En 2016 le titre d’un article de l’Express au sujet de la Dive était « L’ile qui a appris à vivre sans sa mer ». Au milieu d’un océan de céréales, elle reste cependant un témoignage du passé.

Une dizaine d’habitants en haut comme en bas, c’est un minuscule village d’un km de long. Sa force est dans la symbolique qu’elle dégage.

A l’époque où les références à l’antiquité grecque avaient plus d’importance que le buzz sur le net, c’était « l’Acropole du marais ». Ce mot était bien choisi car il reste toujours un couple de chouettes d’Athéna que les ornithologues observent en été, comme dans les falaises de l’acropole d’Athènes.

Le temple local est assez modeste : c’est une chapelle. Elle est dédiée à Saint Hilaire de Poitiers en raison d’une légende chrétienne affirmant que notre saint a chassé de l’île de la Dive les serpents qui l’infestaient. Les plus évocateurs des vitraux XIXe sont ceux de Sérigné et de Foussais qui rappellent que St Hilaire a vaincu l’Arianisme. D’où vient cette légende ? Vers 566 Fortunat, poète italien à la cour d’Austrasie, écrit l’histoire de St Clément qui maitrise le Graouilly, monstre légendaire de Metz[1]. A Paris il écrit à la demande de St Germain, la vie de St Marcel qui aurait maitrisé un dragon. Puis Venance Fortunat secrétaire de la reine Sainte Radegonde devient évêque de Poitiers et raconte l’histoire de St Hilaire chassant les serpents de la Dive. La domination de ces reptiles démoniaques apparait issue de l’imagination du saint évêque, poète italo-poitevin. Il convient d’en faire une lecture allégorique.

Il existe à la Dive une GROTTE dite de L’ERMITE, probablement aménagée par les moines de Saint Florent de Saumur autour de l’an mille. En 1524, dans les Annales d’Aquitaine, Jean Bouchet[2] écrit qu’au 4e siècle, au cours d’une tempête, Sainte Hélène échoue avec les reliques de la Sainte Croix. Elle fonde l’abbaye de Saint Michel en l’Herm et confie les reliques à l’ermite de la Dive. Retrouvées en 1128, elles deviennent le but d’un pèlerinage important au moyen-âge. Ainsi les chanoines de Saint Hilaire le Grand de Poitiers, dont l’abbé est le roi de France sont astreints à résidence. Mais les deux seuls pèlerinages pour lesquels ils sont autorisés à quitter leur abbaye sont St Michel en l’Herm et Rome.

La Popelinière, fin XVIe, protestant mais ami de l’abbé de Saint Michel, Jacques de Billy, est plus précis sur le rôle de l’ermite :

Sur quoi l’ermite pris l’occasion d’éloigner avec sa vie, sa demeure d’entre un si grand peuple qui y augmentait toujours. Si bien qu’ayant eu permission de se retirer à la Dive, ile prochaine : à sa requête on lui bâti une chapelle, oratoire, petite cellule, et autres accommodements tant pour se retirer que pour recevoir et instruire tous ceux qui battus de la tempête marine ou autrement auraient vouloir de descendre avec dévotion pour le visiter…

A la même époque, Nicolas Rapin, compose un très beau poème qui commence par :

La Dive qui jadis fut nymphe de la mer

Et encor en la mer dans un rocher habite…

C’est probablement ce poème qui a fait naitre la légende d’une divinité antique ayant donné le nom de Dive à notre île.

 

Rabelais altère avec humour cette « Dives Insulae » en Temple et Oracle de la Dive bouteille. Il est moine à Maillezais et ami de Jean Bouchet, le procureur de la famille de La Trémoille : seigneurs de Thouars, Taillebourg, Talmont, Olonne et de l’Ile de Ré. On lit dans les annales d’Aquitaine de Bouchet :

Des serpents ne se trouvent jamais où il y a des reliques saint Hilaire qui a été le vainqueur des langues serpentines, des hérétiques et ennemis de la foi…

Plus loin il cite :

 l’isle Dyve en Poitou dont saint Hilaire avait chassé les serpents et couleuvres.

En 1524 Rabelais devenu moine bénédictin est secrétaire de Geoffroy d’Estissac abbé et Évêque de Maillezais, abbé de Cadouin, doyen de St Hilaire de Poitiers, prieur de Ligugé et abbé de Celles sur Belle échangée en 1515 contre l’abbaye d’Angles tout près d’ici.

La possibilité d’un rapport entre l’ile de la Dive et la dive Bouteille m’a été révélée en 2003 par un article savant de Gilles Polizzi, chercheur CNRS de l’université de Haute Alsace. Après Pantagruel et Gargantua, suivent 3 autres livres dont le but est d’atteindre le Temple de la Dive Bouteille. Le Tiers livre parodie un ouvrage de Tiraqueau sur les lois du mariage. Le Quart Livre est une navigation d’île en île à la façon d’Ulysse. Le Cinquième livre, posthume, est un assemblage d’éditeur à partir de brouillons de Rabelais. Le temple de la Dive Bouteille ressemble à celui de la pythie de Delphes mais les navires arrivent curieusement dans une ile située entre La Rochelle et Olonne. Le site RENOM du Centre d’Etudes Supérieures de la Renaissance de Tours y reconnait l’île de La Dive depuis quelques années.

En comparant les propriétés de l’abbaye de Maillezais avec les lieux cités, je me suis rendu compte que Rabelais avait utilisé des souvenirs de cabotages inter-îles pour écrire ses navigations. Les archives de Maillezais ont brulé, mais nous aurions du avoir « la puce à l’oreille » car Pantagruel voulant visiter le tombeau de Geoffroy de Lusignan à Maillezais,

passa par Ligugé, Lusignan, Sanxay, Celles, St Liguaire, Coulonges, par Fontenay le Comte.

Ce texte que vous connaissez tous est suivi par « dont passant à la Rochelle, se mit sur mer et vint à Bordeaux, …de là vint à Toulouse »[3].

Or, Maillezais perçoit la dime d’églises proches de Toulouse. Deux églises à Agen dépendent de Maillezais. A Bordeaux l’abbaye gère le mont judaïque. Geoffroy d’Estissac a des intérêts à Bergerac, Cahuzac et Cadouin en Périgord. Le retour de Bordeaux aux Sables se fait en passant par la Dive. Tous les passionnés de Rabelais reconnaissent dans son œuvre l’empreinte de l’aventure poitevine. Cependant aucun n’a imaginé que ce voyage en bateau, pouvait se faire hors du diocèse de Maillezais. Pourtant toutes ces abbayes possèdent des marais salants en Bas-Poitou, Aunis et Saintonge. Pantagruel lui-même est inspiré d’un petit diable de mystères qui jette du sel dans la gorge des ivrognes endormis. Vin et sel sont à la source de l’œuvre de Rabelais.

            J’ai eu l’occasion de défendre en Sorbonne dans l’amphithéâtre Richelieu, la présence de Rabelais en bas-Poitou et en Aunis. Le colloque international de 2014 dont le titre était « Inextinguible Rabelais », m’a permis de rencontrer les auteurs de mes lectures favorites. En dehors des invités français parmi lesquels deux vendéens : Myriam Marrache-Gourraud et François Bon enfant de St Michel en l’herm, j’ai été très étonné de croiser des universitaires canadiens, américains, anglais, Suisses, italiens, et plus encore des Japonaises. Alors que Rabelais est peu étudié dans les collèges et lycées en France, les universitaires du monde entier se passionnent toujours pour son œuvre dans la version originale.

Mon intervention m’a donné l’occasion de prouver que le personnage de Picrochole qui s’oppose à Gargantua avait bien pour modèle Gaucher de Ste Marthe seigneur de Lerné, mais aussi seigneur d’Esnandes, à 15 km d’ici. Sa fille deviendra dame de Champagné les marais. Ce  colérique Ste Marthe ne payait pas son dû à l’abbaye de Maillezais ni à son suzerain, le prince de Talmont.

En relisant la « Vendée pour les nuls »[4] de Michel Chamard, j’ai partagé son étonnement concernant la présence  d’Olonne dans le Gargantua.

Fayoles quart roy de Numidie envoya du pays de Afrique une jument… elle fut ammenée par mer en trois quarracques et un brigantin jusques au port d’Olonne en Talmondois

J’ai appris, grâce aux archives numérisées de Vendée, que Bourgenay était un prieuré de Maillezais : voilà pourquoi Olonne était connu de Rabelais. Le rocher à l’entrée du port s’appelle à l’époque « la grande jument ».C’est actuellement la bouée du Nouch qui marque l’arrivée du Vendée-Globe. Fayolle, cousin des Estissac, est allé en croisade en Tunisie, c’est pourquoi il est évoqué malicieusement comme roi de Numidie. Ses armes se blasonnent comme celles de la famille d’Anne de Pisseleu Duchesse d’Étampes. J’ai ensuite comparé le texte des « Grandes chroniques du géant Gargantua » au « Gargantua de Rabelais » écrit un an plus tard. Seule différence, la jument est piquée par des mouches qualifiées par Rabelais de « bovines ». En grec « oïstros » se traduit par « taon » ou « mouches bovines », mais il désigne aussi l’oestrus ou chaleurs animales. En conclusion la grande jument de Gargantua est en chaleurs et elle évoque bien la maitresse de François.

Il y a pourtant un Rabelais sérieux qui veut construire une langue française inspirée du grec comme du latin et de l’hébreu ainsi que des différents parlers régionaux. Tapez sur le net  « collège de France Olivier Pedeflous colloque juin 2016 », vous allez comprendre.  J’évoque ce jeune grammairien de la Sorbonne car il a aussi été enseignant à l’ICES à La Roche sur Yon.

Rabelais avait à sa disposition tous les livres imprimés à Lyon ou Paris. On retrouve son texte farci de phrases des auteurs grecs et latins. Le seul inconvénient est que la petite fouace du départ devient un énorme hamburger peu digeste. Rabelais est un farceur à prendre au sérieux car en altérant tous les textes, il vous invite à lire les originaux.

Un dictionnaire des 680 néologismes de Rabelais toujours usités, est paru récemment : je vous en donne quelques exemples : que serait de Gaulle sans le mot chienlit, le foot sans le ballon, les sciences occultes sans l’alchimie, le Poitou sans le baudet, la chasse sans bredouille, le mariage sans le cocuage, la cuisine sans omelette ni saucisson et la religion sans le démon. Enfin citons la canepetière dont il fait son oiseau emblématique.

Revenons à La Dive, le texte rabelaisien parle d’une île située entre La Rochelle et Olonne. Les marins sont qualifiés de « miquelots de Geber », évoquant l’alchimie. Mais les miquelots sont aussi des pèlerins à Saint-Michel abordant à la pointe de Jébert située au bout de l’ile de la Dive.  La compagnie débarquée traverse des vignes, pénètre dans une grotte qui contient une cheminée-bouteille située au niveau de la mer. Dans ce nombril du monde rabelaisien, les quatre éléments du chaos sont présents comme à Delphes : la terre, le feu, le vent et la mer. Seule une cheminée dans une grotte en bord de mer rempli ces conditions. Yannick Jaulin a réussi la même performance à Pougne-Hérisson mais il lui manque la mer. Le début de l’île sonnante ressemble étrangement à notre île : les navigateurs décident de s’arrêter sur un petit roc avant d’aborder dans l’île principale. Il y a un petit jardinet cultivé par un ermite. Une carte et un texte du XVIIe détaillent cette description.

Rabelais donne souvent une indication en fin de chapitre pour évoquer le lieu qui l’a inspiré. « Dives insulae »,  c’est ainsi que la Dives est évoquée au XIVe. Jusqu’au XIXe on écrit la Dives avec un S.

Le Cinquième et dernier Livre de Rabelais se termine par

« le souterrain dominateur est qualifié dans presque toutes les langues d’une épithète évoquant les richesses »  

C’est Ploutôn pour les grecs, celui qui enrichit. Cicéron parle « d’un dieu à qui nous donnons un nom qui marque ses richesses, parce que tout vient de la terre et y retourne ». Or le mot richesses en latin se traduit par dives.

Cela fait beaucoup de détails troublants.

On a la conviction que le roman allégorique s’est inspiré d’un lieu réel parfaitement connu de l’auteur.

Reste à évoquer les textes qui ont inspiré François Rabelais :

La description du temple et oracle de la dive bouteille est parfois un copier-coller du Songe de Poliphile. Le jardin de William Christie comme celui de Versailles sont en grande partie inspirés des dessins qui illustrent cette œuvre. A Delphes, Dionysos meurt puis ressuscite, comme la vigne renait au printemps. Deux chapitres copient le Bacchus de Lucien de Samosate. A cette époque, Bacchus permet d’évoquer le vin, la poésie, l’amour, la mort, la résurrection et même la transsubstantiation. La Rochelle est alors surnommée la ville de Bacchus. Ce thème est récurrent, puisqu’un siècle après, deux statues antiques de Bacchus et deux tableaux de Nicolas Poussin relatant le triomphe de Bacchus, ornent le château du cardinal de Richelieu à Richelieu. 

Le rapprochement entre le culte de Bacchus et le Christ avait été évoqué dès le 13e siècle par un moine cordelier puis bénédictin à Maillezais sous l’évêque Geoffroy… J’ai dit 13e et non 16e. Geoffroy Pouvreau était le premier évêque de Maillezais. Le moine, né à St Pierre du chemin, avait pour nom Pierre Bersuire, il devint secrétaire du pape, un ami de Pétrarque et l’un des clercs parisiens les plus savants sous Jean le bon. C’est son interprétation d’Ovide : Ovidius moralizatus qui va assimiler Bacchus et le Christ. Souvenez-vous du passage de la bible : je suis la vigne, puis l’affirmation de la présence réelle du corps et du sang du christ dans le pain et le vin. C’est une cause importante du combat entre catholiques romains et protestants. Les rochelais lancent un ultimatum aux défenseurs de l’abbaye de Saint Michel en l’Herm en 1568 : arrêtez de dire la messe papale et l’abbaye ne sera pas détruite. L’abbaye sera prise et ruinée, ses 400 défenseurs massacrés, la chapelle de la Dive et l’abbatiale seront saccagées.

Que dit la bouteille à la Dive: un mot connu de toutes les nations : T R I N C H non pas  i n c, ni q u e, c’est le signe d’une anagramme cachée : il ne peut être que celui de CHRIST seul détenteur de la vérité, et but ultime de ce pèlerinage marin.

 

Il est essentiel pour mieux comprendre Rabelais d’étudier les textes qui ont inspiré son récit, c’est le travail des grammairiens. Il est aussi important de connaitre sa vie en bas Poitou pour rétablir le sens et la chronologie de son écriture car les éditeurs en ont modifié l’ordre.

 

Ces textes méritent bien plus qu’une évocation sur une carte de restaurant.

Avec Coulonges, Fontenay le comte, Maillezais, l’Hermenault, le pays luçonnois, Talmont, Olonne,   La Dive,    le Bas-Poitou est bien un autre pays de Rabelais.

 

Je vous remercie de votre attention  et vous invite à taper sur internet le mot « iledeladive » tout attaché pour retrouver les blogs qui vous donneront d’autres informations.

 



[1] Privat Jean-Marie direction, Dans la gueule du dragon, éditions Pierron, Drac de Lorraine, université de Metz, 2000, Le dragon dans la légende de Saint Clément, Mireille Chazan, p.22.

 

[2] Bouchet Jean, Les annales d’aquitaine faicts et gestes en sommaires des Roys de France et D’Angleterre et des pays de Naples et de Milan, impr. Bouchet Jacques, Poitiers, 1524.

[3] OC Pantagruel chap. V p230

[4] Chamard Michel, La Vendée pour les nuls, 2014, chap. 21 Dix artistes, savants et écrivains, p.339-341.