Les paronomases d’Alcofrybas

(article paru dans le bulletin annuel 2014 des Amis de Rabelais et de la Devinière)

Nom d’auteur

C’est sous le pseudonyme d’Alcofrybas Nasier (anagramme de François Rabelays) que Pantagruel est publié en 1532. Mais lorsqu’il publie Gargantua en 1535, l’auteur devient «Alcofrybas[1] jadis abstracteur de quintessence ». Nasier disparu, il n’y a plus d’anagramme. En 1542 Pantagruel est imprimé par « feu M. Alcofrybas, abstracteur de quintessence ». Sur la page de couverture du Tiers Livre,  Alcofrybas oublié, François Rabelais avoue être docteur en médicine et « Calloïer des îles Hières » jusqu’au Quart livre de 1548. En 1552 le Calloïer disparaît.

Je suis à la recherche de cet instant magique qui voit apparaître une nouvelle idée. On peut arriver à comprendre le sens d’un chapitre, à disséquer les multiples sens d’un mot, mais pourquoi les idées ont-elles jailli à cet endroit et dans cet ordre ?

 

Distillateur et alchimiste

            Le mot Alcofrybas évoque l’alcool. La quintessence est la chose la plus précieuse d’une œuvre. Ce mot est issu du latin « quinta essentia »,  soit une substance cinq fois distillée. Le terme d’abstracteur de quintessence désigne les alchimistes au XVIe siècle. Le mot alchimistes est attesté pour la première fois au chapitre XXII de l’édition princeps de Gargantua[2], car on parlait d’alchemistes au XVe siècle.

L’alchimie ésotérique consiste à rechercher la pierre philosophale par le moyen du « grand œuvre » qui va permettre de transformer des métaux de bas prix en or. Cette science hermétique est déconsidérée depuis le développement de la chimie moderne, mais l’alchimie était une science à part entière au XVIe siècle. Le second objectif de l’alchimie est la recherche de l’élixir d’immortalité. Un médecin comme Rabelais peut souhaiter détenir un tel élixir, et la recherche de l’or pouvait remplacer les voyages en Amérique dont l’Espagne et le Portugal bénéficiaient[3]. Car aujourd’hui comme hier le mal principal du royaume était faute d’argent. Ainsi « la vie très horrificque du grand Gargantua » devient « aurifique », ce qui donne un sens à « l’abstracteur de quintessence » qui devient chercheur d’or.

 

quintessence (2)

JEAN DE ROQUETAILLADE

D’où vient donc l’expression abstracteur de Quintessence? D’un moine franciscain du XIVe: Johannes de Rupescissa. Ce prédicateur et missionnaire est né vraisemblablement vers 1310, il a étudié à Toulouse les textes d’Arnaud de Villeneuve (médecin et alchimiste). Emprisonné en 1349 par le pape Clément VI, il survivra prisonnier sous  Innocent VI et Urbain V et mourra à Avignon en 1366. Rabelais, frère mineur lui aussi, a dû lire ses prêches à Fontenay le Comte. L’œuvre principale de ce frère Jean, écrite en prison, est intitulée  De consideratione quintae essentiae. Selon Roquetaillade, la quinte essence représente le cinquième élément (les vapeurs d’alcool) qu’il ajoute au chaos (eau, air, feu, terre). « L’aqua ardens » distillée de nombreuses fois donne « l’eau de vie ». Roquetaillade assimile le Christ à la pierre philosophale, et la passion au grand œuvre. Paracelse s’en inspire largement en 1533 dans ses recherches d’élixir d’immortalité mais il va remplacer les éléments du chaos par la « tria prima » soufre, mercure et sel. Prophète, Roquetaillade prédit la venue de l’antéchrist, il critique violemment la papauté corrompue d’Avignon en comparant le pape à un oiseau né sans plume[4]:

« Je vous veux faire un conte d’un cas qui advint jadis entre les oiseaux qui est tout semblable à ce que nous voyons qui est déjà advenu a notre saint père le Pape et ce qui lui adviendra cy après…au temps de jadis il naquit un oiseau au monde qui était le plus beau et le plus plaisant à voir qu’il était possible mais il n’avait point de plumes. Les autres oiseaux …le trouvèrent fort beau et eurent pitié de lui, d’autant qu’il ne pouvait voler comme eux par faute de plumes…S’y résolurent entre eux que chacun d’eux lui donnerait de ses plumes ce qu’ils firent et comme ils prenaient plumes il se montrait beau de plus en plus  de sorte que les autres oiseaux lui en donnaient toujours tant plus. Quand cet oiseau se vit bien emplumé et que tous les autres oiseaux lui portaient honneur il commença à devenir fier et orgueilleux et à mépriser les autres…alors toute cette compagnie d’oiseaux alla trouver ce nouvel oiseau et après lui avoir montré son orgueil lui ôtèrent chacun ses plumes…ainsi Messieurs, disait frère Jean au Pape et aux Cardinaux,  il vous adviendra. Car quand l’Empereur les Rois et les Princes chrétiens vous auront ôté les biens et richesses qu’ils vous ont données autrefois lesquelles vous employez en bombance orgueil et superfluités vous demeurerez tout nus. »

L’auteur de ce prêche sera aussitôt mis en prison. En nous suggérant de lire les livres de ce frère Jean, Rabelais évite de dire lui-même que le pape est corrompu, ce qui lui aurait valu le feu de façon certaine.

 

2014-05-20 13portrait de Clément V photo de l'auteur à Uzeste (pelerinage obligatoire)

 

LE PAPE GOT

            Ce sermon me semble avoir plus de rapports avec « l’Ile sonnante » que l’île aux oiseaux de Jacques Cartier.  L’oiseau « le plus beau et le plus plaisant à voir qu’il était possible » ne peut ressembler qu’au Papegot, nom du perroquet au XVIe. Ce volatile à la mode vient des Amériques mais c’est aussi un jeu viril. L’effigie d’un perroquet est installée en haut d’un mat et les milices s’entrainent à tirer à l’arc, à l’arbalète ou à l’arquebuse sur cette cible. Le plus adroit est récompensé et nommé Roy pour l’année, il va diriger la milice. Les noms de famille Roy ou Leroy pourraient venir de cette coutume.

            A une période où la France est en conflit avec le Pape, tirer sur le papegaut avec avantage au Roy avait un sens politique.

Dans ses pérégrinations en Poitou, Rabelais avait entendu parler d’un vrai Pape du nom de Got. Il était en tournée épiscopale comme Archevêque de Bordeaux lors de son élection en 1305. Chaque commune du Sud-Vendée s’enorgueillit de son passage: 

« Bertrand de Got, futur pape, lors de sa tournée pastorale en bas-Poitou, visita les abbayes de Saint Michel en l’herm le 21 avril, d’Angles le 25 Avril, de Lieu-Dieu le 3 mai…»[5]

Clément V, premier Pape français d’Avignon ne fit rien pour sauver les templiers ni les juifs  persécutés par Philippe le Bel. Par contre, Bertrand de Got était un ascendant de la famille de Geoffroy d’Estissac, Abbé de Maillezais. Beraud de Got, père de Clément V ex Bertrand de Got, eut un fils batard Arnaud Garcie de Got qui va s’allier à la famille de Puyguilhem. Cette alliance va donner à nouveau un Bertrand de Got en 1354, puis un Bertrand seigneur de Puyguilhem en 1395, qui engendra à nouveau un Bertrand de Got qui va s’allier à Jeanne d’Estissac. Quand on a un Pape dans sa famille, on en perpétue le souvenir ! Rabelais évoque à plusieurs reprises les « Clémentines », en tant textes juridiques, aux chapitres 51 à 54 du Q.L. Clément V est, en effet, à l’origine du recueil de Décrétales surnommé Clémentines.

 

LE SEL D’OLERON

            Mais quel rapport avec la dame Quintessence reine du royaume d’Entéléchie ?  Le Songe de Poliphile  et  Le Disciple  sont une inspiration permanente pour l’auteur du  Cinquième Livre. Dans tous les cas, il y a une reine, un banquet et un bal. La pratique des textes de François Rabelais va rencontrer sa passion pour la topographie. Il se souvient de son cabotage entre Maillezais et Bordeaux en passant par La Rochelle surnommée alors « la ville de Bacchus »[6]. La compagnie fait le tour de ses propriétés : prieurés, églises, terrains et salines. L’or blanc de l’époque est le sel, celui de l’alchimie, mais aussi le produit conservateur indispensable à l’abbaye. L’océan a quitté les rivages de l’île de Maillezais, où faut-il donc aller le chercher? Vers 1050 Guillaume Chabot, sa femme et son frère vendent des terres et 160 aires de salines[7] à l’abbaye de Maillezais: « Centum sexaginta areas salinorum et totam terram que adtinet sitam in rupepisse ». La livre correspondait à 20 aires saunantes. L’abbaye a donc acheté 8 livres de marais.

            Malgré mes recherches, je n’ai jamais retrouvé ce lieu de Rupepisse. Cependant en 1548 après la révolte de la gabelle ou des pitaults, sauvagement réprimée par Montmorency, le procureur du roi interroge l’évêque pour savoir si Maillezais n’a pas spéculé sur le sel. Le tribunal de Fontenay-le-Comte rend un arrêt qui disculpe l’abbaye et parle de « seize livres de marais assises à la saunière près Olléron).

B52selTribunalFontenay1548 - Copie

 Comme les abbayes ne vendent pas leurs propriétés, il est logique de penser que Rupepisse se trouve proche de l’ile susdite. D’Oléron à Vaux sur mer[8] dont l’abbaye dépend de Maillezais, il faut débarquer à Marennes pour éviter le détroit de Maumusson.

 PARONOMASES

            Rabelais semble utiliser ces deux noms de lieux aux sonorités proches mais au sens différents pour lui fournir des idées de récit. On passe assez facilement du lieu Rupepisse à Jean de Rupescisse. De même Marennes évoque Ma Reine Entéléchie. Ce sont des paronomases qu’un dictionnaire défini curieusement comme une « rencontre vicieuse de mots ». Rabelais connaissait bien la paronomase[9], il est même l’inventeur de ce mot en français. Ce terme est imprimé pour la première fois en 1546, puis en 1547,  au début du chapitre X du Tiers Livre : « Ce ne sont sarcasmes, mocqueries, paronomasies, épanalepses et redictes contradictoires ».  En escamotant ce mot dans l’édition de 1552, l’auteur aurait-il voulu cacher l’une des clés de son inspiration initiale ?

            Bien avant le Tiers Livre il sacrifie à cette mode de la Renaissance : les jeux de mots de toutes espèces. Citons le classique : « service divin et service du vin ». Mireille Huchon estime par ailleurs que « l’île des frères fredons évoque par paronomase le mot Breton, divers éléments concourent à l’identifier avec l’île d’Oléron[10] ». Les Siticines (Livre V,  ch. 2) qui pleurent aux funérailles font penser aux sicinnistes dont la traduction est « histrions ». On pense aux messieurs confondus avec les « messiers » dont la fonction était de dire des messes[11] pour soulager les âmes des défunts de quelques années de Purgatoire.

Pour ma part, j’y rajoute Charron où Maillezais possède l’église paroissiale. Cette phonétique peut faire penser aux Ferrements du Disciple de Pantagruel  comme au « nocher des enfers ». Les Ennasins de l’île des Alliances peuvent être inspirés par Esnandais ou Esnanda, actuellement Esnandes dont Gaucher de Ste Marthe fut seigneur : la punition des traîtres à leur roi était le nez coupé dans l’antiquité. Le souvenir de l’île de Loix permet de rapprocher les paragraphes sur les Chats-fourrés, juges ecclésiastiques, et les huissiers Chicanous. Le lieu-dit Les Baleines inspirerait-il le chapitre du Physetère ? Le rappel de l’abbé des Castilliers ou des Chatelliers à La Flotte en Ré permet de développer le chapitre d’Outre car la flotte permet d’aller « plus outre[12] » et de conquérir le monde. L’arrivée sur l’île de l’Oracle de la Dive au Cinquième Livre est truffée de références à l’alchimie,  annoncée par le terme « michelots de Géber [13]» et on atteint l’île réelle de la Dive en accostant à la pointe de Jébert, port de l’abbaye de St Michel en l’Herm au XVIe.

            Le point commun entre tous ces noms de lieux est d’y posséder une propriété de l’abbaye de Maillezais (prieuré, saline, église, chapelle) ou une abbaye dont le pavillon des hôtes pouvait héberger d’Estissac et « son ménage[14] ».

 

hydrographie

UNE METHODE D’ECRITURE ORIGINALE ?

            On sait Rabelais passionné de toponymie. Sa fonction de secrétaire de l’évêque de Maillezais l’amenait à préparer la navigation annuelle de Maillezais à Toulouse puis le retour vers Olonne en passant par la Dive aux deux fois, enfin écrire le compte rendu de ces visites. Ceci ne peut se faire sans un plan du parcours.

On peut lire dans le prologue du Gargantua :

« croyez vous en vostre foy qu’oncques Homère escrivent l’Iliade et l’Odyssée pensast es allégories…si le croyez : vous n’approchez ne de pieds ne de mains à mon opinion…».

L’une des interprétations de ce texte signifie qu’Homère comme Ulysse ont réellement navigué : c’est l’explication que je préfère.

Quelques lignes plus loin Rabelais nous affirme :

« à la composition de ce livre seigneurial, je ne perdiz ne emploiay oncques plus ny aultre temps, que celluy qui estoit estably à prendre ma réfection corporelle : savoir est, beuvant et mangeant ».

Personne ne semble croire que Rabelais a procédé ainsi, mais la méthode qu’il assure utiliser le permet pourtant. Se souvenant d’un nom de lieu, il trouve le titre du paragraphe. « Buvant et mangeant », les pages d’un chapitre sont couchées sur le papier.

Il accumule un nombre d’articles important, mais leur lien est ténu. Ce sont des observations, des anecdotes, des relations de voyages, des situations cocasses, des jeux de mots en somme « moqueries paronomasies, épanalepses et redites contradictoires ». Il décide d’en faire un livre. Il prend alors les chapitres qui l’intéressent car les idées s’enchainent, il en élimine d’autres qu’on retrouve après sa mort (le Cinquième Livre, un assemblage d’éditeur). Il y rajoute des souvenirs de livres qu’il a lus. Il modifie d’une édition à l’autre ce qui n’est plus d’actualité ou risque de l’entrainer au bucher.

            Les pierres qu’il utilise pour construire son temple du Pantagruélisme proviennent de multiples carrières. Le ciment et le plan feront finalement le roman.

Si telle est sa façon d’écrire, ce n’est pas un auteur qui a peur de la page blanche. Amoureux des mots et de leur sonorité, il a inventé une méthode infaillible pour ne pas être à cours d’idées.

 

Jean-Marie Guérin



[1] Evoqué aussi au chapitre VIII du Gargantua « le capitaine Chappuys et Alcofribas».

[2] Cette graphie  est abandonnée au profit de la forme alchymiste à partir de 1542 .

[3] Hypothèse développée par Mireille HUCHON dans la biographie de l’auteur : « Aux découvertes du Nouveau Monde… Rabelais va substituer, comme revanche de la royauté française, les navigations mythiques des Argonautes après la conquête de la Toison d’or. » Rabelais, NRF, Gallimard, p. 63

[4] François Bruys, Histoire des papes depuis St Pierre, 1732,  Henri Scheurleer.

[5] Gilles Bresson, Abbayes et prieurés de Vendée, éditions d’Orbestier, 2005, p. 181.

[6] « A tel point que les chroniqueurs parlent de la ville de Bacchus » Jean-Luc Sarrazin HID35-2008 « Commerce maritime et projections atlantiques des ports français. Le cas des ports du sel. » p118

[7] Cité dans l’histoire de Maillezais par Lacurie, dom Fonteneau vol.25 fol.13 Médiathèque de Poitiers.

[8] Qui est à l’origine de l’abbaye de Seuilly.

[9] Mireille Huchon et Guy Demerson considèrent que Rabelais utilise souvent la paronomase dans ses textes

[10] Rabelais, Œuvres complètes, La Pléiade, Mireille Huchon, 1994, réédition 2005 p. 1604.

[11] Apedestes, Livre V.

[12] Devise de Charles Quint.

[13]Fin du chap. XXIIII : « Comment les 32 personnages du bal combattent. » Les michelots sont des pèlerins qui vont visiter un site religieux dédié à l’Archange St Michel. Géber, scientifique égyptien du VIIIe siècle est considéré comme le fondateur de l’alchimie.

[14] Manuscrit du Livre V, « Comment avoir pris congé de Bacbut ».  « vous pourroit estre utile et necessaire pour le reste de vostre mesnaige ». Rabelais, Œuvres complètes, La Pléiade, Mireille Huchon, 1994, réédition 2005 p. 912.