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Conférence du samedi 14 octobre 2017 au château de Javarzay à Chef-Boutonne (deux-sèvres) dans le cadre de l'année 1500 en Mellois.
Nous devons nous présenter : Jean Marie et Mary Guérin passionnés par le personnage de Rabelais, nous tentons de le faire revivre dans sa période poitevine. Le qualificatif qui nous convient le mieux est celui de rabeloteur, mélange de rabelaisant et de radoteur, néologisme inventé par l’épouse du président de l’association « les amis de Rabelais et de la Devinière » à laquelle vous pouvez adhérer sans aucun diplôme.

1-La VIE et l’ŒUVRE de François Rabelais

On cite souvent Rabelais sur les menus de restaurants, à la fête du saucisson, ou pour vendre du vin de Chinon, mais plus personne ne le lit en version originale excepté par obligation scolaire. Je dois donc vous évoquer sa vie et son œuvre à grands traits. Naissance vers Chinon vers 1494, probablement placé très jeune dans un monastère. On retrouve sa trace en 1521 à Fontenay le comte où il est moine prêcheur franciscain. Passionné par l’étude du grec, il se risque à écrire à Budé qui se trouve à la cour de François 1er.

Pour expliquer la position de ces intellectuels à la cour je vais vous raconter ce qu’en dit Budé : le roi François 1er lui demande de lire du grec à haute voix devant la cour. Budé s’exécute et les nobles les suivent. Budé de commenter :

« J’avais l’impression d’être un singe au milieu d’un troupeau d’ânes ».

C’est l’étude des auteurs grecs en compagnie d’un autre cordelier de Fontenay le Comte nommé Amy qui va distinguer Rabelais des autres moines de son couvent. En 1524 il se met sous la protection de l’évêque de Maillezais Geoffroy d’Estissac. Après être allé à Paris où il a le temps de faire deux enfants, il entame en 1530 des études de médecine à Montpellier. Il va exercer à Lyon, tout en fréquentant les imprimeurs lyonnais. Les Grandes chroniques du géant Gargantua dont l’auteur est inconnu, sont un succès de Librairie de l’époque. Le fils de Gargantua, Pantagruel devient le sujet de son premier livre. La Sorbonne garante de l’orthodoxie religieuse et des bonnes mœurs, le condamne pour obscénité. Il continue dans la veine chevaleresque et il reprend à sa façon l’histoire du géant Gargantua. Il se place ensuite sous la protection des frères Jean et Guillaume Du Bellay. Il prépare un brouillon de navigation vers le temple de la Dive Bouteille mais ne publie rien. C’est après une interruption de12 ans qu’il écrit le Tiers Livre où Panurge évoque son possible mariage et la peur d’être cocu, prétexte à philosopher entre les lignes. Dans le Quart livre, il reprend ses brouillons de navigation et rajoute une critique violente de l’église romaine. Il meurt en 1553 et on publie 9 ans après sa mort, la part abandonnée de ses brouillons: le Cinquième livre.

J’en profite pour vous faire remarquer que de nombreux peintres ou dessinateurs ont illustré ses livres et qu’une exposition de Pierre et Annick Debien a lieu à Poitiers en octobre et novembre sur le thème de « Rabelais si tu revenais ».

 

2-Rabelais a une écriture très particulière

Il faut connaitre les modes littéraires de l’époque pour comprendre la méthode d’écriture de François Rabelais. Le retour aux textes grecs de l’antiquité, la fréquentation de l’Italie, entraine la publication de livres de chevalerie qui font rêver la noblesse. Les auteurs sont appelés grands rhétoriqueurs, à l’image de Jean Bouchet, gestionnaire des biens des « la Trémoille » et grand flatteur du protecteur de Rabelais. C’est ainsi que vivent les écrivains de l’époque. On reconstitue la généalogie des grandes familles, il est de bon ton de descendre d’un héros troyen, le roman est dédicacé au commanditaire, ce qui en améliore ainsi l’image.

Rabelais se moque de ce style en écrivant Pantagruel et Gargantua.

Il s’adresse à des nobles instruits qui sont aussi des soldats : ne vous étonnez pas que ce soit un peu gaillard. C’est la seule façon de faire lire des romans aux hommes.

Cela me rappelle une maxime, en somme un adage, une sentence, une pensée, une parole mémorable, et pour faire plus savant un apophtegme, d’un philosophe contemporain, qui nous a malheureusement quittés l’an passé : Michel Galabru :

Si une femme dit que la route qui mène au cœur d’un homme passe par l’estomac, elle a visé trop haut.

 La seconde rhétorique ou poésie connait les mêmes travers. Puis la mode change, et des érudits qui ont fréquenté les écoles parisiennes, introduisent à Poitiers une poésie nouvelle. La sylve ou poème forêt va apporter un peu de fraicheur et de spontanéité. On peut facilement imaginer ce jeune Rabelais à Fontaine le Comte grâce à un texte[1] de son ami Jean Bouchet :

« Si très ami des muses je me sens,

que je voudrais toujours être avec elles,

et leurs amies y volant avec ailes,

ainsi que vous, qui à vos clairs ruisseaux,

bois verdoyants et petits arbrisseaux […]

Où bien souvent se trouve au clair matin, ce Rabelais,

sans oublier Quentin, Trojan, Petit, tous divers en vêture »

Ce texte est à rapprocher du début du Gargantua :

 « et encore que la journée se soit passée sans livres,

elle n’était pourtant pas passée sans profit.

Car dans le beau pré ils récitaient par cœur quelques plaisants vers des Géorgiques

de Virgile, d’Hésiode, du Rustique de Politien,

ils écrivaient quelques plaisantes épigrammes en latin,

ouis, ils les mettaient en balades et rondeaux en langue française. »

La sylve de Politien introduite par Nicolas Petit commence par une inspiration très forte, la fureur poétique souvent d’origine bachique, ce que Bouchet évoque ainsi

 « Les bons vins, que bien aimons entre nous poitevins ».

poitiersXVIe

A partir d’un simple mot, quelques lignes déclamées à la fin du repas devant des amis, seront reprises plus tard et on verra apparaitre ces longues listes caractéristiques de la sylve et de l’écriture de Rabelais. Couche après couche, le travail complexifie la pensée initiale au point de créer un texte très érudit. Il faut aussi mettre dans le roman une part de soi-même ; ce que Rabelais fait avec délice tout en se moquant de lui et des autres. Il veut nous faire croire que l’inspiration lui est venue facilement alors qu’il mangeait et buvait force vin frais. Un long travail de réécriture après l’inspiration poétique, comme le plaisir de jouer avec les mots sont, à coup sûr, une signature rabelaisienne.

 

3-La topographie passionne François Rabelais

Maitre François est féru de topographie et d’étymologie, les lieux et les mots. Un simple toponyme et un son très proche ; il invente la paronomase. Exemple : à partir de l’ile de Loix, il construit un chapitre entier sur les hommes de lois.

Rabelais a inventé plus de 600 nouveaux mots de la langue française. Omelette saucisson baudet canepetière caillebottes assimentées, en voilà de biens poitevins. Je tiens à votre disposition le livre récent de Jacky Vellin qui recense les 600 néologismes ou mots nouveaux de Rabelais qui sont toujours en usage.

L’évocation d’un nom de lieu dans un texte rabelaisien, rend cet endroit célèbre pour l’éternité.

Je vous donne un exemple pris au hasard : Javarzay. Javrezay Lavrezay

J’aurais pu parler de Celles sur Belle, Ligugé, Fontaine le comte, Poitiers

Le site internet de référence est le site RENOM du Centre d’études supérieures de la Renaissance de Tours.

Rabelais a parlé du monde entier, voyez comme il me reste des conférences à donner si on me sollicite partout. Pour comprendre les raisons de ces citations, il est important de connaitre l’histoire du temps au plus près de l’édition du livre.

 

4-Il faut pour acquérir la célébrité à l’époque, des protecteurs influents 

Et Geoffroy d’Estissac était abbé de Celles sur Belle,

Il était le protecteur de Rabelais à Maillezais. Il devient abbé et évêque de Maillezais en 1518 mais aussi un grand collectionneur de charges prestigieuses. Nous n’avons pas de portrait de lui, nous ne connaissons pas son âge mais il est manifestement de la génération qui précède Rabelais. Il est issu d’une vieille famille du Périgord où il devient abbé de Cadouin. Son frère est maire de Bordeaux et la famille est implantée à Bergerac et Cahuzac. Cette maison s’installe en Poitou plus précisément à Coulonges sur l’Autize sous Louis XI. Geoffroy devient en 1502 prieur de Ligugé puis abbé d’Angles près de La Tranche sur mer actuellement. Il échange en 1515 cette abbaye contre celle de Celles, sur Belle, que vous connaissez tous. Il suit la cour et reste en relation avec Rome car il est aussi protonotaire apostolique. Rabelais lui servira d’intermédiaire lors de ses visites à Rome. Il aménage le prieuré de Ligugé comme une maison de campagne car Poitiers attire les intellectuels en lien avec le droit civil ou religieux. D’Estissac est aussi doyen de St Hilaire de Poitiers dont le roi est l’abbé en titre. Il y fait construire le doyenné toujours visible. A Niort, il construit un hôtel particulier. C’est une famille très importante en Poitou au point que son neveu deviendra sénéchal du Poitou, représentant du roi dans la province. Ce sont ses neveux qui lui succèdent à Celles sur Belle, Poitiers et Ligugé. Le relais est pris par la famille de Cahuzac à la génération suivante. C’est ce qu’on appelle le népotisme qui est toujours en vogue actuellement lorsqu’un élu embauche un membre de sa famille ou favorise un proche.

Outre la protection des rois Louis xi, Charles viii, Louis xii, François 1er et Henry ii, cette famille bénéficie de l’aide de sa parentèle, les de Chabot et de Luxembourg.

 

5-Il faut pour acquérir la célébrité à l’époque des protecteurs mais aussi des amis de préférence érudits comme Demoulins de Rochefort, Thenaud de Melle et  Pierre de lille d’Aulnay…

Parlons de l’entourage du futur roi. Deux personnages choisis par Louise de Savoie servent de maitre d’école à François d’Angoulême. François Demoulins de Rochefort est issu d’une famille de Mirebeau dont le père fut un temps maire de Poitiers. Il deviendra abbé de St Mesmin proche d’Orléans et il y protégera l’ami intime de Rabelais qui fuit Fontenay le comte ; ce moine cordelier justement appelé Amy a m y qui va finir sa vie à Genève.

Le second maitre d’école est Jean Thenaud originaire de Melle. Il est envoyé à Jérusalem par Louise de Savoie. Il devient écrivain à l’intention du futur roi. Dans son manuscrit « La Marguerite de France » il fait remonter la généalogie de la famille d’Angoulême jusqu’au déluge. Parmi ses personnages un géant qu’il appelle Gargalasua et un individu prénommé Nazaire qui préfigurent pour certains, Gargantua et Nasier nom sous lequel Rabelais se dissimule. Il parle pour la première fois des moines grecs vivants sur des iles : les calloïers. Et Rabelais se déclare « docteur en médecine et calloïer des iles Hières » lors de l’édition du Tiers livre.

            Le premier à citer Rabelais en 1529 dans un livre intitulé « les trois calendriers » est un certain Pierre de Lille. Il réside alors au monastère des Carmes d’Aulnay, de Saintonge actuellement, mais poitevin à l’époque. La mère du roi, Louise de Savoie, est d’ailleurs dame d’Aulnay. Ce moine érudit a résidé à Rome, c’est un astronome réputé qui a conseillé au pape une réforme du Calendrier. Que dit-il ?

 « les philosophes sont en grand désaccord sur les principes de la nature, sur la genèse des dieux…, et davantage encore sur les sectes philosophiques. C’est ce qu’on peut voir chez Lucien, dans la traduction qu’en a donné Rabelais, moine de Maillezais. »[2]

Saviez vous que Rabelais était un éditeur sérieux d’almanachs. Voici une reproduction d’un almanach de 1535 retrouvé récemment en Italie.

 

A proximité de Poitiers, le cercle de Ligugé regroupe des protecteurs éminents et des amis assoiffés de connaissances.

 

Le renouveau du monachisme est à la mode vers 1500. Il fait partie des sujets de prédilection de nos clercs. Les épîtres de Bouchet[3] permettent de dessiner un cercle d’amis poètes, juristes, parfois très jeunes et soucieux de réformer l’Église. Leur origine se partage entre le Poitou et l’Angoumois. Les fédérateurs principaux sont Ardillon et Estissac. Il faut aussi noter l’attachement de ces érudits aux maisons de Savoie et d’Angoulême.

 

Tiers Livre chap.43 « Frère Jean dit qu’il avait bien connu Perrin Dendin on temps

qu’il demeuroit a la Fontaine le Comte soubs le noble abbé Ardillon »

 

La famille de ce noble abbé est originaire de Saintonge et elle est apparentée aux Prévost de Sansac[4] originaire de Nanteuil-en-Vallée[5]. La première mention d’Antoine Ardillon date de 1512 : il est prieur de Notre-Dame-des-Bois à Secondigny. Ce prieuré dépendait de l’abbaye de Fontaine-le-Comte dont l’année suivante, Antoine deviendra l’abbé.

 

Jean Bouchet est l’ami intime de Rabelais. Ils échangent des poèmes en attendant de se revoir à Ligugé. Bouchet a regroupé ces échanges épistolaires sous le titre

 « Épîtres de Maitre François Rabelais homme de grandes lettres grecques et latines à Jehan Bouchet, traitant des imaginations qu’on peut avoir en touchant la chose désirée »

Rabelais supplie alors Bouchet de venir à Ligugé et termine par:

A Ligugé ce matin de septembre Sixième jour, en ma petite chambre

Que de mon lit je me renouvellais Ton serviteur et ami Rabellays

Jean Bouchet est gestionnaire de la famille de la Trémoille : vicomtes de Thouars, princes de Talmont et seigneurs de Taillebourg. Il inspire un personnage des navigations des Quart et Cinquième livres de Rabelais : Xénomanes le traverseur des voies périlleuses. Il est parfaitement possible que Rabelais et Bouchet aient navigué ensemble car la famille de la Trémoille était seigneur de la moitié de l’ile de Ré et les monastères de St Hilaire le grand et de Maillezais y avaient des salines et des dimes à percevoir.

Je vous ai parlé de Jean Bouchet de Poitiers, grand rhétoriqueur mais aussi auteur de mystères, ces théâtres joués sur les parvis des églises, avant Noël ou Pâques. On prêche la passion à l’extérieur de l’église et on la montre par personnages. En aout 1508, à Poitiers, c’est 9 jours de spectacle sur la passion du Christ. Le but est didactique mais c’est par le rire qu’on attire les foules. C’est le rôle dévolu à la diablerie qui entraine les âmes vers la gueule d’enfer. Les diables vont à la rencontre des spectateurs. Ils sont chargés de diminuer la tension dramatique du sujet. Ils matérialisent l’au-delà, alors que les spectateurs s’intéressent bien plus au : vin d’ici. L’un de ces héros est un petit diable qui jette du sel dans la gorge des ivrognes endormis : il s’appelle Pentagruel. Rabelais va en faire à l’inverse un sympathique géant. Il va retenir le sel et le vin comme éléments structurants de ses récits et altérer par la dérision tous les thèmes sérieux. Comme dans les mystères, l’ambition de Rabelais est d’amuser et d’instruire.

Pour vous montrer combien la lecture de Rabelais est un spectacle aussi violent qu’un western italien. Voici un extrait du chap. xiii du Quart livre :

« Maitre François Villon sur ses vieux jours se retira à st Maixent en Poitou sous la protection d’un homme de bien abbé du lieu. La pour donner du passe temps au peuple il entreprit de faire jouer la passion en façons et langage poitevins…

le mystère pourrait être prêt pour la fin des foires de Niort, restait seulement à trouver des habillements convenables aux personnages…Villon demanda à frère Etienne Tappecoue de lui prêter une chape et une étole. Tappecoue refusa…

le samedi suivant Villon fut averti que Tappecoue était allé quêter à St Liguaire et qu’il serait de retour vers les deux heures de l’après midi…donc il fit la parade de la diablerie dans toute la ville et sur le marché…finalement il les emmena banqueter dans une ferme où passe la route de st Liguaire. Cachons-nous jusqu’à ce qu’il passe et préparez vos fusées et vos tisons. Tappecoue arrivé à cet endroit tous sortirent sur la route devant lui en grande alarme, jetant du feu de tous cotés sur lui et sa jument, sonnant de leurs cymbales et hurlant en diables. Hho hho hho, brououououou, rouououou, hou hou hou, hho hho hho frère Etienne fesons nous bien les diables ?

La jument toute éffrayée se mit au trot, à pets, à bonds, au galop, à ruades, fressurades, doubles ruades, et pétarades, tant qu’elle fit tomber Tappecoue, quoiqu’il se tint à la couverture du bât de toutes ses forces. Les étrivières étaient de cordes ; du coté sans montoir sa sandale était si fort entortillée qu’il ne put la retirer. Ainsi il était trainé à écorche cul par la jument qui multipliait toujours les ruades contre lui et s’égarait de peur parmi les haies, buissons et fossés. De façon qu’elle lui brisa toute la tête si bien que sa cervelle tomba près de la croix hosannière, puis les bras en pièces détachées, l’un par ci l’autre par là, les jambes pareil, et puis des boyaux elle fit un long dépeçage en sorte que la jument arrivant au couvent ne portait plus de lui que le pied droit et le soulier entortillé.

Villon dit à ses diables : vous jouerez bien, messieurs les diables, je défie la diablerie de Saumur, de Doué, de Montmorillon, de Langey, de St Espin, d’Angers, et peut être même pardieu de Poitiers, au cas où ils pourraient vous égaler. »

Rien de tout cela n’est historique, mais nous sommes pris par l’action. Il y a là tous les ressorts d’une représentation théâtrale.

 

6-Il faut pour acquérir la célébrité à l’époque, des protecteurs, des amis, connaitre le théâtre et plus encore la technique nouvelle de l’imprimerie

 Je vous invite, pour comprendre les réseaux d’intellectuels qui se développent au XVIe siècle, à lire le roman historique de Mme Anne Cuneo intitulé : Le maitre de Garamond. L’auteure, nous parle d’Augereau imprimeur à Paris. Il fut l’un des premiers « hérétiques » à être pendu sur la place Maubert en 1534 malgré la protection de la sœur du roi. Garamond dont vous utilisez encore le caractère sur vos ordinateurs fut son apprenti. On découvre avec un étonnement certain, la circulation dans toute l’Europe, des livres et des ouvriers de l’imprimerie. On imprime pour la première fois à Poitiers en 1479 bien avant la naissance de Rabelais. C’est probablement dans ce milieu d’érudits poitevins que Rabelais apprend à fréquenter les éditeurs, imprimeurs et libraires en compagnie de Jean Bouchet. Mais c’est à Lyon que Rabelais deviendra correcteur d’imprimerie, éditeur puis écrivain.

7-Il faut pour acquérir la célébrité à l’époque : des protecteurs, des amis, connaitre théâtre et imprimerie,

on peut alors développer une pensée nouvelle

À l’exception du libre arbitre auquel il croit, sa pensée est très proche de celle des protestants.

Rabelais a t-il été le porte parole de ses protecteurs, c’est possible. S’il faut définir sa pensée, le dernier livre de Marie Madeleine Fragonard et Nancy Oddo l’exprime ainsi :

Il fut un défenseur ardent de la politique royale face aux papes Italiens.

 C’est en temps qu’humaniste chrétien, partisan d’une politique de grandeur, pacifique, défenseur des érudits, tenant d’une religion de l’esprit, méfiante à l’égard de Rome, pourfendeur enfin de tous les intégrismes et sectarismes qu’il s’engage dans l’actualité du siècle.

L’un des combats de Rabelais est de contester non pas l’existence des reliques mais leur utilisation mercantile ou médicale. Qui dit reliques dit aussi « mille autres bons petits saints », en général des saints guérisseurs qu’il récuse, étant lui-même médecin.

Je suis allé en pèlerinage à St Chartier. A l’extérieur, un panneau nous explique de façon ludique que « l’inventaire établi par Rabelais mentionne la liste des 115 reliques… ». Puis en façade on peut lire « Rabelais évoque les reliques de Saint Chartier qui attirèrent de nombreux pèlerins ». En réalité Rabelais a parlé très brièvement des reliques de Javarzay dans le combat du clos et ce sont ses commentateurs qui ont développé la liste des reliques. Je suis entré dans votre belle église et là plus aucune évocation du moine et prêtre qu’était Rabelais. Je n’ai d’ailleurs jamais vu d’évocation de Rabelais dans les églises. Sa réputation est faite car il sent le soufre en raison d’un anachronisme largement développé à la fin du XIXe siècle lors de la séparation de l’église et de l’état. Il est impératif de se replacer dans le xvie siècle pour comprendre.

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115 reliques capables de détourner les pèlerins du chemin de St Jacques vers St Chartier à Javarzay, ont été offertes par le cardinal Raymond Perrault post mortem. La liste en a été faite au XVIe siècle et reprise par un commentateur de Rabelais au XVIIe. Des ossements mêlés à ceux de saint Chartier dans un coffre d’argent et un portrait de la vierge, fait par elle-même. Tout serait disparu en 1567 lors du pillage de l’église. La sainte croix, le suaire, l’éponge de la lance, des épines de la couronne, du lait de la vierge, sa robe, des ossements des apôtres, des martyrs, des évêques, des abbés, des vierges, tout cela est normal bien qu’en nombre très important. Le culte des reliques correspond à un besoin humain de se souvenir d’un personnage exemplaire.

En salles des ventes un livre annoté par Rabelais vaut beaucoup plus cher que le même document à l’état neuf.

Avant de se moquer des reliques il faut éviter les contresens.

à quoi correspond la verge fleurie d’Aaron ? Il faut relire l’ancien testament pour constater qu’il s’agit du bâton de Moïse dans le désert. Les bâtons des 12 princes d’Israël sont rassemblés sous une tente et le lendemain, miracle, seule la verge d’Aaron, désignée ainsi par Dieu, refleurit et porte même des amandes. Voyez cette photo d’un crosseron d’abbé de Nieul sur l’Autize présent au Louvre. La fleur est un rappel de cet épisode biblique.

crosseron nieul louvre

On ironise sur les reliques de St Dagobert roi de France. Ce n’est pas celui qui a mis sa culotte à l’envers, mais l’un de ses descendants, Dagobert II, martyrisé par le méchant maire du palais Ébroïn. De même l’exemplarité des 10 000 soldats romains, martyrisés sous Dioclétien au mont Ararat. C’était un thème récurrent au début du xvie, comme dans ce tableau de Dürer. Autre exemple : qui était saint Vit ? C’est saint Vitus ou Vicus en latin, assimilé à saint Guy celui de la danse. L’église de Damvix lui est dédiée depuis 1010.

Enfin les ossements d’Abraham, le père des trois religions monothéistes, ne doivent pas vous surprendre. Vous pensiez que les querelles sur les reliques d’Abraham ont cessé : erreur. Hébron vient d’être classé à l’Unesco. C’est dans cette ville de Cisjordanie occupée par Israël que se trouverait le tombeau d’Abraham et de sa famille. Le tombeau des patriarches pour la religion juive ou mosquée d’Ibrahim pour l’Islam, sont toujours une source de conflit gravissime.

Rabelais ne parle pas que des reliques de Javarzay car son protecteur d’Estissac est aussi abbé de Cadouin en Périgord où les pèlerinages au saint suaire ont attiré les foules comme les rois et les princes. Je vous rappelle les cris des soldats de Picrochole avant de mourir :

« Les uns se vouaient à Saint Jacques, les autres au saint Suaire de Chambéry, mais il brula trois mois après si bien qu’on n’en put sauver un seul brin.

Les autres à Cadouin, les autres à saint Jean d’Angély, les autres à saint Eutrope de Saintes, à saint Mexme de Chinon, à saint Martin de Candes, à st Cloud de Cinais, aux reliques de Javersay et mille autres bons petits saints. »

        

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Le saint suaire de Cadouin est attesté en 1214. Caché, il a traversé les guerres de religion et la révolution sans encombre. En 1933 l’évêque souhaite en savoir plus, il fait donc analyser le tissu du suaire et la conclusion est la suivante : le tissage date du 11e siècle, une inscription coufique, calligraphie arabe qui a servi à écrire les premiers corans, est brodée sur le lin. On peut y reconnaitre les noms d’Allah et Mahomet. Le suaire de Cadouin reste cependant un témoin de la foi des hommes.

 

8-A Javrezay, en 1513, François de Rochechouart et de Champdeniers,

construit un magnifique château.

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Que signifie Rochechouart ? Ce serait « la roche de m.Chouart », mais Chouart est aussi l’ancien nom du mâle de la chouette. Une chouette, un Chouart.

Peu importe, ce qui m’a interpellé c’est que le site de la ville de Rochechouart mentionne Rabelais en affirmant que« maitre Jean Chouart désigne Panurge ».Rabelais évoque bien Jean Chouart par deux fois.

(Pantagruel chap.xxi) Comment Panurge fut amoureux d’une haute dame de Paris. Panurge veut séduire la dame et lui déclare « par dieu… moi je veux bien de vous. Tenez (montrant sa longue braguette) voilà maitre Jean Chouart qui demande logis.»

Jean, Jeannot, avaient un sens péjoratif au moyen âge. Chouart vient aussi du verbe chauvir qui signifiait se dresser, comme dans l’expression « l’âne chauvit des oreilles ». Jean Chouart est donc un petit mot gentil pour désigner le membre viril de Panurge.

Le second Jan Chouart dont parle Rabelais au chap.lii du Quart livre est un naïf qui achète des décrets du pape avec lesquels il ne peut rien faire.

Dans les deux cas Jan Chouart ne désigne pas Panurge et Rochechouart n’est pas cité par Rabelais.

 

9-La question posée sur l’un des kakémonos de l’exposition de Javarzay est intéressante.

« Quelles relations a entretenues Bernard d’Aitz, avec ..Geoffroy d’Estissac, personnalité éminente de son temps, promoteur du nouveau style et responsable de chantiers prestigieux comme Maillezais ? »

Maillezais est proche de l’abbaye de St Liguaire, et pas uniquement d’un point de vue géographique.

c’est dans la pierrière de Chezelle estant des appartenances de labbaye dudict saint liguayre que Maillezais va prendre les 10000 quartiers de pierres pour agrandir le chœur de la cathédrale.

St Chartier est un prieuré de Saint Liguaire et Rabelais cite st Liguaire en 1532 dans son premier livre. Par ailleurs l’abbé de st Liguaire Bertrand ou Bernard d’Aitz est aussi abbé des Alleuds et prieur d’Azay le brulé. Cette famille périgourdine est alliée à la maison Abzac de la Douze à 40km de Cadouin. Les Estissac et les Abzac de la Douze ont des cousins communs appelées Fayolles, Got, Salignac cités dans les textes de Rabelais. Liens commerciaux, liens familiaux en Périgord, liens religieux : d’Estissac abbé de Celles et de Maillezais, d’Aitz abbé des Alleuds et de St Liguaire étaient proches l’un de l’autre.

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A Saint Hilaire le grand de Poitiers les moines ne devaient pas quitter l’abbaye. Le doyen d’Estissac a d’ailleurs été inquiété pour son absence répétée. Après négociation, on lui a permis d’être présent seulement 2 mois par an. Les autres chanoines n’étaient autorisés à partir que pour deux pèlerinages : Rome et st Michel en l’herm. Pourquoi aller dans cette presqu’ile du bout du monde poitevin dans la baie de l’Aiguillon ? Parce que sainte Hélène, mère de Constantin, aurait, suite à un naufrage, laissé sur place des morceaux de la sainte croix. Ces bois de la croix seront déposés sur une ile minuscule appelée Dives que Rabelais prendra comme modèle pour le temple et oracle de la Dive Bouteille, le puits de vérité et le centre du monde d’où St Hilaire a chassé les serpents comme Dionysos le serpent python à Delphes. Cette histoire pourrait être issue de la simple imagination de notre moine mais il fallait qu’il lise Plutarque ancien prêtre de Delphes, qu’il ait connaissance des légendes de cette ile dans les Annales d’Aquitaine de Jean Bouchet et qu’il y accoste personnellement au cours de ses cabotages.

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Un vécu, un livre récent d’un ami, des textes antiques en grec voilà avec quoi Rabelais construisait ses récits.

Je suppose que vous allez tous sur la cote atlantique en Vendée ou en Charente maritime. Sachez qu’à la renaissance c’était la même chose. Ce qui attirait ce n’était pas les bains de mer mais plus surement les revenus dégagés par les marais salants (le pétrole de l’époque). St Hilaire le grand possédait des marais dans l’ile de Ré, Maillezais avait de nombreuses propriétés dans l’ile d’Oléron et à Hiers Brouage, ce n’est pas étonnant que les navigations des quart et cinquième livre nous baladent d’ile en ile.

 

Il faut maintenant conclure

 Des amis stimulants issus de tous les horizons, passionnés de langue et de religion.

Théâtre, rhétorique, poésie, étude du grec, du latin : voilà les bases apprises en Poitou.  

Une bonne connaissance de l’imprimerie et de ses réseaux : c’est l’informatique de l’époque.

Lire beaucoup : c’est possible grâce aux éditions infinies de livres de toutes sortes qui sont prêtés par vos amis.

Des protecteurs dont le réseau vous permet de voyager, voire de naviguer et de rencontrer les personnages importants du royaume.

Il faut se représenter Rabelais comme un homme curieux de tout, dans une période ou il y a un langage de cour, d’origine italienne, le début de l’étude du grec chez les érudits, par contre les hommes d’Église et les écrivains parlent et pensent en latin. Pour les juristes on va imposer le français pour rendre les arrêts des tribunaux. Les langues régionales sont si diverses qu’on embarque sur les bateaux, un truchement c'est-à-dire un traducteur.

Rabelais veut créer une langue française qui s’inspire de tout cela.

Mireille Huchon, la spécialiste de Rabelais à la Sorbonne, dit de lui qu’il est un peu le Canard enchainé de l’époque, version album de la comtesse. Quand on connait l’impact du Canard enchainé lors des dernières élections présidentielles nous avons une idée de l’importance du personnage au xvie siècle.

Rabelais a passé peu de temps dans le pays de son enfance, le Chinonais. Mais on n’a retenu de lui que son Gargantua. Le lieu de sa formation d’homme est pourtant le Poitou, haut et bas. Poitiers, Celles, Melle, Aulnay, Niort, Saint Maixent, La Foye-Monjault, Javarzay, Ligugé, Fontaine le Comte, l’Hermenault et plus loin Coulonges, Maillezais, Fontenay le Comte, l’île de La Dive, La Rochelle et les Sables d’Olonne sont des lieux qu’il a bien connus. C’est là qu’il apprend l’amitié et la littérature, le grec et le latin, la rhétorique et la poésie, le droit civil et religieux. Il ne faut pas en faire un philosophe moderne à coups de formules toutes faites « fay ce que voudras » « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». La difficulté à lire le texte du xvie le dessert. Mais des transcriptions existent, je vous invite à les lire. Vous pourrez ensuite passer à la langue du XVIe. Vous découvrirez alors un auteur qui rit de tout et qui se délecte de jeux de mots. Enraciné dans son époque, ses descriptions précises des dérives politiques ou religieuses, nous amènent à nous interroger. Sa présentation humoristique nous oblige insensiblement à nous poser les bonnes questions car il ne donne pas les réponses. Il nous laisse notre libre arbitre et c’est en cela qu’il est toujours d’actualité.