V, « Comment avoir pris congé de Bacbut ».  « vous pourroit estre utile et necessaire pour le reste de vostre mesnaige ». Rabelais, Œuvres complètes, La Pléiade, Mireille Huchon, 1994, réédition 2005 p. 912.

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24 juin 2008

Picrochole seigneur d'Esnandes

La symbolique des Couleurs dans GARGANTUA

 

rencontres

Je suis un RABELOTEUR. Ce terme métissé de Radoteur et de Rabelais signifie que je passe mes loisirs dans son agréable compagnie. Les amis de la Devinière inscrivent totalement le Gargantua dans la topographie de la Touraine. Pourtant « la grande jument débarque d’Afrique au port d’Olonne en Thalmondois » (G. XVI).

Un site à consulter Renom CESR TOURS

 

Je propose de vous communiquer des éléments inédits qui concernent les couleurs de Gargantua et de Gaucher de Ste Marthe, alias Picrochole, seigneur d’Esnandes en Aunis.

 Les couleurs, les armes et les devises des maisons nobles nous permettent de découvrir les fréquentations de maitre François.

« Comment on vestit Gargantua (G. VIII)…son père ordonna qu’on luy feist habillemens à sa livrée laquelles était blanc et bleu ».

Aux chapitres IX et X, Rabelais, inspiré par deux livres : « le blason des couleurs » et « Champ fleury », conteste le fait de fixer définitivement le sens d’un mot ou d’une couleur.

 « seulement vous diray un mot de la bouteille. Qui vous meut qui vous poinct ? qui vous dict ? que blanc signifie foye et bleu fermeté… » (G. X)

Le blason est la carte de visite de la « maison », l’un des moyens de montrer son appartenance à l’aristocratie, et d’assurer son éternité sur terre : « en ont enchevestré leurs muletz : vestu leurs pages, escartelé leurs chausses,  brodés leurs guandz : frangé leurs lictz : painct leurs enseignes : composé.chanson. »(G. IX).Le monde est coupé en deux, selon Rabelais : « comme bien et mal, vertu et vice, froid et chaud, blanc et noir » (G. X).

 

Voyons les bonnes fréquentations de Dom François :

Pourquoi donc blanc et bleu et pas cramoisi et or comme dans le « Vrai Gargantua » ? Rabelais a vécu de 1524 à 1528 sous la protection de Geoffroy d’Estissac, abbé et évêque de Maillezais, doyen du chapitre de St Hilaire de Poitiers et prieur de Ligugé, abbé de Celles-sur-Belle, de Cadouin et Seigneur de Coulonges-les-Royaux.

On retrouve dans tous ces lieux le blason blanc et bleu de la famille d’Estissac.

estissacArmoiries      morceau de jubé

 

Le frère ainé de Geoffroy, Bertrand, est seigneur de Cahuzac (G. XII), de Montclar, de Saussignac, de Montaut de la Quinte, de la Brousse et surtout maire et capitaine de Bordeaux. Bertrand meurt en 1522. Son épouse est décédée. Louis, leur fils reste jusqu’à sa majorité sous la tutelle de son oncle paternel Geoffroy d’Estissac, l’évêque de Maillezais. On affirme que Rabelais fut le précepteur du jeune Louis. Leur relation est durable car Rabelais insère dans « l’Adolescence Clémentine » de Marot en 1533, l’épitaphe émouvante de Marie d’Estissac, fille ainée de Louis.

Je dois remercier M. Esclafer de la Rode, qui a attiré mon attention sur ce blason. J’ai retrouvé depuis que Le Motteux avait fait la même remarque.

geoffroy

 

Maisblanc et bleu sont aussi les couleurs du roi François 1er. Lors du sacre, le roi de France était vêtu de chausses d’azur et d’une robe bleue, son étendard est blanc. La blancheur du Lys est d’ailleurs évoquée au chapitre X de Gargantua :

francois1er

 

« pour leur symbole et enseigne ont la fleur plus que nulle autre blanche c’est le lys.»

Le personnage romanesque est donc porteur de multiples réalités.

 

De l’oncle paternel de Louis d’Estissac, passons à l’oncle maternel : C’est le grand amiral,

Philippe de Chabot-Jarnac, dit BRION.

chabotPhilippe de CHABOT

 

A la fin du chapitre IX de Gargantua, Rabelais nous en parle : « En France vous en avez quelque transon en la devise de monsieur l’Amiral ».Sa deviseest « Festina Lente » hâte-toi lentement. FESTINA : hâte-toi, symbolisé par un dauphin qui rappelle le fils ainé du roi protégé par Philippe de Chabot. LENTE est illustré par l’ancre. Les deux objets sont liés à la fonction d’amiral. Son prédécesseur est Guillaume Gouffierdont le château de Bonnivet est cité au chapitre. LIII.

Chateau de BONNIVET détail ancre et dauphin

 

Chabot devient Maire de Bordeaux où il succède à son beau-frère Bertrand d’Estissac. Il est aussi lieutenant général du dauphin François. Louis d’Estissac, le neveu de l’amiral, est nommé panetier de ce même dauphin. Le népotisme est chose courante à l’époque. Retenez aussi que l’amiral Philippe de Chabot envoya Verrazano, puis Cartier au Canada. Sa bonne fortune vient du fait qu’il fut le compagnon de jeux du futur Roy François 1erà Amboise, escorté de Montmorency et des frères Gouffier. Ces enfants qui jouaient aux chevaliers vont continuer leur vie durant, leurs jeux en Italie et en France, en conflit permanent pour s’attirer les faveurs du monarque. Philippe de Chabot est fait prisonnier à Pavie puis libéré. Il prend une part active au retour du roi et au traité de Madrid. Il épouse la fille d’une demi-sœur du Roi, il devient donc le neveu de François 1er. Intermédiaire au traité de Cambrai, qui permet le retour des enfants de France, il va faire ratifier par Charles Quint (qui l’appelle mon cousin) la paix des Dames. Il accompagne le roi à Boulogne en 1532 pour rencontrer Henry VIII d’Angleterre. Il est nommé en 1534 ambassadeur en Angleterre où il succède à Jean du Bellay.

tombeau

 

La famille DeChabot originaire du Bas-Poitou, descend de Mélusine et de Geoffroy de Lusignan dit « à la grand-dent » comme Gargantua et Pantagruel. Cette famille possède des propriétés à  Mervent et Vouvant, où Maillezais gère les biens ecclésiastiques.

 

liguge

 

Autre personnalité incontournable, Jean Bouchet, l’ami intime de Rabelais. Ce grand rhétoriqueur, procureur à Poitiers, est gestionnaire des biens de la famille des Bourbon, prince de la Roche-sur-Yon, puis des la Trémoille pendant 15 ans. Il fréquente Geoffroy d’Estissac et Rabelais à Ligugé. Un matin de septembre François adresse à Jean Bouchet une lettre qui se termine par

« ton serviteur et amy Rabellays »

L’épitre responsive de Bouchet décrit Geoffroy d’Estissac, puis François Rabelais :

«  aime gens lettrés

En Grec Latin et François bien estrez

A deviser d’histoire ou de Théologie

Dont tu es l’un car en toute clergie

Tu es expert, à ce moyen prie 

Pour le servir »

Jean Bouchet va écrire dans cette période « le Temple de bonne renommée » sur la mort de Charles de la Trémoille son élève, les « Annales d’Aquitaine », « l’Opuscule du traverseur » et le « Panégyric du Chevallier sans reproche ».  Ce chevalier mort glorieusement à Pavie est le vainqueur de St Aubin du Cormier, Louis II de la Trémoille, qui a permis le rattachement de la Bretagne à la France. (Relisez à ce propos le prologue du Quart Livre de 1548).

ArmoiriesTremoille

 

tremoille

 

Son fils unique Charles de La Trémoille avait été tué avant lui à Marignan, mais heureusement pourvu d’un héritier : François seigneur de Taillebourg, de l’ile de Ré et de l’ile Bouchard, prince de Talmont où l’abbaye de Maillezais possède le prieuré de Bourgenay à proximité d’Olonne. Les écrits de Rabelais nous citent tous ces toponymes.

Par exemple : « Picrochole ainsi désespéré s’en fuyt vers l’ile Bouchart » (G. XLIX)

Ces aristocrates que François Rabelais côtoie, de Chabot, La Trémoille, Gouffier, Du Bellay sons les plus proches conseillers du roi dans la période qui précède l’écriture du Gargantua.

Dans des lieux où l’un possédait la seigneurie, l’autre le prieuré, ces familles se rencontraient souvent. Elles s’alliaient fréquemment, ce qui n’empêchait pas qu’elles se combattent.

Nous venons d’en terminer pour les bonnes familles.

 

Voyons maintenant les traitres. Examinons La guerre PICROCHOLINE au chapitre XXV : l’adversaire de Gargantua est un certain « Picrochole », seigneur de Lerné. Le modèle local choisi par Rabelais serait le troisième enfant de Louis de Ste Marthe, Gaucher. Les descendants de Ste Marthe confirment l’identification. Gaucher est médecin du Roy et de sa tante, l’abbesse de Fontevraud, Renée de Bourbon. En 1507, elle lui offre Lerné. Il devient voisin des Rabelais à la Devinière. Il fut aussi le médecin et l’ami du Connétable de Bourbon, le traitre au roi de France qui se met au service de Charles Quint et meurt lors de l’attaque de Rome en 1527. Gaucher a fait alliance avec la famille Marquet en épousant leur fille Marie. Mme Marquet-mère est née De Neufbourg, famille parente des Budé.

C’est à cause de « Marquet grand bâtonnier de la confrérie des fouaciers » (G. XXV),que la guerre picrocholine commence. La face des armes des Marquet résume la fonction : le sautoir d’or et les besants de l’héraldique peuvent devenir bâtons de cérémonie et fouaces.

marquet

 

fouaciers

 

Les armes des Ste Marthe sont d’argent à fusées en face de sable, au chef de même. Le sable en héraldique est le noir.

Stemarthe

 

Au chapitre X, Rabelais développe l’opposition des contraires comme le blanc et le noir pour expliquer la signification du blanc et du bleu. D’un coté les armes d’Estissac, de l’autre celles des Ste Marthe.

Je cite le chapitre X « prenez ces deux contraires, joye et tristesse, puis ces deux blanc et noir. …ainsi donc est que noir signifie deuil »

Vous connaissez tous l’hypothèse du père, ou du parent du père de Rabelais, qui défend les bateliers de Loire contre Ste Marthe.

bateliers

Mes recherches m’ont fait découvrir un autre lien entre Ste Marthe et Rabelais, Esnandis localisé à proximité de la Rochelle, en Aunis.

Les propriétés des Ste Marthe sont nombreuses autour de Chinon avec une seule exception Esnandes, en Aunis cité au chapitre XXXIII en parlant du second corps d’armée de Picrochole : « L’autre partie ce pendant tirera vers Onys ». Or la province d’Aunis est minuscule ; pourquoi l’évoquer? Que veut nous dire Rabelais ? Cette châtellenie d’Esnandes en Aunis avait de l’importance pour Gaucher de Ste Marthe, bien qu’il n’en ait été le seigneur que de 1522 à 1530. Il fait mentionner sur la tombe de son père Louis, décédé en 1535 : « son fils Gaucher de Ste Marthe fut après lui seigneur du Chapeau, de Villedan, de la Rivière et des Nandes en Aunis ». Or « seigneur de la Rivière » se traduit en hébreu par Alpharbal celui « qui envahit furieusement le pays d’onys » (G. I)

Sépulture du père de Gaucher à Fontevraud

 

.

Gaucher et son épouse Marie Marquet achètent cette propriété d’Esnandes en janvier 1522 et refusent de rendre foi et hommage à leur suzerain de Taillebourg, François de la Trémoille. Esnandes fit aussitôt l’objet d’une saisie féodale par le sénéchal de Taillebourg[1]. Ste Marthe va finalement céder devant La Trémoille, mais il récidive aussitôt en refusant de payer à l’abbaye de Maillezais une rente de 20 livres  due pour l’usage du portd’Esnandes situé face à l’ile de la Dive dans la baie de l’Aiguillon.

L’abbé de Maillezais au nom de son chapitre va engager un procès qui va durer 10 ans et ne sera résolu qu’en juillet 1532 par un accord amiable[2].

port

 

Revenons en 1524 : François Rabelais est alors secrétaire de Geoffroy d’Estissac. Que signifie le qualificatif donné par Jean Bouchet d’« expert en toute clergie » : c’est un savant, par ses connaissances du droit civil ou religieux: c’est bien le profil de Rabelais. Ce sont les compétences requises pour suivre un procès.

Les chapitres IX et X sur les couleurs se terminent par des métaphores maritimes: est-ce une allusion à ce conflit portuaire avec Maillezais ? « Mais plus outre ne fera voile mon esquif. Je retourne faire scale au port dont suis yssu. » Au chapitre X « Icy donc calleray mes voilles. »

 

Mais, il y a derrière tout cela une seconde famille de traîtres !

Le vendeur de la châtellenie d’Esnandes est René de Brosse et de Bretagne, Comte de Penthièvre. René a épousé la fille unique de Commynes qui avait subtilisé la principauté de Talmond aux La Trémoille sous le règne de Louis XI.

Selon les usages féodaux, en 1522, René de Brosse ne peut pas vendre la châtellenie d’Esnandes sans l’accord de la Trémoille seigneur de Taillebourg. Peu après cette vente, René de Brosse va soutenir la révolte du connétable de Bourbon et mourir à Pavie, mais dans les rangs espagnols. Voilà la famille déshonorée et ruinée.

brosse                   jeanBrosse

Le fils, Jean IV de Brosse, va redorer le blason des Penthièvre de façon peu banale. Il acceptera d’épouser Anne de Pisseleu la seconde maitresse de François 1er. Jean se marie en 1532 et va bénéficier de l’entregent ou plutôt entre-jambe de sa femme. Pour l’éloigner de la cour, le roi le nomme Gouverneur de Bretagne, Comte de Penthièvre ; Duc d’Etampes et de Chevreuse. C’est le cocu magnifique du règne de François 1er.

 

APREMONT échangé entre Brosse et Chabot

 

Ayant décrit en caricatures les bons et les méchants :

- Il est facile de comparer l’attitude de Gaucher qui refuse l’allégeance à La Trémoille, à celle de Picrochole face à Grandgousier.

- Par ailleursil apparait que François Rabelais lui-même, comme secrétaire de l’abbé de Maillezais a du avoir maille à partir avec Ste Marthe.

Je ne vais pas développer la ressemblance reconnue entre Charles Quint et Picrochole, mais elle est bien réelle. Il y a là encore plusieurs niveaux de lectures.

 

generique

 

En conclusion :

- Rabelais dans Gargantua nous donne déjà des mots, des expressions ou des idées qui vont servir de socle pour le reste de son œuvre[3]

- Dans sa méthode d’écriture comme dans ses souvenirs, la toponymie est essentielle.

- C’est bien un roman « à clé », mais le trousseau est bien fourni et la polysémie est permanente car il s’inspire de plusieurs acteurs contemporains, de niveau régional ou international, pour créer ses personnages.

- Gérard Defaux signalant que « l’affaire de(s) pêcheries….est tombée en discrédit » s’interrogeait sur « les raisons qui ont poussé Rabelais à donner à son livre une telle couleur locale». Je pense que le déplacement de l’action du roman, de l’Aunis vers la Touraine est manifestement un hommage à sa région natale.

N’hésitez pas à décortiquer ce texte, jetez-vous dans l’ambiance de ce « beau seizième », Rabelais nous appartient à tous.

                                                          

Le monsieur de la Dive

qu’on retrouve sur internet en tapant sur Google « ile de la dive »



[1] « Les seigneurs d’Esnandes » 1974 Auteur Jean Claude Bonnin: les renseignements concernant les devoirs féodaux dus au seigneur de Taillebourg par Gaucher de Sainte-Marthe pour la seigneurie d'Esnandes ont été fournis par le " Répertoire des titres du Comté de Taillebourg ", publié par Gaston Tortat dans les Archives Historiques de la Saintonge et de l'Aunis, tome XXIX, 1900, pages 357-368. Par ailleurs, les titres originaux du Comté de Taillebourg ont été détruits à la Révolution.

Un grand merci à Jean Claude BONNIN

 

 

[2] Le procès des bateliers de Loire ne se termine qu’en 1537 après l’impression du Gargantua.

 

[3] Bacchus, le mot de la bouteille, Alcofribas, Le Songe de Poliphile, le combat des pies et des geais, esnandis énasins.

 

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26 juin 2005

LANTERNES

 

Les lanternes du lanternois :

pas seulement le Poitou ou La Rochelle

 

Intérêt de l'étude sur les lanternes

 

            Au cours du Quart Livre puis du pseudo Cinquième Livre, notre auteur favori nous mène en bateau en Lanternois. On imagine aussitôt la multitude des phares qui jalonnent la côte et permettent la navigation nocturne en direction de l’Oracle de la Dive. Nous verrons qu’il n’en est rien car « le beau XVIe siècle » ne possédait pas encore les phares que nous transformons maintenant en musées. Il n’en existe que trois en Atlantique en cette période : nous allons les décrire.

Fin de Cordouan PharesAntiques

 

Mais les multiples sens du mot « lanterne » devaient plaire à notre maître François. Ce mot avait été utilisé par les auteurs anciens qui avaient tant passionné notre bon moine. Nous allons donc observer les phares, lanternes, falots, feux et lumières de la côte atlantique au XVIe siècle.

 

La méthode

 

            Il est nécessaire de définir une méthode pour étudier des textes si riches. Notre enquête portera sur les rapports entre la réalité d’un possible voyage maritime de retour vers Maillezais (de Bordeaux jusqu’aux Sables d’Olonne en passant par l’île de la Dive) et un texte truffé de souvenirs littéraires. Bien que ressemblant à un brouillon, le Quart Livre de 1548 est probablement plus proche des souvenirs de navigations[1] réelles. La première version imprimée aura notre préférence pour l’étude du Quart Livre[2] de 1552. Pour le Cinquième Livre le texte le plus ancien semble être le manuscrit[3].

            Les deux colloques « Les grands jours de Rabelais en Poitou »[4] et « Le Cinquième Livre »[5] publiés chez Droz sont une source d’inspiration précieuse. Le temporel maritime de l’abbaye de Maillezais est décrit dans le mémoire de maîtrise de Cédric Rodon[6].

 

Le Lanternois

 

            C’est à la fois un pays et une langue. Le pays avait été « inventé » en 1538 dans le « Disciple de Pantagruel » dont l’auteur nous est inconnu.

Le mot de « Lanternois » ou « Lanternoys » apparaît à plusieurs reprises dans l’œuvre de Rabelais :

-Dans le Pantagruel (ch. 9), c’est seulement dans l’édition de 1542 que le « Patelinois » originel est transformé en « Lanternois ». Des nombreuses langues évoquées, retenons celle du pays d’Utopie car elle ressemble au lanternois. Cette langue est parlée uniquement par Panurge (« celui qui sait tout faire », en grec)  et ce dernier semble sincère lorsqu’il promet : « voluntiers vous racompteroys mes fortunes qui sont plus merveilleuses que celles de Ulysses » (ch. 9).

- Au Tiers Livre pour « visiter l’oracle de la dive bouteille … Xenomanes lui suffiroit et d’abondant deliberoit passer par le pays de Lanternoys, et là prendre quelque docte et utile lanterne » (ch. 47).

- Au Quart Livre de 1548 dès le premier chapitre, en partant du port, « sur la pouppe de la seconde (nauf) estoit hault enlevée une lanterne antiquaire…denotant qu’ilz passeroient par Lanternois ».

lanterne de navire

Dans l’île des Enassins (ch. 9) qui va devenir des « Alliances », Panurge pose la question suivante : « le vent de galerne[7] avait donc lanterné leur mère ? ». Au chapitre 5,  Pantagruel rencontre « une navire de [marchans]... qui estoient François Xantongeois… [qui] venoient de Lanternois ».  C’est l’épisode des « moutons de Panurge » inspirés des aventures de Merlin Coccaie[8]. Dindenault est un marchand de moutons de Taillebourg[9].

moutons de Panurge

Panurge boit à la santé du négociant  : « plein hanap de bon vin lanternois » (ch. 6). Après avoir vendu le mouton à Panurge, Dindenault explique qu’il était réservé au seigneur de Candale[10] ou Cancale selon les versions. Il est peu probable qu’un marchand de moutons de Taillebourg ait un client à Cancale en Bretagne. Si cette maison de Candale est actuellement peu connue, c’était au XVIe siècle l’importante famille de Foix possessionnée en Médoc. Le comte de Foix-Candale (ch. 7) était par ailleurs captal  de Buch[11].

Carte Jean-alphonse le Saintongeois

- Au Cinquième Livre, enfin (ch. 32), le pays de Lanternois est découvert avec ses lanternes de guet tout d’abord, puis grâce au port des Lychnobiens. La Rochelle semble être l’escale principale du Lanternois avec sa « tour de la lanterne » qui marque l’entrée du havre.

« Les dames lanternes furent servies à souper » dans le manuscrit du Cinquième Livre seulement. C’est là que l’énigmatique commentaire du copiste : « S’ensuyt ce qui estoit en marge et non comprins au présent livre : servato in. 4. libr. Panorgum ad nuptias » (ch. 32 bis) nous laisse deviner que Rabelais a largement utilisé le texte du « disciple » et utilisait les brouillons remaniés du Cinquième Livre à la confection du Quart Livre.

Voilà donc le pays de Lanternois assez bien défini dans sa géographie : ce pays est proche de la mer, on y produit du bon vin ; il est à proximité de nombreuses îles ; son vent dominant de nord-ouest est dit de galerne ; le port principal est celui de La Rochelle.

Propriétés de Maillezais au pays des iles

Cette description du Lanternois correspond étrangement au « Pays des îles » entre Les Sables d’Olonne et Bordeaux. On y traverse trois régions avant d’arriver dans le Bourdelois : le Bas- Poitou, l’Aunis et la Saintonge. Or il est indispensable de savoir que l’abbaye de Maillezais y disposait de nombreuses propriétés à terre mais aussi du droit de naviguer par cabotage sans payer de taxe, depuis que Guillaume VIII d’Aquitaine[12] lui avait octroyé « la coutume de l’itinéraire d’un navire une fois l’an » et des propriétés à Bordeaux peu avant 1077. Mais peut-on rapprocher le texte d’un brouillon, ou celui d’un livre édité, des lectures de l’auteur et de son vécu, au sein d’un récit par ailleurs allégorique ?

 

 

Les multiples significations

 

            Le voyage en Lanternois permet de jouer sur les multiples sens du mot « lanterne ». Elles seront donc, à tour de rôle, des bougies protégées de papier huilé, la lanterne du port de La Rochelle, les lanternes du guet, le phare d’Alexandrie, l’évêque de Maillezais, esprit brillant et surnommé « la grande lanterne du Poitou[13] », une bougie frappée d’armoiries, des tours de cimetières[14], un savant comme Jean Bouchet[15] et les lanternes des vierges folles[16]. La lanterne est féminine alors que le falot est masculin, et bientôt la lanterne prendra de paillardes couleurs. La lanterne peut aussi s’enivrer ou mourir. En tous cas, cela ressemble à un boniment raconté à la veillée par un lanternier[17], à la lueur des chandelles.

 

Origines du texte

 

Lucien.

            Dès 1529, Pierre de Lille[18] évoque une traduction de Lucien de Samosate par Rabelais, moine de Maillezais. Dans L’histoire véritable, ce maître de l’ironie évoque (ch. XXIX) la ville des lanternes : «Vers le soir, nous arrivons à Lychnopolis après avoir dirigé notre course vers les régions inférieures. Cette ville, située dans l'espace aérien qui s'étend entre les Hyades et les Pléiades, est un peu au-dessous du Zodiaque. Nous débarquons, et nous n'y trouvons pas d'hommes, mais des lampes, qui se promenaient sur le port et dans la place publique. Il y en avait de petites, apparemment la populace, et quelques-unes, les grands et les riches, brillantes et lumineuses. Elles avaient chacune leur maison, je veux dire leur lanterne, et chacune leur nom, comme les hommes ; nous les entendions même parler. Loin de nous faire aucun mal, elles nous offrent l'hospitalité. Mais nous n'osons accepter, et personne de nous n'a le courage de souper et de passer la nuit avec elles. Le palais du roi est situé au milieu de la ville. Le prince y est assis toute la nuit, appelant chacune d'elles par son nom. Celle qui ne répond pas est condamnée à mort pour avoir abandonné son poste. La mort, c'est d'être éteinte

 

Les merveilleuses navigations du disciple de Pantagruel

            Le véritable auteur de ce texte (édité chez Dolet à Lyon) est inconnu ; ce faussaire provocateur signe « Alcofrybas » et il décrit (ch. XIIII) : « Comment il arriva au pays des lanternes, et d’un festin ou banquet triomphant que fit la reine des lanternes »... « puis tirames outre et tant exploitames nuit et jour qu’arrivames en Lanternois qui est le pays auquel les lanternes habitent duquel Lucien fait mention en son livre des vraies narrations » ; suit une description de fête et de bal avec les falots, peinture comparable à celle du Cinquième Livre.

 

Rôle des Lanternes

 

 

            - Souvenirs du cordelier

            Il serait fastidieux d’énumérer toutes les évocations de lanternes ; nous ne retiendrons que quelques images bien réelles de la période 1520-1528 lorsque François Rabelais était cordelier à Fontenay-le-Comte. L’épisode biblique des vierges folles (cf. notes 14 et 16) est ainsi rappelé : «  ... lanterne corporalle... laquelle criant aux semetières :  Lampades nostrae estinguntur...  fut tant ivre du breuvaige qu’elle sur l’heure y perdye vie et lumière. » L’épisode des dix vierges, folles ou sages, relaté par saint Mathieu, est figuré sur le tympan de la porte principale de Notre-Dame de Fontenay-le-Comte à 150 m du couvent des Cordeliers. L’iconographie du Moyen Âge exprime ainsi la nécessité d’être toujours prêt pour le retour du Seigneur (on ne connaît ni le jour ni l’heure de sa mort). Un moine prêcheur, comme tous les Cordeliers, devait souvent évoquer cet épisode lors de ses homélies. L’obligation des frères mineurs de mendier, en particulier sur les foires et marchés de Fontenay qui sont à la porte du couvent du Puy-Saint-Martin, a dû permettre à notre jeune religieux de rencontrer de nombreux lanterniers chez ces marchands au bagout si convaincant.

vierges

 

 

            - Les phares

            Examinons ces lanternes sous l’éclairage d’un réel transport maritime de retour vers Maillezais en direction de l’Oracle de la Dive dans « le pays des îles[19] » entre Bordeaux et Olonne où sont disséminés les prieurés ou dépendances de l’abbaye de Maillezais. La question est la suivante : dans ses récits de navigations, Rabelais a-t-il tenu compte de ses souvenirs personnels comme dans ses précédents ouvrages ? Il y a au XVIe siècle quatre phares sur la côte atlantique : Cordouan, La Rochelle, Les Sables et plus loin celui de Saint- Mathieu en Bretagne. En Méditerranée la tour du Planier face à Marseille est détruite, seule subsiste la tour de Constance à Aigues-Mortes[20].

            À la pointe du Médoc, le port de Talais est surnommé Thalasse au XVIe siècle, face à l’ouverture de la Gironde sur la mer. Il nous semble aujourd'hui facile de traverser en prenant le bac du Verdon à Royan. Mais il faut se reporter à cette période de la marine à voiles où le vent dominant de nord-ouest, qui vient donc de face, la présence de bancs de sable et d’îlots, les courants du fleuve et la présence d’une marée puissante, interagissent en permanence pour contrarier votre progression. Le passage plus au nord entre Oléron et la Coubre est dit de Maumusson[21], c’est le pire de tous. La solution la plus raisonnable en partant de Talais-Thalasse est d’atteindre la partie nord de la Gironde en Saintonge, où l’abbaye de Vaux-sur-mer qui a des liens forts avec Maillezais est là pour accueillir nos traverseurs de mer périlleuse.

            Le phare de Cordouan, tout proche, n’est pas évoqué par Rabelais : il faut donc étudier de façon précise son fonctionnement dans ces années. Une carte éditée du vivant de Rabelais va nous y aider.                                                                         

 

cordouan 006                                                                    

L’auteur de la carte ci-dessus n’est autre que Jean Fontenaud[22]. Elle est tirée de sa « Cosmographie » éditée en 1545. Assez logiquement on y découvre une topographie évoquée par Rabelais : la maison de Candale[23], Lormont[24] et de la baie de Brouage[25] ainsi que du détroit de Maumusson et l’île d’Oléron. Elle nous montre l’état du phare construit en 1360 par le Prince Noir[26] avant sa reconstruction par Louis de Foix[27] sous Henry IV. Il s’agissait alors d’une tour comme celle d’un moulin, surmontée d’une lanterne qui, remplie de combustible (bois, huile, charbon), pouvait brûler toute une nuit.

Cordouan du PrinceNoir

            On a un compte rendu assez fidèle de ce qu’a pu voir Rabelais à cette époque. Les Archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis viennent de publier[28] « l’enquête relative à l’état et entretien de la tour de Cordouan en 1559 » qui nous informe de l’état déplorable de cet édifice :

             « Le soin d’allumer le feu est confié à deux ermites auxquels, à un signal donné, on    apporte, de la ville voisine ou du bourg, des provision...la             commodité de découvrir en mer les navires ennemis si facile que, avec signes que font nos sujets par feux de nuit et fumée de jour en lieux éminents et si à propos répondant les uns aux autres, et la diligence si grande, que l’ennemi n’y peut sans évidente perte et ruine aborder… l’approvisionnement vient de Royan et l'argent de Bordeaux[29]. La             tour est gérée             comme un bénéfice ecclésiastique. Le Capitaine[30] nommé par le Roi, laisse à son fermier (qui ne pense qu'aux économies à faire), les soucis matériels ;      les perdants sont les marchands et les marins…..le feu s’éteint ….faute d’argent pour payer les ermites ou mariniers de Cordouan…Cette enquête souligne bien la continuité des signaux de danger grâce aux feux côtiers. »

 

Il n’est donc pas étonnant que Rabelais qui nous parle de Maumusson ne signale pas le phare de Cordouan. En 1526 le feu ne fonctionnait pratiquement plus, et rien n’obligeait le bateau de Maillezais à naviguer de nuit à la sortie de la Gironde. À l’époque, la navigation commerciale est arrêtée en hiver à la période des tempêtes. On navigue en vue des côtes, de port en port, d’île en île, de cap en cap. On se fait accompagner d’un pilote local et les marins ou les passagers ont souvent la peur au ventre. Le nombre de testaments dictés avant d’embarquer est considérable. Les bancs de sable y sont nombreux, toujours changeants, ce qui nécessite l’aide d’un pilote local sur le bateau. La description de la fin de la tempête correspond assez bien au rappel de l’expérience d’une traversée de la Gironde entre Talais et la pointe de Terre nègre, ou de l’arrivée à Saint-Pierre d’Oléron. Dans le Quart Livre de 1552, (ch. 22 « Fin de la tempête »)  des détails concernant les phares sont ajoutés : « Haye haye. Je voy terre, je voy port, je voy grand nombre de gens sus le havre. Je voy du feu sus un Obeliscolychnie. Haye haye (dist le pilot) double le cap et les basses (bancs de sable) ».

MaillezaisSurMer par Claude Masse

            Sur une carte du XVIIe siècle on repère au niveau de Saint-Palais à l’endroit du phare de Terre nègre une anse dénommée « Maillezais sur mer ».

maillezaisSurMerVaux

MasseMaillezayMer

Cette anse est proche de Mornac- sur-Seudre dont on sait que l’église Saint-Pierre et une saline appartenaient à l’abbaye bas-poitevine au XIIe siècle. Cet endroit est à proximité de Vaux-sur-mer dont le premier abbé fut choisi parmi les moines de Maillezais, et qui garde des liens étroits avec l’abbaye-mère. Seuilly était elle-même une création de Vaux et a vite su s’émanciper. Il en est resté un contentieux sur une procuration (somme correspondant à un droit de visite) due à Vaux par Seuilly. Suite à cette contestation, Seuilly va payer directement son obole à Maillezais et non à Vaux.

 

            - Oléron

            Les salines, pêcheries ou églises liées à Maillezais et proches de l’embouchure de la Seudre, sont gérées par le prieuré de Saint-Pierre d’Oléron. De très nombreux biens, dont l’église et le prieuré de Saint-Pierre, ont été donnés sur cette île, et en particulier un « clausum[31] juxta burgum novum de beati petri de olerone ». C’est un clos de vignes à proximité du cimetière. Le passage à Oléron devait nécessairement permettre de voir la grande lanterne de Saint-Pierre qui se trouve alors au beau milieu du cimetière. Les lanternes (dites « des morts » depuis le XIXe siècle seulement) ne sont pas spécifiques du Poitou mais se rencontrent dans de nombreux cimetières du royaume de France. La tour octogonale du XIIe toujours en place à Saint-Pierre d’Oléron prend là une dimension exceptionnelle de 20 m. À sa base un autel ; à la partie supérieure ajourée à laquelle on accédait par un escalier intérieur, on allumait un feu à l’annonce d’un décès, pour inviter à la prière[32] et pour symboliser la résurrection[33] espérée. Il est probable que ce feu servait aussi à guider les bateaux qui accédaient à Saint-Pierre par les marais salants actuels, ce qui justifierait sa hauteur exceptionnelle. C’est une région où les clochers eux-mêmes servent d’amers pour les marins. Cette tour ressemble à une obéliscolychnie. (« Obelisces: grandes et longues aiguilles de pierre, larges par le bas et peu à peu finissantes en poincte par le haut... Sus icelles près le rivage de la mer l’on allumoit du feu pour luyre aux mariniers on temps de tempeste : et estoient dictes Obeliscolychnies, comme cy dessus ».)[34]

 

medocOLE 062

 

            - La Rochelle

            L’arrivée dans le chenal vers le port des Lichnobiens est bien décrite. A terre de petits feux marquent la côte : ce sont les lanternes des guetteurs (C. L. ch. 31).

phare porte feu

La définition du phare donnée par Rabelais lui même est curieuse car sa référence régionale est La Rochelle : « Haultes tours sus le rivaige de la mer, es quelles on allume une lanterne on temps qu’est tempeste sus mer, pour addroisser les mariniers. Comme vous povez veoir à la Rochelle, et Aigues-mortes.» (Q. L., briefve declaration... ch. 2). Appelée successivement tour du garrot, tour des prêtres, tour des Quatre sergents, la tour de la Lanterne marquait l’entrée du port. Elle fut primitivement construite pour garroter les canons des bateaux qui y accédaient, et on y installa fin XVe une lanterne dont la lumière la nuit mais plus souvent la fumée le jour, indiquait la direction du port. La Popelinière seigneur de Ste Gemme, qui écrit son « Histoire des troubles » à 10 km à peine de l’île de la Dive nous la décrit ainsi : «Le maire y faisait autrefois mettre selon les statuts politiques de la ville, un gros cierge ou autre massif flambeau dans une lanterne de pierre qui est élevée sur un des cotés des hautes galeries de la tour, pour adresse et signal de sûreté à ceux qui voyageant sur mer auraient égaré leur route ou seraient poursuivis d’ennemis, ou bien surpris de quelque autre accident. Et aussi pour les avertir ayant relâché, des bancs, écueils, asnes, cotes, sables & autres lieux dangereux desquels ils se gardent aisément sauf en tempêtes extraordinaires. »

       

Port de la Rochelle

            L’évocation du peuple des Lychnobiens vivant de Lanternes au sens de sottises (C. L. ch. 32) fait penser aux luthériens déjà nombreux à La Rochelle.

 

            - Lanterne de la Dive

Braguibus ermite de la Dive

 

            L’arrivée sur l’île de la Dive[35] apparaît parfois comme une copie littérale du « Songe de Poliphile ». Cependant la phrase suivante paraît bien curieuse car elle ne correspond pas au texte du Poliphile. « Nous tenant ces menus propos sortit le grand flasque[36] (notre lanterne l’appeloit Phlosque) gouverneur de la Dive Bouteille » (C. L. ch. 34). Dans le manuscrit « Phlosque » devient « philasque ». Phlosque signifie « Flamme » en grec.

Ansoald visite l'ermite Jean          ansoald visite un ermite

            Le feu de « la grotte de l’ermite » de l’île de la Dive est différent des autres dans la mesure où il est tourné du côté terre. C’est une cheminée en forme de bouteille.

cheminée en bouteille ouverte sur l'extérieur    conduit de cheminée

Cette forme est assez commune et depuis fort longtemps. Les gaulois utilisaient ce type de silo en terre pour conserver[37] les céréales. On peut voir deux de ces silos dans l’abbaye de Maillezais comme à proximité de la grotte de Panzoult. La forme ventrue de la bouteille est due à l’usage d’une pioche à manche court et le col est tout simplement la cheminée par laquelle on peut jeter les grains de blé, la vendange ou descendre avec une petite échelle.

ile de la Dive au XVIIe

La spécificité de la cheminée-bouteille de la grotte de l’Ermite de la Dive, c’est qu’il s’agit d’une lanterne chargée d’avertir l’abbaye toute proche (5 km) d’un danger imminent ; en effet cette cheminée dispose d’une ouverture extérieure à sa base ce qui permet d’en voir le feu de très loin. Cette fonction de vigie et d’alerte est d’ailleurs la fonction initiale de la plupart des anciens phares de l’ouest atlantique. C’est ce que Rabelais appelle une lanterne « de guets » ou de « guetteur ». Il est impossible d’entretenir un feu en permanence à cause de l’absence de bois sur les îles. Si on prépare un bûcher il faut qu’il soit à l’abri pour rester sec. Une grotte en bord de mer est une chose étrange en Bas-Poitou[38], mais il faut savoir que l’abbaye Saint-Florent de Saumur a possédé le prieuré[39] de Saint-Michel-en-l’Herm au XIe siècle et donc la Dive. Il serait étonnant que des moines originaires de Saumur ne sachent pas creuser une grotte. Ce qui peut avoir surpris le jeune François dans cette lanterne, c’est la présence simultanée des quatre éléments en cet endroit. Ce chaos dont Rabelais nous donne une définition au cours de la tempête: « Croyez que ce nous sembloit estre l’antique Cahos, on quel estoient feu, air, mer, terre, tous les éléments, en refraictaire confusion. » (Q. L. ch. 18).

Mais le voyage continue vers les Sables d’Olonne, port de Gargantua dans le manuscrit. Il s’agit donc du choix de l’auteur de marquer l’importance de l’oracle de la Dive comme le but et la fin du pèlerinage avant de retourner au port d’Olonne. A-t-il voulu localiser le centre du monde à la Dive (rappel du mot divin), et plus précisément dans cette lanterne-chaos image d’une régénération en un monde nouveau ? De plus érudits que moi pourront peut-être le démontrer[40] un jour.

 

             - Phare de la Chaume

            Les derniers travaux de Mathias Tranchant[41] nous donnent bien une tour d’Arondel établie par les seigneurs de Talmont pour éviter les récifs de « la grand jument » à l’entrée du port d’Olonne-en-Talmondois. Cette tour se trouve 120 m en avant du prieuré Saint-Nicolas. Pierre Garcie Ferrande[42] l’évoque dans son « Grant Routtier et pyllotage et ancrage de la mer » édité en 1520 à Poitiers.

 

routtier

 

            La Chapelle Saint-Nicolas de la Chaume[43] a été établie par l’abbaye Sainte-Croix de Talmont. Saint Nicolas de Myre, dont les restes ont été ramenés par les marchands de Bari[44] , est considéré comme le protecteur des marins. Il est particulièrement vénéré sur les côtes maritimes[45]. C’est aussi un saint vénéré des jeunes filles à marier pour en avoir doté dans un miracle fameux. La représentation de ces jeunes filles comme de petits enfants dans un vitrail de la cathédrale de Sens a fait basculer la légende et remplacer les trois filles par trois enfants sauvés du boucher. Nicolas devient donc protecteur des enfants au XVIe[46]. Le Sinterklaas (saint Nicolas) néerlandais devient en Amérique au XIXe Santa Klaus, modèle du Père Noël. Si l’on se rappelle que Sinterklaas est inspiré d’un lutin nordique mais aussi du dieu celte Gargan, nous voilà retombés dans l’imaginaire gargantuesque. Rappelons que le mont Gargano où l’archange saint Michel[47] est apparu est proche de Bari. Rabelais fait d’ailleurs un lien entre saint Michel et saint Nicolas qui protègent tous deux les navigateurs au cours du chapitre intitulé « Quelles contenances eurent Panurge & frère Jean durant la tempête » (Q. L. ch. 19) : « bous, bous, bouououous ! Sainct Michel d’Aure[48], Sainct Nicolas... je vous foys icy bon veu... ».

            L’abbaye Sainte-Croix-de-Talmont est évoquée dans le Quart-Livre de 1548. Rabelais devait avoir une dent contre son abbé[49] qu’il souhaite renvoyer comme simple chapelain à Croullay[50], et le remplacer par un jeune mousse. « O le gentil mousse ! pleust à Dieu que tu feussez [fusses] abbé de Talemouze & que celluy qui de praesent l’est, feust guardian du Croullay ! » (Q. L. ch. 20).

            Enfin il faut noter que le prieuré de Bourgenay, proche du port des Sables, est une dépendance de l’abbaye de Maillezais et se trouve au centre du territoire de l’abbaye Sainte- Croix de Talmont. 

Conclusion

Rabelais semble bien évoquer ses souvenirs de cabotage[51] en Atlantique. Ces voyages plus modestes que ceux de Cartier ou d’Ulysse, demandaient à être sublimés.  A-t-il encore une carte (la grande hydrographie de Xenomanes ?) ou se fie-t-il à sa mémoire, à la recherche de toponymes aux sens multiples ? Muni de ces termes complexes, il développe un archipel d’idées[52]. Il conserve la description de lieux réels pour faire plus vrai, selon les recommandations de Lucien, il inclut des histoires contemporaines ou mythologiques. Ses digressions finissent par nous amener à l’explosion d’une pensée critique à l’égard de l’Eglise de l’époque.

Des lanternes existent bien au XVIe entre Maillezais et Bordeaux autant sur terre que dans les îles de Médoc, Saintonge, Aunis et Bas-Poitou. Ce pays rappelle celui de Lucien où naissent des sottises (Luther)? mais les esprits éclairés que sont les grandes lanternes (d’Estissac) vont nous dire la vérité ; les phares de l’humanisme vont nous guider, la lumière divine nous éclairer la route. La solution sera donnée par le retour au chaos d’où naîtra une nouvelle forme de religion.



[1]         Rabelais, le Quart Livre, Les classiques de poche, par Robert Marichal et Gérard Defaux, 1994.

[2]         Rabelais, Œuvres complètes, Guy Demerson, Le Seuil 1973 ou  éditions ultérieures (coll. Points-Seuil), édition de référence pour cet article.

[3]         Manuscrit de la Bibliothèque nationale, traduction de Montaiglon, 1872.

[4]         Les grands jours de Rabelais en Poitou (Colloque international de Poitiers 2001) Droz 2006. Tout particulièrement Myriam Marrache-Gouraud  « Lanternes poitevines » page 53 et Gilles Polizzi « Rabelais, Thenaud, l’île de la Dive et le Quint Livre: de l’illusion référentielle aux modèles génériques. » p.31

[5]         Le Cinquiesme Livre (Colloque international de Rome 1998) Droz 2001 : Gilles Polizzi « Le voyage vers l’oracle ou la dérive des intertextes dans Le Cinquième Livre » p. 577.

[6]         Le temporel de l’abbaye de Maillezais des origines à 1317, dir. Georges PON, CESCM Poitiers 1998.

[7]         Terme poitevin, de Touraine ou du Berry pour le vent de nord-ouest ou noroît des bretons.

[8]         Merlin Coccaie : pseudonyme de Teofilo Folengo (1492-1544) bénédictin défroqué, auteur de poèmes macaroniques, auquel Rabelais a emprunté cet épisode.

[9]           Proche de Saintes.

[10]        Mot confondu avec Cancale car probablement difficile à lire.

[11]            Q. L. ch. 6 :  « je guaige un cent de huytres de Busch » - captal : titre de seigneur dans le sud-ouest.

[12]        Guy Geoffroy duc d’Aquitaine évoqué dans L’histoire de Maillezais de Lacurie qui cite Dom Fonteneau vol. XXV p. 19-20 : « et semel in anno unoquoque navis unius itinerarie consuetudinem et.. ». Les manuscrits de Dom Fonteneau sont conservés à la médiathèque de Poitiers.

[13]        Revue des Études Rabelaisiennes 1904 tome II, p.246 « Topographie rabelaisienne » (Henri Clouzot).

[14]        Surnommées « lanternes des morts » au XIXe siècle. Manuscrit du Cinquième Livre, ch. 32 bis.

[15]        Modèle de Xenomanes, le traverseur des voies périlleuses.

[16]        cf. Évangile selon saint Mathieu 25, 13.

[17]            Vendeur de lanternes sur les marchés grâce à son boniment.

[18]            Auteur de Tria calendaria où il écrit « ut est videre in Luciano secundum translationem rabelesii monachi maleacensis ».

[19]            Histoire de l’Aunis et de la Saintonge, Marc Seguin, tome 3, p. 87, Geste éditions, 2005.

[20]            Construite en 1246 et citée dans le Quart Livre, Brièfve declaration d’aulcunes dictions, (ch. 2)   « comme vous pouvez voir à la Rochelle et Aigues-Mortes ».

[21]            Q. L. ch. 25.  Maumusson signifie « mauvaise musse ou mauvais passage ».

[22]            Jean Fontenaud dit Alfonse de Saintonge, pilote en 1543 de Roberval qui suit Cartier au Canada, parfois considéré comme l’un des modèles de Xenomanes.

[23]           Au XVIe siècle l’importante famille de Foix possessionnée en Médoc. Le comte de Foix-Candale était par ailleurs captal de Buch. (cf. note 18).

[24]            L’ermite fameux de la grotte de l’Ermitage Sainte-Catherine,  (Q. L. ch. 64),  bénissait les bateaux en partance de Bordeaux vers l’océan et acceptait l’aumône pour cela.

[25]            La baie de Brouage est la zone salicole la plus importante de l’ouest atlantique ; la ville de Jacopolis qui deviendra celle de Brouage n’est pas encore construite; seul le bourg d’Hiers existe du vivant de Rabelais, qui parle de « force sel en Brouage » dans la Pantagrueline pronostication au ch. 6.

[26]            « et d’une lanterne qu’il convient mettre chaque nuit sur la dite tour »

[27]            Son père était originaire de la ville de Foix, mais cela n’a rien à voir avec les Foix-Candale.

[28]            Déc. 2011 p. 101, volume LXIII. Traduit par Marc Seguin à partir du doc. suivant : BnF, fonds fr., vol 15 872, fol. 161 à 167.

[29]        Taxes sur les navires en Gironde par la capitainerie de Cordouan.

[30]            Se soucie de sa prébende ; sous François Ier il s’agissait de Charles Bigot.

[31]              « Jardin clos » cédé par un certain Claresals.

[32]            Ces tours de cimetière se sont multipliées au XIIe. L’invention du purgatoire à la même époque va nécessiter prières ou messes dites par chanoines, moines et prêtres (les Siticines des îles sonnantes – C. L. ch. 2) afin d’éviter une trop longue attente du paradis.

[33]            Se rappeler le rite de la nuit de Pâques et le cierge pascal, ainsi que les cierges allumés par le cierge pascal que l’on place autour du cercueil encore actuellement.

[34]        Q. L., « Briefve declaration d'aulcunes dictions », ch. 25.

[35]        En Bas-Poitou, l’équivalent du port de l’Aiguillon-sur-mer actuellement.

[36]        Flacon.

[37]        Les grains de céréales du pourtour, au contact de l’humidité de la paroi, germent et dégagent du gaz carbonique qui va conserver le reste de la récolte.

[38]        C’est le seul habitat troglodyte de Vendée.

[39]        Après la destruction de l’abbaye par les Normands.

[40]        Florent Coste, « L’île et le chaos dans le Quart Livre », Tracés. Revue de Sciences humaines, n° 3, L’île, juillet 2003. http://traces.revues.org/index3553.

[41]        Les origines des Sables d’Olonne, page 60, Geste éditions, 2012.

[42]        Navigateur et pilote de Saint-Gilles-Croix-de-Vie en Vendée, son Grand routtier à destination des navigateurs de haute mer va connaître 32 éditions et servir 3 siècles.

[43]        Implantation initiale des Sables d’Olonne.

[44]            Dans les Pouilles au sud de l’Italie.

[45]        Même l’église paroissiale de Maillezais est dédiée à saint Nicolas.

[46]        Saint Nicolas est représenté avec trois boules dans la main.

[47]        Origine de la création des abbayes de St-Michel en l’Herm en 682 et du mont St-Michel 27 ans plus tard.

[48]        On peut penser à une coquille entre « Aure » vallée des Pyrénées, et « Saint-Michel-en-l’air ou en-l’Herm », abbaye du Bas-Poitou possédant L’île de la Dive et les sels de Ré.

[49]        Jacques de la Brosse.   Talemont (1548) =  Talemouze (1552).

[50]            Hameau proche de Panzoult où  existait une chapelle.

[51]            De cap en cap ou de port en port à proximité de la côte.

[52]        « La fiction en archipel » de Franck Lestringant.

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26 juin 2004

HIERS ERABLAIS

LES ILES HIERES ATLANTIQUES

 

Je vous ai exposé l’an passé, la possibilité pour François RABELAIS d’avoir navigué de Bordeaux à Olonne en passant par l’île de la DIVE. Il reste à prouver qu’il a puisé dans le souvenir de cette navigation lorsqu’il écrit son Quart Livre ou les brouillons du pseudo Cinquième livre.

 

De la DIVE à Bordeaux

Que penser des iles Hières dont Rabelais se dit calloïer[1] dans le contexte d’une navigation atlantique?

Un rappel de cette mention curieuse est nécessaire : Le Tiers-Livre est signé du nom de « François Rabelais docteur en Medicine et Calloïer des isles Hières » en 1546. En 1552 Rabelais supprime le Calloïer. Le Quart Livre imprimé à Lyon en 1548 a comme auteur « François Rabelais docteur en Medicine et Calloïer des iles Hières » Seules les éditions les plus anciennes[2] sont signées du calloïer. Les éditions ultérieures à 1548, que ce soit du Tiers ou du Quart Livre, ne mentionnent que Rabelais docteur en médicine.

 

Son ami Thenaud[3] cité  à deux reprises dans ses œuvres parle souvent des calloïers dans "le voyage d'outre mer". Ce sont des moines grecs dans son texte. Si Jehan Thenaud visite les îles Hyères ou Yères, il y met toujours un i grégeois ou Y, mais notre bon François écrit Hières avec un i et non avec un y. On parlait alors indifféremment des iles Hyères ou Hières et souvent des « iles d’or » à la Renaissance. Le y avait un sens assez particulier qui pouvait plaire à Rabelais: c’était une façon discrète de représenter Priape en érection. Le rapprochement avec le moine grec a dû lui paraitre excessif. Notre auteur est donc resté sérieux en excluant l’Y, d’autant plus qu’il s’agissait de lui.

Une seconde raison du i en place du y doit plus certainement venir du sens souhaité de ce mot hières. Le mot calloïer ou moine est issu de la langue grecque et entre dans une rubrique religieuse chère à Rabelais, il parait donc logique de comparer le mot hières à hiéro ou sacré dont le sens est retrouvé dans le mot hiérarchie[4]. Calloïer des iles hières signifierait donc « moine des iles sacrées ». Cette traduction a un sens littéral en 1525 puisque Rabelais est alors moine bénédictin de l’ile de Maillezais et navigue d’une ile à l’autre en logeant dans les abbayes[5] tout au long du voyage.

 

L’excellente université de Tours a organisé un colloque sur le Quart Livre en 2011. L’affiche m’attirait car elle représentait les iles Hyères de méditerranée.  Je suis allé au CESR pour écouter les conférences destinées à former les futurs agrégés de lettres où madame DEMONET est intervenue dans un exposé intitulé « Rabelais marin d’eau douce ». L’intégralité de son intervention se trouve en vidéo sur le site du CESR . Cependant, je souligne quelques phrases qui m’ont interpellé.

« L’analyse de l’origine des vocables souligne la prédominance de la référence méditerranéenne malgré l’itinéraire atlantique annoncé au premier chapitre et malgré les additions de 1552. Il y a là une contradiction…il y a très peu de lieux réels dans le quart livre sinon à titre de comparaison (caves painctes de Chinon et parallèle d’Olone). Le départ prévu à San Malo au tiers Livre n’a pas été repris. L’effacement de la référence spatiale est tout à fait remarquable et fait contraste avec l’enracinement géographique des précédents romans…Claude Chappuys crédite Rabelais de la charge de maitre des requêtes en mai et juin 1543, par ailleurs Jean du Bellay est en 1542 abbé commendataire des iles de Lérins[6], iles proches dont dépendait ce qui restait du monastère bénédictin des iles Hyères…personnellement je pense qu’il n’est pas indispensable d’écarter l’idée que Rabelais ai vraiment navigué, or tous les éditeurs tournent autour de cette hypothèse qui après tout n’est absolument pas invraisemblable…»

 

Sporades de l'Océan

Le lendemain dans une brocante à l’abbaye de Marmoutier, j’y ai acheté pour 4 euros un plan de la France de Louis XII. Ce n’était pas un original[7], vous vous en doutiez! Mais j’étais heureux de connaitre la vision des contemporains de Rabelais avec une Italie si proche de la France et les iles hypertrophiées de méditerranée et de l’atlantique. Il faut dire que dans les deux cas, ces iles étaient des zones frontières. Les combats y étaient fréquents avec les Turcs ou les partisans de Charles Quint en méditerranée de même qu’avec les Anglais, les Hollandais et les Espagnols en Atlantique. Sur cette carte, les iles Hyères y sont nommées « Stoechades insule » et sont proches de Montpellier. On ne s’étonnera donc point de la description de la lavande dans le tiers-livre p504[8] : « Stœchas , de mes illes Hieres anticquement dictez Stœchades ». Le mot de stoechades signifie simplement alignées et les iles Hyères le sont en réalité.

Stoechades ou Hieres

                                                    

OLERON    Tout ceci rentre en résonnance avec les mots qui évoquent les Macréons dans le chapitre XXVI du Quart Livre :

 « Répondit le bon macrobe, içi est une des iles Sporades[9], non de vos sporades qui sont en la mer Carpathie, mais des Sporades de l’Océan, jadis riche fréquente opulente marchande populeuse et subjecte au dominateur de Bretagne..Maintenant pauvre et déserte[10] ».

Une ile dominée jadis par les anglais correspond plus vraisemblablement à l’océan atlantique. Le référent de Rabelais pourrait devenir Oléron car il nous parle d’une « ile grande » qu’il importe de comparer à la description donnée par le texte cité ci dessus. En effet, Oléron avait bien été sous domination anglaise car elle a fait partie du domaine d’Aliénor d’Aquitaine en 1152 et elle restera anglaise jusqu’en 1372. Aliénor avait aussi donné aux habitants le droit de se gouverner eux mêmes en créant une commune avec à sa tête des notables et un maire[11]. Peu avant d’être réunie à la France les oléronais sont si pauvres que le duc de Lancastre est obligé de leur accorder un répit pour le paiement de leurs impôts[12]. De 1500 à 1515 l’ile est dépeuplée par la peste. Le 10 aout 1518 un terrible ouragan ravage totalement Oléron et Ré.

En 1525, l’abbaye de Maillezais y dispose d’un prieuré à St Pierre d'Oléron au centre de l’ile. On y accède alors par bateau et l’on y découvre une très grande lanterne des morts au centre du cimetière. Les propriétés mallacéennes[13], tant de fermes, de terres, de vignes que de marais salants sont nombreuses sur Oléron. Tous les bénéfices sont regroupés au Prieuré St Pierre dont il restait encore quelques éléments de construction au centre-bourg de St Pierre d’Oléron au XXe siècle.

Cette ile est dominée par la famille de Pons (Antoine). Jacques II de Pons (seigneur de 1512 à 1560) choisit de créer côté terre le port de Jacopolis[14] en 1555. Ce port va se construire sur les parties enrochées de pierres de lest au centre des marais salants de Brouage. Cette création se fait sur le territoire de la châtellenie d’Hiers, dont il est le seigneur, à une demie lieue de la colline et de l’ile d’Hiers. Cette ville deviendra la capitale du sel en intégrant dans un vaste ensemble portuaire bien défendu les iles de Hiers et Brouage[15]. Et curieusement, à proximité de l’ile d’Hiers, une autre petite ile s’appelle « Erablais ».

Erablais d'Hiers

Si au Moyen-âge, la Hanse s’approvisionne du sel de Baie entre Noirmoutier et Ré, au XVIe siècle Brouage devient très vite la référence pour les salines de l’ouest atlantique et la mention de « sel de baye » disparait.

Havre de Brouage et Iles d'Hiers et Erablais

Chap VI Pantagrueline pronostication : « le noble royaume de France prosperera …on n’y veit oncques tant de vins…force sables en Olonne, force poissons en la mer, ..force sel en Brouage

En 1525 entre Oléron et Jacopolis, un passage s’élargit considérablement sous la pression des courants. Ce mauvais passage pour les marins : c’est le détroit de Maumusson[16]! On doit y naviguer par vent favorable ou tenir compte des courants violents qui dépendent des marées comme dans tout pertuis[17]. Les bancs de sable s’y déplacent souvent et sont un danger permanent. La sortie de la Seudre et la Gironde sont aussi des lieux où les pirates de Biscaye[18] sévissent.

Je recommande la visite de Brouage transformée en ville idéale concurrente de La Rochelle par Richelieu puis abandonnée aux marais malgré sa transformation en forteresse. Vous y découvrirez que la commune s’appelle toujours HIERS-BROUAGE. Voilà donc bien curieusement trouvée une ile d’Hiers en Atlantique.

Puisque nous sommes dans la zone du sieur de Pons en Saintonge passons au sud du bassin de la Seudre. Maillezais participe à la fondation de l’Abbaye de St Etienne de Vaux[19] près de Royan vers 1070. St Etienne de Vaux va créer le prieuré de Seuilly entre 1151 et 1166. Seuilly[20] va vite s’émanciper en abbaye indépendante mais nous découvrons là des liens entre lieux rabelaisiens. Pour un temps Seuilly dépendra de Vaux qui lui-même dépend de Maillezais.

 

Sporades ne signifie pas alignées (stoechades) mais plutôt « disséminées ». Si l’on cherche des iles disséminées au XVIe autour d’Oléron, on pense aussitôt à Aix, Ré, Charron, la Dive, Noirmoutier et Beauvoir plus au nord enfin l’ile d’Yeu. Ces iles ont en commun leur évangélisation précoce et la présence de prieurés ou de monastères sur leur sol. Certains de ces prieurés dépendent de l’abbaye de Maillezais et les Abbayes sont l’hébergement obligatoire et gratuit des abbés et de leur suite en visite dans l’ile.

                     

L’ile d’Aix ou Ay n’abrite aucun domaine qui dépende de l’abbaye de Maillezais. Il y a bien eu une fondation bénédictine : le prieuré St Martin, mais il fut abandonné dés 1343.

L’ile Madame tire son nom de l’Abbaye aux dames de Saintes mais on n’y trouve pas d’implantation monastique.

Nord de l'ile de Ré (marais salants)

 

Trois iles de Ré StMartin Loix Ars

L’ile de Ré est alors en trois parties. La plus grande au sud, est dominée par les seigneurs de la Trémouille et l’abbaye Marie des Chatelliers[21]. Le procureur chargé de la gestion pour la famille de la Trémouille est un certain Jean Bouchet[22]. La partie dominée par le village d’Ars, les Portes et les Baleines est séparée de la grande ile de Ré, ainsi que l’ile de Loix indépendante elle aussi. Cet ensemble Nord-Ouest appartient à l’abbaye de St Michel en l’Herm fondée en 682 par St Philbert[23]. Entre les deux ensembles la paroisse de St Martin dont dépend le Bois et la Couarde. La dime est partagée entre l’abbaye du Puy en Velay et celle de Maillezais. Partager une bourse vide, c’est avoir peu de choses, car les rétais refusent de payer tout impôt. Maillezais et le Puy réclament leur dû sans succès. Armand Maichin en 1671 dans son "Histoire de Saintonge Poitou Aunis et Angoumois" nous dit que le mot de Ré peut venir du terme « hiéra » c'est-à-dire divin. A cette époque nous avons vu qu’il y avait trois iles de Ré (Rhé, Loix, Ars).

   

maichinHiera

On peut alors comprendre le "i" de hières et et le sens de "calloyer des iles hières" qui devient « moine des iles sacrées » (celles où se trouvent des édifices religieux). Nous voilà assez près du sens des iles sonnantes.

Le vieil abbé des Chatelliers

Un dernier détail: lorsqu'on lit le sceau de l'abbé des Châteliers Guillaume II "sigillum guillelmi abbatis de reia", Ré est devenu reia. Comme Ré s'écrit alors aussi « Réha insula », on peut aussi traduire par Rhéia. Un simple assemblage différent des lettres de Rhéia (l'anagramme était souvent utilisé par Rabelais) nous donne hiéra à nouveau. C’est donc la seconde ile d’Hières, composée elle-même de trois iles, ce qui nous fait quatre iles hières.

CHARRON A l’est de Ré se trouve la paroisse de Charron à la sortie de la sèvre niortaise. C’est une ile. Il y a là une abbaye de l’ordre cistercien. Sur les hauteurs l’église dont le bénéfice est la propriété de Maillezais. Encore une ile sacrée !

Esnandes Charron (Nord à gauche)

LA DIVE  L’ile qui suit est l’ile de la Dive. C’est une ile minuscule d’un kilomètre de long mais elle a une importance stratégique car elle se situe au débouché des rivières de Marans[24] et de St Benoit[25], au centre d’une baie[26] particulièrement bien protégée des tempêtes les plus fréquentes. Au XVIe siècle c’est le port de mer de l’abbaye de St Michel en l’Herm. On y a bâti une chapelle, un oratoire et une grotte dans laquelle un ermite est chargé d’accueillir les naufragés ou les marins en quarantaine avant d’aborder l’abbaye de St Michel. Un voyage maritime qui part de Maillezais est obligé d’y faire escale pour prendre un bateau capable d’affronter la mer océane qu’on qualifiait alors de sauvage. Le sens de sacré s’applique encore à la Dive, c’est la sixième.

Masse1720 de Maillezais à la Dive

Retour à la Dive du XVIe en 2010

A la fin du manuscrit du Cinquième Livre, nos navigateurs quittent la Dive et partent à droite route vers le port d’Olone en Talmondois près duquel ils possèdent un prieuré à Bourgenay[27].

Bourgenay Crypte de l'ancien prieuré de Maillezais

Entrée du port des Sables et sa GrandeJument

La dernière zone où Maillezais dispose d’un revenu est la paroisse de Beauvoir[28] face à Noirmoutier. Or, Noirmoutier a comme nom originel « Herio » avant l’arrivée des moines noirs de St Philbert, ce qui peut nous donner encore « hiero ».

Je ne vais rien ajouter pour l’ile suivante où Maillezais ne possédait rien, il s’agit de l’ile d’Oya ou d’Yeu dont l’orthographe devient parfois « Dieu ».

Nous voilà donc après examen devant des iles d’Hières en plus grande quantité sur l’Atlantique qu’en Méditerranée.

CONCLUSION:

Il m’apparait donc possible que Rabelais ait composé son texte du Tiers-Livre et du Quart-Livre (celui de 1548) alors qu’il avait en gestion le bénéfices des iles de Lérins et le souvenir des iles d’Hyères proches de Montpellier. Le langage qu’il utilise alors est celui de la Provence.

Mais je pense qu’en modifiant le texte du Quart Livre en 1552, il a localisé le théâtre de ses navigations entre Nantes et Bordeaux. Il utilise alors la langue maritime du Ponant qu’il se remémore facilement puisqu’il y a vraiment navigué comme moine bénédictin de Maillezais. Notre « calloïer » a bien accompagné son évêque Geoffroy d’Estissac et son ami Bouchet, de prieurés en abbayes situés sur des iles où la religion est omniprésente tant d’un point de vue spirituel que temporel.

Les iles Hières sont donc autant de l’Océan Atlantique que de Méditerranée.

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] « Composé par M François Rabelais, Docteur en Medicine et Calloier des iles Hières » 1548 Atelier de Pierre de Tours

[2] Œuvres complètes Mireille Huchon pléiade 1994 page 1477 (édition de référence)

[3] Cordelier d’Angoulême, proche de Louise de Savoie et de ses enfants de 1508 à 1521. Il est l’auteur du « Triomphe de vertu », du « Voyage d’outre mer » édité en 1530, et de la « Cabale métrifiée ». Certains auteurs pensent qu’il est le modèle de frère Jean.

[4] Gouvernement du sacré.

[5] Les abbayes royales ont l’obligation de recevoir les hôtes de passage.

[6] Face à Cannes alors que les iles d’Hyères sont plus proches de Toulon.

[7] Je serais d’ailleurs heureux de connaitre les archives qui détiennent la carte originale

[8] Il s’agit de l’édition de la Pléiade de 1994 par Me Mireille Huchon que nous utiliserons tout au long de cet article.

[9] Et non pas Stoechades.

[10] Page 597 Pléiade M Huchon 1994

[11] Petite histoire de l’ile d’Oléron par Paul Thomas éd. Des régionalismes page51

[12] Petite histoire de l’ile d’Oléron par Paul Thomas éd. Des régionalismes page 60

[13] De Maillezais

[14] Brouage, Ville d’histoire et place forte, Eliane et Jimmy VIGE, St Jean d’Angely 1989

[15] Citée dans la Pantagruéline pronostication page 931

[16] Cité dans le Quart Livre chap XXV p 599 Macréons « comme en la mer océane sont les ratz de Sanmaieu, Maumusson.. »

[17] L’étroitesse du Pertuis entraine un retard à la marée montante et un fort courant de la mer vers l’espace entre l’ile et la terre ferme. A la marée descendante le phénomène inverse se passe et l’eau est expulsée de cet espace clos avec force vers la mer. Lors des tempêtes le phénomène est amplifié et particulièrement bruyant. Le sable circule en permanence et les bancs ne peuvent être notés sur une carte. Seul un pilote local expérimenté est d’un secours sérieux.

[18] Capitale Bilbao, nord de l’Espagne, province Basque.

[19] Vaux sur mer à 35km au sud de Brouage.

[20] Rabelais y passera son « enfance monastique » à deux pas de la Devinière.

[21] Dont « l’abbé butinait ses chambrières » chap XVII d’Outre livre V page 762. Il existe une abbaye homonyme proche de Sanxay, diocèse de Poitiers.

[22] Le traverseur des voies périlleuses, modèle de Xénomanes.

[23] Soit 26 ans avant le mont St Michel créé en 708. C’est Ansoald évêque de Poitiers qui demande à St Philbert de créer une « copie » du St Michel du mont Gargano. Cette abbaye était l’une des plus riches du royaume.

[24] La sèvre niortaise

[25] Le Lay

[26] De l’aiguillon actuellement

[27] Mémoire de maitrise, Cédric REDON, le temporel de l’abbaye de Maillezais des origines à 1317. Poitiers 1996-1998

[28] Pierre de la Garnache cède le tiers des seiches péchées par ses hommes (copie de dom Fonteneau tome 25 folio 61 édité par Lacurie.

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02 janvier 2004

L'idée POLIZZI

Résumé de l'hypothèse de M. Gilles POLIZZI :

 

Vous pouvez vous reporter à blog relatant l'histoire de la DIVE pour comprendre comment j'ai découvert par hasard la thèse du professeur Polizzi ( professeur à l'université de Haute Alsace )

On peut résumer son idée nouvelle  par les passages suivants de son exposé fait à Poitiers fin aout 2001 au cours du colloque  "les grands jours de Rabelais en Poitou" ml Demonet dir. Geneve Droz 2006.

topoPoitou

 

      

30kilometres

 

 

  Cette hypothèse a été developpée sous un autre éclairage, à propos de l'abbaye de Thélème dans une autre communication de  G Polizzi au colloque d'Angers de juin 2008 (l'imaginaire géographique et politique) actes à paraître aux presses univ. de Rennes en 2010  dont on trouvera çi après une citation:

"Pour le bastiment et assortiment de l’abbaye Gargantua feist livrer de content vingt et sept cent mille huit cent trente et un mouton à la grande laine /ce sont des pièces d’or/ et par chascun an jusques à ce que le tout fut parfaict, assigna sus la recepte de la Dive seze cent soixante et neuf mille escuz au soleil et autant à l’étoile poussinière.ch. LIII p.139) Sachant que l’hyperbolisme des grand nombres est la marque de l’irréalité,et que celle-ci vise à désamorcer ou à déréaliser ce que le projet pourrait avoir de périlleux - l’inscription gravée sur la porte de l’abbaye et qui prend explicitement le parti des Evangéliques persécutés -il n’y avait pas à chercher plus loin. Si bien que la critique s’est contentée d’identifier la Dive à un ruisseau des environs de la Devinière, la « Dive Mirebalaise », source de revenus évidemment dérisoires. Or ce toponyme revient dans l’œuvre, mais comme une clef majeure de la fiction, puisqu’il s’agit de « l’île de la Dive», séjour de l’oracle de Bacbuc et objectif de la quête de Pantagruel et Panurge tout au long des Quart et Cinquième Livres. On pourrait objecter qu’une île n’est pas une rivière ; à quoi l’on répondra que cet amalgame est justement celui de la critique qui aura confondu le nom de l’île de l’oracle et celui du ruisseau chinonais.Or, pour avoirfortuitement « découvert »le « véritable » référent de l’île, du moins celui du Cinquième Livre, on a montré qu’il existait bien, aux confins du Poitou, une « île la Dive», désormais incluse dans les terres par l’assèchement du marais,et située au débouché des canaux qui reliaient l’abbaye de Maillezais à la mer, ce que Rabelais, qui y fut moine, ne pouvait ignorer. En ce qui concerne la topographie du Ve Livre, dont les toponymes sont majoritairement poitevins, la cause semble ainsi entendue. Mais il en va autrement de Thélème, expressément située au nord de Chinon.Il est pourtant séduisant de rapporter la « Dive thélémite » à l’île poitevine. Et à l’objection géographique qui prendrait argument de la distance entre Chinon et Maillezais, pour demander quel rapport il pourrait y avoir entre Gargantua,fondateur de Thélème et cette île, on répond par avance que la géographie rabelaisienne est trompeuse en ce qu’elle rapproche des lieux forts éloignés dans la réalité. En effet, l’île de la Dive est toute proche de Talmont et des Sables d’Olonne qui est inexplicablementle port de Gargantua,où aborde le navire qui, au chapitre XVI , lui apporte sa fameuse jument . Mais à quoi tend un débat que les limites de cette communication ne nous permettent pas de détailler plus avant ?A faire ressortir une lecture politique du texte. Car, référée à l’île du même nom,la « recepte de la Dive», loin d’être dérisoire ou simplement fabuleuse, existe bel et bien. Il s’agit des revenus d’un pèlerinage aux reliques de la « Vraie croix » qui faisait la fortune des moines de Saint Michel en l’Herm, voisins et rivaux de ceux de Maillezais.L’existence de ce pèlerinage,inventé 1128, estattestée par Jean Bouchet dans ses Annales d’Aquitaine ; c’est du moins ce que nous a récemmentappris un lecteur bénévole de notre article, résident de la Dive, en nous informant de la présence dans l’île, d’un prieuré et d’un ermitage qui pourraient être les référents ou les modèles de la dernière étape de la navigation, le fameux temple de Bacbuc. Rapportée à l’épisode de Thélème – et l’on convient volontiers que ce n’est qu’une hypothèse – la « recepte de la Dive», devrait alors s’entendre dans un sens politique : celui de la critique des fausses reliques et des « pardons » quiémaille plusieurs chapitres du Gargantua.

Ainsi la politique rabelaisienne ne semble pas fondée sur la topographie. Deuxièmement, en dépit ou à cause de sa richesse toponymique, il est malaisé de reporter le texte sur une carte dont les proportions et l’échelle varient à plaisir. Enfin il est un lieu dont l’identification, douteuse ou erronée, aura durablement induit en erreur la critique, sinon à propos de Thélème, du moins à propos de la navigation ultérieure de Pantagruel et de Panurge : il s’agit de la « Dive ». Dans le Gargantua, sa mentiongarantit fictivement les revenus de l’abbaye. Son économie féerique, repose d’une part, sur l’approvisionnement apporté par « sept navires (…) chargées de lingots d’or, de soie crue, de perles et pierreries » qui abordent à Thélème « par chacun an » et d’autre part sur le revenuinitialement concédé par le prince :

Ibid. ch. LIII, p.139.

Voir notre article « Rabelais, Thenaud, l’île de la Dive et le Quint Livre : de l’illusion référentielle aux modèles génériques », M-L. Demonet, Les Grands Jours de Rabelais en Poitou, actes du colloque de Poitiers, sept. 2001, Etudes rabelaisiennes T. XLIII, Genève, Droz, 2006, p.31-52.

Les cartes du début du XVIIe s. qui représentent cette côte, signalent près de la Dive un banc de sable appelé « la grande jument ».

Jean bouchet, Annales d’Aquitaine, Poitiers, Jehan et Enguilbert de Marnef frères, 1545, Première partie, f°8v°-9r° : « comme elle/ Sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin / passoit par le pays de Poictou, voulut veoir (comme il est a conjecturer) son fils Lucius, qui estoit en son monastere de Luçon (…) puis s’advisa d’aller par mer : & pour ce faire s’en alla illec pres, à ung lieu nommé l’Hermitaige, où elle fist faire une petite chappelle(sic) & ung aultier au nom du Sainct Sauveur : où elle laissa grand’quantité de la vraye Croix & autres sainctes reliques qu’elle avoit apportées de Hierusalem (…) s’en retourna (…) à Rome & laissa son chapelain Paulinus de Cesariense (resic) oudict hermitaige pour la garde de ses reliques, où il vesquit par long temps & voyant l’heure de son décès, assembla lesdictes reliques en une casse soubs terre à la main dextre dudict aultier, ou depuis furent par révélation trouvées, en l’an mil cent vingt huit, (…) & dudict temps y estoit l’édifice de l’abbaye Sainct Michel en l’Her, c’est-à-dire en l’hermitage ».

On remercie vivement M. Jean-Marie Guérin, résidant à la Dive, qui a bien voulu compléter notre information, après lecture de notre article. S’étant attaché à l’histoire du lieu, il indique sur un blog (http://ladive85.canalblog.com) les références des informations qu’on transcrit.


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