Le texte qui suit est destiné à être lu devant une classe du collège Rabelais de Tours. Durée 30mn et illustration ultérieure des textes sous la direction de monsieur Maillard, professeur d'art plastique. Cet exercice s'inscrit dans la commémoration des 70 ans de l'association des amis de Rabelais et de la Devinière.

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RABELAIS nait à la fin du Moyen-âge vers 1494 à Chinon. Il va mourir en 1553 à Paris. C’est la fin de la chevalerie, et le début de la Renaissance, la période du roi François 1er, des guerres d’Italie et du début de l’imprimerie. Les guerres de religions vont alors se déclencher. Vers huit ans il entre probablement dans un monastère et cette vie ne lui plait pas. Heureusement à Fontenay le comte il rencontre un autre moine très savant qui étudie le grec : Pierre Amy. Cet ami va transformer sa révolte en envie féroce de s’instruire. Il fait alors partie des plus pauvres moines qui vont mendier sur les foires, ce qui lui permet de connaitre le peuple. Comme on lui refuse d’étudier le grec il va changer d’abbaye et se mettre sous la protection de grands seigneurs. Il devient bénédictin et secrétaire de Geoffroy d’Estissac à Maillezais, puis de la famille du Bellay après avoir fait des études de médecine. Il sera tour à tour moine, médecin, secrétaire, correcteur d’imprimerie, éditeur, espion, organisateur de banquets, géographe et enfin auteur des aventures du bon géant Gargantua et de son fils Pantagruel. Il y décrit la vie de l’époque avec beaucoup de noms de lieux et de personnages de Touraine, de Vendée, du Poitou, du Périgord, de Montpellier, de Lyon, et d’Italie du nord. Il voulait inventer une nouvelle langue française inspirée des langues régionales comme de l’italien du grec et du latin : il reste de lui plus de 600 mots nouveaux qu’il a créés.

 

GARGANTUA chap. 25 ou 23 Le grand débat d’où sortirent de grosses guerres : le début de la guerre Picrocholine.

 

Au temps de la saison des vendanges au commencement de l’automne, les bergers de la contrée étaient occupés à garder les vignes pour empêcher les étourneaux de manger les raisins.

À cette époque les fouaciers de Lerné passaient le grand carrefour, emportant dix ou douze charges de fouaces à la ville.

Les bergers leur demandèrent courtoisement de leur en vendre, au prix du marché. Car notez que c’est une nourriture céleste que de manger à déjeuner des raisins avec de la fouace fraiche, surtout des raisins pineaux, fumés, muscadets et des foirards pour ceux qui sont constipés (car ils leur font chier des hallebardes, et souvent en croyant péter ils se conchient, ce pourquoi on les appelle les croyants de vendanges).

Les fouaciers ne furent d’aucune manière favorables à leur requête, mais (qui pis est) les outragèrent excessivement, les appelant : surplus, brèche-dents, rouquins ridicules, crapules, chienlit, vauriens, hypocrites, fainéants, coquins, bouffis, fanfarons, minables, rustres, foutriquets, pique-assiettes, traîne-savates, petits mignons, farceurs, flemmards, malotrus, crétins, marauds, bornés, plaisantins, fadas, claquedents, gardiens de chiottes, bergers de merde, et autres telles épithètes diffamatoires, ajoutant que manger de ces belles fouaces n’était pas pour eux, et qu’ils devaient se contenter de pain au son et de gros pain rond.

À ces outrages, l’un d’entre eux, nommé Frogier, bien honnête de sa personne et jeune homme notable, répondit en douceur : « Depuis quand vous est-il poussé des cornes, que vous êtes devenus si agressifs ? Vous aviez l’habitude de nous en donner, et maintenant vous refusez ? Vous n’agissez pas en bon voisins, et nous ne vous en faisons pas autant quand vous venez ici acheter notre bon froment dont vous faites vos gâteaux et vos fouaces. Nous par-dessus le marché on vous aurait donné des raisins. Alors Marquet, grand bâtonnier de la compagnie des fouaciers, lui dit « vraiment tu as bien la crête dressée, ce matin, tu as mangé trop de millet hier soir. Viens ça, viens ça, je te donnerai de ma fouace. » Alors Frogier en toute naïveté s’approchât, tirant une pièce de son baudrier, croyant que Marquet allait lui sortir de ses fouaces, mais il lui donna un coup de fouet à travers les jambes, si rudement que les nerfs y apparaissaient, puis il voulut filer bien vite, mais Frogier cria au meurtre, et à l’aide, tant qu’il put, et en même temps lui jeta une grosse trique qu’il portait sous l’aisselle : il l’atteignit à la tempe, du côté droit. De telle façon que Marquet tomba de sa jument, et avait l’air d’un homme plus mort que vif.

Cependant les métayers, qui non loin gaulaient les noix, accoururent avec leurs grandes gaules, et frappèrent sur les fouaciers comme sur du seigle vert. Les autres bergers et bergères, entendant le cri de Frogier y vinrent avec leurs frondes et lance-pierres, et les poursuivirent à grands coups de pierres tombant comme de la grêle. Finalement ils les attrapèrent et leur prirent environ quatre ou cinq douzaines de leurs fouaces, toutefois en les payant au prix accoutumé, et ils leurs donnèrent un cent de noix et trois panerées de raisins blancs. Puis les fouaciers aidèrent Marquet, qui était vilainement blessé, à remonter à cheval, et ils retournèrent à Lerné.

Ce fait, bergers et bergères firent un bon repas avec ces fouaces et ce beau raisin et se divertirent ensemble au son de la cornemuse. Avec de gros raisins chenins, ils lavèrent les jambes de Frogier mignonnement, si bien qu’il fut bientôt guéri.

 

LES MOUTONS DE PANURGE chap.6 Quart Livre

Panurge est le compagnon du bon géant Pantagruel. Panurge est voleur, peu sérieux, peureux mais tout de même sympathique. Ce n’est pas un géant mais un être humain normal avec tous ses défauts.

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Le cinquième jour, nous rencontrâmes un navire marchand faisant voile vers nous à gauche. Nous et les marchands en eûmes grande joie, nous pour entendre des nouvelles de la mer, eux pour entendre des nouvelles de la terre ferme. Nous apprîmes qu’ils étaient français saintongeais. Panurge lança une querelle avec un marchand de Taillebourg nommé Dindenault. Je te donnerais, répondit le marchand, un coup d’épée sur cette oreille lunetière et te tuerais comme un bélier. En disant cela il dégainait son épée. Mais elle tenait au fourreau car vous savez qu’en mer tous les équipements se rouillent facilement. Panurge demanda secours à Pantagruel, frère Jean mis la main à son poignard fraichement aiguisé et aurait occis le marchand si le patron du navire et les passagers supplièrent qu’on ne fasse pas de scandale sur le vaisseau. Ils se serrèrent la main et burent gaillardement. Cela fait Panurge le priait de lui faire la grâce de lui vendre un de ses moutons. Le marchand lui répondit « héla hélas mon ami vous n’avez pas la mine d’un acheteur de moutons, mais d’un coupeur de bourses. La chair de ce mouton est si délicate si savoureuse si friande que c’est un baume. Vendez m’en un dit Panurge et je vous le paierai en monnaie de roi. J’accepte dit le marchand mais il faudra le payer trois livres tournois la pièce. C’est beaucoup dit Panurge, dans nos pays j’en aurais bien cinq voire six pour une telle somme d’argent. Attrape les fièvres quartes dit le marchand, lourdaud, sot que tu es. Mon bon monsieur dit Panurge vous vous échauffez dans votre armure à ce que je vois. Bien, tenez, voilà votre argent. Panurge ayant payé le marchand, choisit parmi tout le troupeau un beau et grand mouton, et il l’emportait criant et bêlant, ce que tous les moutons entendaient et ils bêlaient en même temps et regardaient en quelle direction on emportait leur compagnon. Soudain, je ne sais comment, l’affaire fut subite, je n’ai pas eu le temps de l’observer. Panurge sans dire autre chose jette en pleine mer son mouton criant et bêlant. Tous les autres moutons criants et bêlants à l’unisson commencèrent à se jeter et sauter en mer après lui à la file. La bousculade était à qui sauterait le premier après leur compagnon. Comme vous savez le naturel du mouton est de toujours suivre le premier où qu’il aille. C’est dit Aristote au livre 9 de l’histoire des animaux, l’être le plus sot et inepte vivant au monde. Le marchand fou effrayé de ce qu’il voyait mourir devant ses yeux et se noyer tous ses moutons, s’efforça de les en empêcher et de les retenir de toutes ses forces. Mais c’était en vain, Tous à la file sautaient dans la mer et se noyaient. A la fin il en attrapa un grand et fort, par la toison, sur le tillac du navire, croyant ainsi le retenir et sauver le reste par conséquent. Le mouton fut si fort qu’il emporta en mer avec lui le marchand, et il fut noyé. Autant en firent les autres bergers et moutonniers en les prenant les uns par les cornes, les autres par les pattes, les autres par la toison, et tous furent pareillement emportés en mer et noyés misérablement.

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Panurge du coté de la cuisine tenait un aviron en main, non pour aider les moutonniers, mais pour les empêcher de grimper sur le navire et d’échapper au naufrage. Et il les prêchait éloquemment, comme s’il était un petit frère Olivier Maillard, leur exposant les misères de ce monde et le bonheur de l’autre vie. Il leur souhaitait néanmoins, une bonne chance au cas où la noyade ne fut pas de leur goût et la rencontre de quelque baleine qui au troisième jour les remis sains et sauf dans quelque pays de satin sur le modèle de Jonas.

 

FRANÇOIS VILLON METTEUR EN SCÈNE ET FRÈRE ETIENNE TAPPECOUE chap.13 Quart Livre

Maître François Villon, sur ses vieux jours, se retira à St Maixent en Poitou, sous la protection d’un homme de bien, abbé du dit lieu. Là, pour donner du passe-temps au peuple, il entreprit de faire jouer la passion en façons et langage poitevin. Les rôles distribués, les acteurs bien instruits, le théâtre préparé, il dit au maire que le mystère pourrait être prêt pour la fin des foires de Niort. Restait seulement à trouver des habillements convenables aux personnages. Pour habiller un vieux paysan qui jouait Dieu le père, Villon demanda à frère Etienne Tappecoue, sacristain des cordeliers du lieu, de lui prêter une chape et une étole. Tappecoue le refusa, alléguant que leurs statuts leur interdisaient de donner ou prêter quelque chose pour les acteurs. Villon rapporta le fait aux acteurs avec scandale, ajoutant que Dieu ne tarderait pas à prendre vengeance de Tappecoue. Le samedi suivant Villon fut averti que Tappecoue, monté sur la poutre du couvent (ainsi nomment il une jument qui n’a jamais été saillie), était allé quêter à St Ligaire, et qu’il serait de retour vers les deux heures de l’après-midi. Donc il fit la parade de la diablerie dans toute la ville et sur le marché. Ses diables étaient tout carapaçonnés de peaux de loups, de veaux, ou de béliers, passementés de têtes de moutons, de cornes de bœufs, et de grands crochets de cuisine, ceints de grosses courroies auxquelles pendaient de grosses cymbales de vaches et de sonnettes de mulets d’un bruit horrifique. Certains tenaient en mains des bâtons noirs pleins de fusées, d’autres portaient de longs tisons allumés, sur lesquels, à chaque carrefour, ils jetaient de pleines poignées de poix en poudre, d’où sortait du feu et de la fumée terribles. Il les avait ainsi conduits au grand contentement du peuple et grande frayeur des petits enfants. Finalement il les emmena banqueter dans une ferme sur la route de St Ligaire et ils aperçurent Tappecoue qui revenait de la quête. Par la mort Dieu dirent les diables il n’a pas voulu prêter à Dieu le père une pauvre chape. Faisons lui peur ! C’est bien dit répond Villon, mais cachons-nous jusqu’à ce qu’il passe, et préparez vos fusées et vos tisons.

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Tappecoue arrivé à cet endroit, tous sortirent sur la route devant lui en grande alarme, jetant du feu de tous cotés sur lui et sa jument, sonnant de leurs cymbales et hurlant en diables. Hho, hho, hho, hho : brouououououou, rouououou, trououou, hou hou hou, hho hho hho, frère Etienne, faisons-nous bien les diaaaaaables ?

La jument toute effrayée se mis au trot, à pets, à bonds, au galop, à ruades, fressurades, doubles ruades, et pétarades, tant qu’elle fit tomber Tappecoue quoiqu’il se tînt à la couverture du bât de toutes ses forces. Les étrivières étaient de cordes ; du coté sans montoir, son soulier fenestré était si fort entortillé qu’il ne put le retirer. Ainsi il était trainé à écorche cul par la jument qui multipliait toujours les ruades contre lui et s’égarait de peur parmi les haies, buissons et fossés. De façon qu’elle lui brisa toute la tête si bien que sa cervelle tomba prêt de la croix hosannière, puis les bras en pièces détachées, l’un par-ci, l’autre par-là, les jambes pareil et puis des boyaux elle fit un long dépeçage en sorte que la jument arrivant au couvent ne portait plus de lui que le pied droit et le soulier entortillé.

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Villon voyant que ce qu’il avait médité était arrivé, dit à ses diables : vous jouerez bien je vous assure ho que vous jouerez bien ! Je défie la diablerie de Saumur, de Doué, de Montmorillon, d’Angers et même de Poitiers de vous égaler.