LES ILES HIERES ATLANTIQUES

 

Je vous ai exposé l’an passé, la possibilité pour François RABELAIS d’avoir navigué de Bordeaux à Olonne en passant par l’île de la DIVE. Il reste à prouver qu’il a puisé dans le souvenir de cette navigation lorsqu’il écrit son Quart Livre ou les brouillons du pseudo Cinquième livre.

 

De la DIVE à Bordeaux

Que penser des iles Hières dont Rabelais se dit calloïer[1] dans le contexte d’une navigation atlantique?

Un rappel de cette mention curieuse est nécessaire : Le Tiers-Livre est signé du nom de « François Rabelais docteur en Medicine et Calloïer des isles Hières » en 1546. En 1552 Rabelais supprime le Calloïer. Le Quart Livre imprimé à Lyon en 1548 a comme auteur « François Rabelais docteur en Medicine et Calloïer des iles Hières » Seules les éditions les plus anciennes[2] sont signées du calloïer. Les éditions ultérieures à 1548, que ce soit du Tiers ou du Quart Livre, ne mentionnent que Rabelais docteur en médicine.

 

Son ami Thenaud[3] cité  à deux reprises dans ses œuvres parle souvent des calloïers dans "le voyage d'outre mer". Ce sont des moines grecs dans son texte. Si Jehan Thenaud visite les îles Hyères ou Yères, il y met toujours un i grégeois ou Y, mais notre bon François écrit Hières avec un i et non avec un y. On parlait alors indifféremment des iles Hyères ou Hières et souvent des « iles d’or » à la Renaissance. Le y avait un sens assez particulier qui pouvait plaire à Rabelais: c’était une façon discrète de représenter Priape en érection. Le rapprochement avec le moine grec a dû lui paraitre excessif. Notre auteur est donc resté sérieux en excluant l’Y, d’autant plus qu’il s’agissait de lui.

Une seconde raison du i en place du y doit plus certainement venir du sens souhaité de ce mot hières. Le mot calloïer ou moine est issu de la langue grecque et entre dans une rubrique religieuse chère à Rabelais, il parait donc logique de comparer le mot hières à hiéro ou sacré dont le sens est retrouvé dans le mot hiérarchie[4]. Calloïer des iles hières signifierait donc « moine des iles sacrées ». Cette traduction a un sens littéral en 1525 puisque Rabelais est alors moine bénédictin de l’ile de Maillezais et navigue d’une ile à l’autre en logeant dans les abbayes[5] tout au long du voyage.

 

L’excellente université de Tours a organisé un colloque sur le Quart Livre en 2011. L’affiche m’attirait car elle représentait les iles Hyères de méditerranée.  Je suis allé au CESR pour écouter les conférences destinées à former les futurs agrégés de lettres où madame DEMONET est intervenue dans un exposé intitulé « Rabelais marin d’eau douce ». L’intégralité de son intervention se trouve en vidéo sur le site du CESR . Cependant, je souligne quelques phrases qui m’ont interpellé.

« L’analyse de l’origine des vocables souligne la prédominance de la référence méditerranéenne malgré l’itinéraire atlantique annoncé au premier chapitre et malgré les additions de 1552. Il y a là une contradiction…il y a très peu de lieux réels dans le quart livre sinon à titre de comparaison (caves painctes de Chinon et parallèle d’Olone). Le départ prévu à San Malo au tiers Livre n’a pas été repris. L’effacement de la référence spatiale est tout à fait remarquable et fait contraste avec l’enracinement géographique des précédents romans…Claude Chappuys crédite Rabelais de la charge de maitre des requêtes en mai et juin 1543, par ailleurs Jean du Bellay est en 1542 abbé commendataire des iles de Lérins[6], iles proches dont dépendait ce qui restait du monastère bénédictin des iles Hyères…personnellement je pense qu’il n’est pas indispensable d’écarter l’idée que Rabelais ai vraiment navigué, or tous les éditeurs tournent autour de cette hypothèse qui après tout n’est absolument pas invraisemblable…»

 

Sporades de l'Océan

Le lendemain dans une brocante à l’abbaye de Marmoutier, j’y ai acheté pour 4 euros un plan de la France de Louis XII. Ce n’était pas un original[7], vous vous en doutiez! Mais j’étais heureux de connaitre la vision des contemporains de Rabelais avec une Italie si proche de la France et les iles hypertrophiées de méditerranée et de l’atlantique. Il faut dire que dans les deux cas, ces iles étaient des zones frontières. Les combats y étaient fréquents avec les Turcs ou les partisans de Charles Quint en méditerranée de même qu’avec les Anglais, les Hollandais et les Espagnols en Atlantique. Sur cette carte, les iles Hyères y sont nommées « Stoechades insule » et sont proches de Montpellier. On ne s’étonnera donc point de la description de la lavande dans le tiers-livre p504[8] : « Stœchas , de mes illes Hieres anticquement dictez Stœchades ». Le mot de stoechades signifie simplement alignées et les iles Hyères le sont en réalité.

Stoechades ou Hieres

                                                    

OLERON    Tout ceci rentre en résonnance avec les mots qui évoquent les Macréons dans le chapitre XXVI du Quart Livre :

 « Répondit le bon macrobe, içi est une des iles Sporades[9], non de vos sporades qui sont en la mer Carpathie, mais des Sporades de l’Océan, jadis riche fréquente opulente marchande populeuse et subjecte au dominateur de Bretagne..Maintenant pauvre et déserte[10] ».

Une ile dominée jadis par les anglais correspond plus vraisemblablement à l’océan atlantique. Le référent de Rabelais pourrait devenir Oléron car il nous parle d’une « ile grande » qu’il importe de comparer à la description donnée par le texte cité ci dessus. En effet, Oléron avait bien été sous domination anglaise car elle a fait partie du domaine d’Aliénor d’Aquitaine en 1152 et elle restera anglaise jusqu’en 1372. Aliénor avait aussi donné aux habitants le droit de se gouverner eux mêmes en créant une commune avec à sa tête des notables et un maire[11]. Peu avant d’être réunie à la France les oléronais sont si pauvres que le duc de Lancastre est obligé de leur accorder un répit pour le paiement de leurs impôts[12]. De 1500 à 1515 l’ile est dépeuplée par la peste. Le 10 aout 1518 un terrible ouragan ravage totalement Oléron et Ré.

En 1525, l’abbaye de Maillezais y dispose d’un prieuré à St Pierre d'Oléron au centre de l’ile. On y accède alors par bateau et l’on y découvre une très grande lanterne des morts au centre du cimetière. Les propriétés mallacéennes[13], tant de fermes, de terres, de vignes que de marais salants sont nombreuses sur Oléron. Tous les bénéfices sont regroupés au Prieuré St Pierre dont il restait encore quelques éléments de construction au centre-bourg de St Pierre d’Oléron au XXe siècle.

Cette ile est dominée par la famille de Pons (Antoine). Jacques II de Pons (seigneur de 1512 à 1560) choisit de créer côté terre le port de Jacopolis[14] en 1555. Ce port va se construire sur les parties enrochées de pierres de lest au centre des marais salants de Brouage. Cette création se fait sur le territoire de la châtellenie d’Hiers, dont il est le seigneur, à une demie lieue de la colline et de l’ile d’Hiers. Cette ville deviendra la capitale du sel en intégrant dans un vaste ensemble portuaire bien défendu les iles de Hiers et Brouage[15]. Et curieusement, à proximité de l’ile d’Hiers, une autre petite ile s’appelle « Erablais ».

Erablais d'Hiers

Si au Moyen-âge, la Hanse s’approvisionne du sel de Baie entre Noirmoutier et Ré, au XVIe siècle Brouage devient très vite la référence pour les salines de l’ouest atlantique et la mention de « sel de baye » disparait.

Havre de Brouage et Iles d'Hiers et Erablais

Chap VI Pantagrueline pronostication : « le noble royaume de France prosperera …on n’y veit oncques tant de vins…force sables en Olonne, force poissons en la mer, ..force sel en Brouage

En 1525 entre Oléron et Jacopolis, un passage s’élargit considérablement sous la pression des courants. Ce mauvais passage pour les marins : c’est le détroit de Maumusson[16]! On doit y naviguer par vent favorable ou tenir compte des courants violents qui dépendent des marées comme dans tout pertuis[17]. Les bancs de sable s’y déplacent souvent et sont un danger permanent. La sortie de la Seudre et la Gironde sont aussi des lieux où les pirates de Biscaye[18] sévissent.

Je recommande la visite de Brouage transformée en ville idéale concurrente de La Rochelle par Richelieu puis abandonnée aux marais malgré sa transformation en forteresse. Vous y découvrirez que la commune s’appelle toujours HIERS-BROUAGE. Voilà donc bien curieusement trouvée une ile d’Hiers en Atlantique.

Puisque nous sommes dans la zone du sieur de Pons en Saintonge passons au sud du bassin de la Seudre. Maillezais participe à la fondation de l’Abbaye de St Etienne de Vaux[19] près de Royan vers 1070. St Etienne de Vaux va créer le prieuré de Seuilly entre 1151 et 1166. Seuilly[20] va vite s’émanciper en abbaye indépendante mais nous découvrons là des liens entre lieux rabelaisiens. Pour un temps Seuilly dépendra de Vaux qui lui-même dépend de Maillezais.

 

Sporades ne signifie pas alignées (stoechades) mais plutôt « disséminées ». Si l’on cherche des iles disséminées au XVIe autour d’Oléron, on pense aussitôt à Aix, Ré, Charron, la Dive, Noirmoutier et Beauvoir plus au nord enfin l’ile d’Yeu. Ces iles ont en commun leur évangélisation précoce et la présence de prieurés ou de monastères sur leur sol. Certains de ces prieurés dépendent de l’abbaye de Maillezais et les Abbayes sont l’hébergement obligatoire et gratuit des abbés et de leur suite en visite dans l’ile.

                     

L’ile d’Aix ou Ay n’abrite aucun domaine qui dépende de l’abbaye de Maillezais. Il y a bien eu une fondation bénédictine : le prieuré St Martin, mais il fut abandonné dés 1343.

L’ile Madame tire son nom de l’Abbaye aux dames de Saintes mais on n’y trouve pas d’implantation monastique.

Nord de l'ile de Ré (marais salants)

 

Trois iles de Ré StMartin Loix Ars

L’ile de Ré est alors en trois parties. La plus grande au sud, est dominée par les seigneurs de la Trémouille et l’abbaye Marie des Chatelliers[21]. Le procureur chargé de la gestion pour la famille de la Trémouille est un certain Jean Bouchet[22]. La partie dominée par le village d’Ars, les Portes et les Baleines est séparée de la grande ile de Ré, ainsi que l’ile de Loix indépendante elle aussi. Cet ensemble Nord-Ouest appartient à l’abbaye de St Michel en l’Herm fondée en 682 par St Philbert[23]. Entre les deux ensembles la paroisse de St Martin dont dépend le Bois et la Couarde. La dime est partagée entre l’abbaye du Puy en Velay et celle de Maillezais. Partager une bourse vide, c’est avoir peu de choses, car les rétais refusent de payer tout impôt. Maillezais et le Puy réclament leur dû sans succès. Armand Maichin en 1671 dans son "Histoire de Saintonge Poitou Aunis et Angoumois" nous dit que le mot de Ré peut venir du terme « hiéra » c'est-à-dire divin. A cette époque nous avons vu qu’il y avait trois iles de Ré (Rhé, Loix, Ars).

   

maichinHiera

On peut alors comprendre le "i" de hières et et le sens de "calloyer des iles hières" qui devient « moine des iles sacrées » (celles où se trouvent des édifices religieux). Nous voilà assez près du sens des iles sonnantes.

Le vieil abbé des Chatelliers

Un dernier détail: lorsqu'on lit le sceau de l'abbé des Châteliers Guillaume II "sigillum guillelmi abbatis de reia", Ré est devenu reia. Comme Ré s'écrit alors aussi « Réha insula », on peut aussi traduire par Rhéia. Un simple assemblage différent des lettres de Rhéia (l'anagramme était souvent utilisé par Rabelais) nous donne hiéra à nouveau. C’est donc la seconde ile d’Hières, composée elle-même de trois iles, ce qui nous fait quatre iles hières.

CHARRON A l’est de Ré se trouve la paroisse de Charron à la sortie de la sèvre niortaise. C’est une ile. Il y a là une abbaye de l’ordre cistercien. Sur les hauteurs l’église dont le bénéfice est la propriété de Maillezais. Encore une ile sacrée !

Esnandes Charron (Nord à gauche)

LA DIVE  L’ile qui suit est l’ile de la Dive. C’est une ile minuscule d’un kilomètre de long mais elle a une importance stratégique car elle se situe au débouché des rivières de Marans[24] et de St Benoit[25], au centre d’une baie[26] particulièrement bien protégée des tempêtes les plus fréquentes. Au XVIe siècle c’est le port de mer de l’abbaye de St Michel en l’Herm. On y a bâti une chapelle, un oratoire et une grotte dans laquelle un ermite est chargé d’accueillir les naufragés ou les marins en quarantaine avant d’aborder l’abbaye de St Michel. Un voyage maritime qui part de Maillezais est obligé d’y faire escale pour prendre un bateau capable d’affronter la mer océane qu’on qualifiait alors de sauvage. Le sens de sacré s’applique encore à la Dive, c’est la sixième.

Masse1720 de Maillezais à la Dive

Retour à la Dive du XVIe en 2010

A la fin du manuscrit du Cinquième Livre, nos navigateurs quittent la Dive et partent à droite route vers le port d’Olone en Talmondois près duquel ils possèdent un prieuré à Bourgenay[27].

Bourgenay Crypte de l'ancien prieuré de Maillezais

Entrée du port des Sables et sa GrandeJument

La dernière zone où Maillezais dispose d’un revenu est la paroisse de Beauvoir[28] face à Noirmoutier. Or, Noirmoutier a comme nom originel « Herio » avant l’arrivée des moines noirs de St Philbert, ce qui peut nous donner encore « hiero ».

Je ne vais rien ajouter pour l’ile suivante où Maillezais ne possédait rien, il s’agit de l’ile d’Oya ou d’Yeu dont l’orthographe devient parfois « Dieu ».

Nous voilà donc après examen devant des iles d’Hières en plus grande quantité sur l’Atlantique qu’en Méditerranée.

CONCLUSION:

Il m’apparait donc possible que Rabelais ait composé son texte du Tiers-Livre et du Quart-Livre (celui de 1548) alors qu’il avait en gestion le bénéfices des iles de Lérins et le souvenir des iles d’Hyères proches de Montpellier. Le langage qu’il utilise alors est celui de la Provence.

Mais je pense qu’en modifiant le texte du Quart Livre en 1552, il a localisé le théâtre de ses navigations entre Nantes et Bordeaux. Il utilise alors la langue maritime du Ponant qu’il se remémore facilement puisqu’il y a vraiment navigué comme moine bénédictin de Maillezais. Notre « calloïer » a bien accompagné son évêque Geoffroy d’Estissac et son ami Bouchet, de prieurés en abbayes situés sur des iles où la religion est omniprésente tant d’un point de vue spirituel que temporel.

Les iles Hières sont donc autant de l’Océan Atlantique que de Méditerranée.

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] « Composé par M François Rabelais, Docteur en Medicine et Calloier des iles Hières » 1548 Atelier de Pierre de Tours

[2] Œuvres complètes Mireille Huchon pléiade 1994 page 1477 (édition de référence)

[3] Cordelier d’Angoulême, proche de Louise de Savoie et de ses enfants de 1508 à 1521. Il est l’auteur du « Triomphe de vertu », du « Voyage d’outre mer » édité en 1530, et de la « Cabale métrifiée ». Certains auteurs pensent qu’il est le modèle de frère Jean.

[4] Gouvernement du sacré.

[5] Les abbayes royales ont l’obligation de recevoir les hôtes de passage.

[6] Face à Cannes alors que les iles d’Hyères sont plus proches de Toulon.

[7] Je serais d’ailleurs heureux de connaitre les archives qui détiennent la carte originale

[8] Il s’agit de l’édition de la Pléiade de 1994 par Me Mireille Huchon que nous utiliserons tout au long de cet article.

[9] Et non pas Stoechades.

[10] Page 597 Pléiade M Huchon 1994

[11] Petite histoire de l’ile d’Oléron par Paul Thomas éd. Des régionalismes page51

[12] Petite histoire de l’ile d’Oléron par Paul Thomas éd. Des régionalismes page 60

[13] De Maillezais

[14] Brouage, Ville d’histoire et place forte, Eliane et Jimmy VIGE, St Jean d’Angely 1989

[15] Citée dans la Pantagruéline pronostication page 931

[16] Cité dans le Quart Livre chap XXV p 599 Macréons « comme en la mer océane sont les ratz de Sanmaieu, Maumusson.. »

[17] L’étroitesse du Pertuis entraine un retard à la marée montante et un fort courant de la mer vers l’espace entre l’ile et la terre ferme. A la marée descendante le phénomène inverse se passe et l’eau est expulsée de cet espace clos avec force vers la mer. Lors des tempêtes le phénomène est amplifié et particulièrement bruyant. Le sable circule en permanence et les bancs ne peuvent être notés sur une carte. Seul un pilote local expérimenté est d’un secours sérieux.

[18] Capitale Bilbao, nord de l’Espagne, province Basque.

[19] Vaux sur mer à 35km au sud de Brouage.

[20] Rabelais y passera son « enfance monastique » à deux pas de la Devinière.

[21] Dont « l’abbé butinait ses chambrières » chap XVII d’Outre livre V page 762. Il existe une abbaye homonyme proche de Sanxay, diocèse de Poitiers.

[22] Le traverseur des voies périlleuses, modèle de Xénomanes.

[23] Soit 26 ans avant le mont St Michel créé en 708. C’est Ansoald évêque de Poitiers qui demande à St Philbert de créer une « copie » du St Michel du mont Gargano. Cette abbaye était l’une des plus riches du royaume.

[24] La sèvre niortaise

[25] Le Lay

[26] De l’aiguillon actuellement

[27] Mémoire de maitrise, Cédric REDON, le temporel de l’abbaye de Maillezais des origines à 1317. Poitiers 1996-1998

[28] Pierre de la Garnache cède le tiers des seiches péchées par ses hommes (copie de dom Fonteneau tome 25 folio 61 édité par Lacurie.