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Rabelais et l'île de la Dive

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21 janvier 2022

SOMMAIRE

En 2026 l'actualité est à l'IA je l'ai sollicitée et critiquée sur mon petit village : La Dive.

LOUDUN "Picrochole le crapaud" bulletin 2025. Invité par Pierre et Annick Debien à Loudun à l'occasion de leur exposition dans la magnifique collégiale de Loudun (Urbain Grandier y fut exorcisé puis brulé sur la place de cette église) j'ai eu l'occasion de découvrir que Rabelais se moquait aussi de Sainte Marthe au travers de ses propriétés (Chinon et Loudun sont distants de 24 km).

Le Bulletin 2024 des Amis de Rabelais et de la Devinière " La genèse poitevine d'un géant " relate les conférences qui ont eu lieu à Fontenay, Maillezais, Coulonges et Vouvant au cours de ce colloque organisé dans ma petite patrie.

(J'ai eu l'occasion de présenter "Le Bas-Poitou et l'Aunis dans l’œuvre de Rabelais" le 9 juin 2023 à Maillezais. Je viens de recevoir le 13 nov 2025 mon exemplaire personnel, la parution publique a eu lieu en novembre 2025 chez DROZ sous le titre de "Rabelais 1523-2023" La genèse poitevine d'un géant")

L'abbé des Castilliers (bulletin 2023) qui butinait ses chambrières in pontificalibus.

Pour info sur France Inter un podcast en 2022 sur l'économie et Rabelais L'économie selon... Rabelais ( radiofrance.fr ) ou une évocation contemporaine sur la radio Europe1.

Janequin à Luçon en 2023, exposé à l'association d'histoire de Luçon.

Janequin et Rabelais Bulletin 2022 des Amis de Rabelais et de la Devinière

Talmondois : Le Vendée et la navire, 2021. La fin des navigations du 5e livre entre la Dive et les Sables d'Olonne.

Chicanes ecclésiastiques bulletin 2020 avec comme acteurs: Jean Thenaud, l'enragé putherbe, Ste Marthe, Jean Bouchet, G d'Estissac, Jean de Billy le vieux.

Limousin Gargantua y est né (bulletin 2019) à la suite de la conférence faite à St Junien, invités par les Debien.

Chinon 2019 Les possibles navigations atlantiques de François Rabelais lors du festival des nourritures élémentaires de novembre.

A Vouvant lors de l'expo Mélusine de Pierre et Annick Debien, un exposé sur Bersuire Mélusine et Rabelais en aout 2019

La canepetière : son sens sur le tampon de Rabelais, bulletin 2018

Rencontres imaginées de Poitiers à Angoulême, bulletin 2017, 

Javarzay 2017 au cours de la rencontre "l'année 1500 en mellois"

Un livre de référence ! Néologismes par Jacky Vellin 2017

Société d'Emulation de la Vendée à St Michel en l'Herm: St Hilaire St Fortunat et l'Oracle de la Dive Bacbuc 2017

Estissac l'évêque de Maillezais protecteur de Rabelais bulletin 2016 et communication à Poitiers.

Actualités en Touraine en 2016, le site Renom et un reportage France 24.

Le cabotage de Dom François bulletin 2015

Fontenay le comte 2015 expo Pierre Debien

colloque "Inextinguible Rabelais" en Sorbonne en nov.2014 pour la retraite de Mireille Huchon (mon exposé porte sur les moqueries héraldiques de Rabelais). Actes du colloque inextinguible rabelais.

ESNANDES la ville dont le seigneur est Picrochole rencontres rabelaisiennes de mai 2014 à Seuilly, la symbolique des couleurs.

Paronomases d'Alcofribas, bulletin 2014. Les noms de lieux peuvent donner des idées.

Les Lanternes bulletin 2013

Calloïer des îles d'Hières bulletin 2012

Rabelais marin de 1524 à 1528, bulletin 2011 ARD sur Gallica.

L’IDÉE nouvelle, découverte de l'île de la Dive par Gilles Polizzi 2001-2006

L'association des Amis de Rabelais et de la Devinière a fait numériser ses bulletins annuels sur Gallica jusqu'en 2011 Gallica  Bulletin / [Association des amis de Rabelais et de la Devinière] | 2011 | Gallica (bnf.fr)

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19 janvier 2022

INTRO

 

Vous pouvez retrouver sur You Tube la conférence faite à deux voix en 2019 lors du festival "Les nourritures élémentaires 2019" à la mairie de Chinon sur le thème du Voyage . https://www.youtube.com/watch?v=v5f6C7xMkkE

l'idée de cette recherche est venue de deux éléments

un chercheur CNRS de Mulhouse, Gilles POLIZZY qui écrit "toutes les navigations du 4e et 5e livre se sont passées à 30km d'un centre déterminé par l'ile de la Dive ( voir le chapitre l'idée nouvelle ).

François BON animateur du Tiers Livre sur le Web qui affirme devant une photo de la digue de l'Aiguillon "c'est ici que François Rabelais a vu la mer pour la première fois".

Simplement passionné d'histoire, je me suis lancé dans cette aventure folle.

navigation_r__diveRésumé de l'aventure:

François Rabelais connaissait la riche abbaye bénédictine de Saint-Michel-en-l'Herm. Le diocèse de Maillezais s’arrête à quelques lieues de la Dive, lieu d'embarquement vers l'île de Ré et prieuré de Saint Michel.

On a toujours écrit que Rabelais avait parcouru en tous sens le diocèse de Maillezais, mais il ne faut pas oublier que l'évêque était aussi Abbé et Grand seigneur. Abbé signifie gérer les biens et les prieurés qui dépendent de l'abbaye plus ancienne que le diocèse.

L'Abbaye de Maillezais est bénéficiaire au centre de l'ile de Ré de la moitié des revenus des églises de St Martin, du Bois, et de la Couarde au 13e siècle. r_dimesmailezaisLes rétais sont exonérés de toutes taxes par leurs seigneurs respectifs et par le Roi en raison des nombreuses attaques anglaises, espagnoles ou hollandaises car ils sont obligés de défendre l'ile par eux mêmes. Ils vont donc refuser de payer la dime à Maillezais et au Puy en Velay (Cahiers de la mémoire de l'ile de Ré, photo de droite). D' Estissac, abbé de Maillezais, connu pour savoir retrouver ses droits "oubliés", a certainement voulu se rendre sur place. On peut donc raisonnablement penser que le secrétaire de l'évêque de Maillezais ait préparé le voyage et suivi son maitre soit par voie terrestre en visitant les paroisses de son diocèse (en jaune sur la carte de gauche avec la dive au centre de la baie de l'Aiguillon) jusqu'à l'abbaye bénédictine de St Michel en l'Herm, ou par la Sèvre Niortaise en passant à Marans où Maillezais possède l'église St Étienne. Puis ils se sont embarqués sur un plus gros bateau au pied de la Dive, où François a vu un pan de son enfance ressurgir avec la grotte troglodyte appelée "grotte de l'ermite" (BRAGUIBUS ?).

evechemaillezaisMaillezais bénéficiait chaque année de la "coutume de l'itinéraire d'un navire" vers Bordeaux. Ce voyage maritime permettait d'assurer la visite des prieurés sous la tutelle de Maillezais dans le "pays des iles" ou d'aller ensuite au synode provincial  de La Rochelle qui semble avoir été le lieu de réunion des abbés et évêques du bas-Poitou et de Saintonge (les fameuses "lanternes" (Geoffroy d'Estissac était alors surnommé "la lanterne de Maillezais"). L'abbaye possède des biens à St Maurice, un prieuré proche de Nieul-sur-mer et perçoit une taxe sur le port d'Esnandes. La suite du cabotage devait passer par St Pierre d' Oléron, Vaux sur mer, la Gironde et le Médoc (St Trélody et Quayrac) puis Bordeaux et le Périgord. Ce voyage annuel a du être fait plusieurs années de suite et le brouillon de la relation du voyage ainsi que les plans devaient rester entre les mains du secrétaire de l'évêque.

CARTmasse1720  maillezais_st_michel  paysrabelais   

Des années plus tard, à Lyon ou à Rome, vers 1535 François Rabelais fait une première relation de ce voyage maritime. Il dispose d'une carte ou d'une liste des lieux visités. Il est nourri de la lecture de l'Iliade, de l'Odyssée, du Songe de Poliphile de Colonna qu'il vient de lire, des idées de Calcagnini de Ferrare (les noms propres ont un sens divin révélé par le truchement de l'écrivain), de Folengo, de Pline et de tous les auteurs antiques. Il a traduit des textes de Lucien qui se moque de ceux qui n'ont pas voyagé et décrivent les lieux malgré tout. Il se rappelle alors du seul voyage océanique qu'il ait fait: de La Dive à l'île de Ré ou à Olonne car Maillezais gère le prieuré de Bourgenay, puis à La Rochelle et Bordeaux et retour. Il prend chaque toponyme et laisse aller son imagination nourrie de ses lectures. CHAQUE TOPONYME DONNE PAR PARONOMASE LE TITRE D'UN CHAPITRE. Le texte a une logique, des descriptions réelles, et un but en partant de Bordeaux c'est l'ile ou l'oracle de la dive. Il est libéré de ses "protecteurs" en 1543,  mais son roman ne lui plait pas tel qu'il est: il lui manque le "plus haut sens". Il décide donc d'abandonner la copie du Poliphile pour une structure de livre "inspiré". Il va ainsi avoir de la matière dans ce roman abandonné, pour écrire en 1543 les Tiers et Quart livre en piochant dans les chapitres de sa navigation. Il donne de la crédibilité à sa navigation du Quart livre 2e génération par rapport au texte du "disciple de Pantagruel" qu'il a largement copié dans la première édition du Quart livre de 1548. Son écriture avec des chapitres disposés en symétrie et une disposition en triangle où le chapitre principal est au centre du livre (thèse de E. DUVAL) devient possible en réaménageant la navigation initiale. Il va rester les brouillons non utilisés du 5e livre lors de sa mort. Les 16 premiers chapitres sont la trace historique de la trame initiale poitevine de cabotage dans les pertuis.

Je vais essayer de vous convaincre qu'il y a eu dans les navigations écrites par François Rabelais des textes successifs:

byEdwinAppsLe premier est la rédaction par le Frère François alors secrétaire de d'Estissac des "visites de l'abbé de Maillezais". C'est en quelque sorte une figure imposée avec un formalisme extrême. Ces textes ont brulé à La Rochelle avec les archives de Maillezais.

Voyez cette toile peinte par un acteur-peintre anglo-mallacéen (=de Maillezais) Edwin APPS, c'est selon lui la preuve absolue que Rabelais et d'Estissac sont venus à la Dive. Je le remercie d'avoir voulu m'aider après cette monte difficile d'un âne portugalois au cours d'un tournage de feuilleton télé. ( l'homme est bourré d'humour ! ) (ps: il nous a quitté en 2021)

le second texte écrit de 1538 à 1543 est une succession de reportages  humoristiques non publiés par Rabelais. Il prend la forme d'un pamphlet qui critique surtout le fonctionnement des abbayes et plus particulièrement les écarts des clercs des abbés et de la papauté. Nous en avons des extraits assemblés au mieux après la mort de l'auteur, c'est l'essentiel du cinquième livre. Ce texte est écrit de façon chronologique avec un but clair: L'ORACLE DE LA DIVE. On part de Maillezais ou de St Michel en l'Herm, on embarque à la Dive on fait le tour des abbayes et possessions mallacéennes dans l'ile de Ré et à la Rochelle puis à Oléron, le Bordelais et le Périgord, enfin on revient à la Dive puis à Olone enfin à Maillezais.

la troisième version est celle du quart livre écrit en modifiant les chapitres de la navigation: c'est la version définitive (1552) dont le but devient philosophique et religieux. C'est un livre abouti qui se suffit à lui même. L'histoire parait simple, Panurge doit-il se marier et s'il le fait, sera t il cocu ? Il suffit de consulter les oracles pour avoir des réponses. Le Tiers livre constitue le début des consultations mais l'histoire est localisée dans le chinonais. Le but du voyage, souhaité mais jamais atteint, est l'oracle de la Dive, nommée Bacbuc ou Bacbut dans le manuscrit.

L'idée que le cinquième livre est antérieur au tiers et quart livre n'est pas nouvelle. Il faut se reporter aux analyses de SMITH en 1906, de E DUVAL et de Me HUCHON. Je n'ajoute qu'un élément à ce puzzle: il y a au départ une navigation réelle faite dans le cadre des déplacements de l'abbé-évêque de Maillezais accompagné de son secrétaire.

RABELAIS avait certainement l'intention d'écrire un autre livre mais il meurt en 1553. Le 5e livre édité post mortem est constitué des brouillons retrouvés par ses éditeurs et assemblés au mieux. Le manuscrit non autographe retrouvé au XIXe permet de connaitre le terme du voyage imaginé dans "l'histoire de la bouteille" initiale.

Mickael Screech écrit dans son livre RABELAIS: "dans les derniers chapitres du quart livre, Rabelais exprime entre autre la conviction que les mots peuvent être les véhicules d'une vérité révélée.....certains mots, certains noms sont porteurs de significations inspirées, c'est là un point essentiel de sa philosophie."

Platon, Pythagore comme Calcagnini de Ferrare (qu'il a rencontré) pourraient être les sources de Rabelais. Les hommes sont inspirés par Dieu lorsqu'ils choisissent de nommer un lieu. Ces mots deviennent alors des "idées à développer" pour un auteur en "pelerinage". L'auteur sert donc de "truchement" (traducteur) pour le message divin, s'il est un bon observateur des lieux et un décrypteur de mots comme l'était Rabelais. CETTE INTERPRÉTATION POURRAIT EXPLIQUER SON GOUT POUR LA TOPOGRAPHIE. Cependant les choses peuvent être beaucoup plus simples, car cette interprétation du Cratyle de Platon semble excessive à Me ML Demonet (CESR TOURS) et Me Mireille HUCHON penche beaucoup plus pour un jeu de paronomase (nom inventé par Rabelais).

La compagnie peut lors du retour de Bordeaux prendre le bateau à Thallas (actuellement Talais) pour rejoindre Maillezais sur mer proche de St Palais, avant de passer par Marennes (ma reine Entelechie) et le marais salant de Rupepisse (qui évoque Jean de Roquetaillade l'auteur du livre "de la quintessence"). Les thèmes principaux seront ainsi inspirés par la toponymie locale en particulier par le mot Dive et Rhéia (Ré) qui devient hiéra (calloyer des iles hières peut venir aussi de l'ile d'Erablais qui jouxte les iles Hiers dans la baie de Brouage). L'arrivée se fait par le banc du Bucheron (Couillatris), l'ile de Loix correspond au tribunal des Chats Fourrés, l'Abbaye des Chatelliers (Marie de Ré) à l'épisode d'Outre (la Flotte permet d'aller PLUS OUTRE), les Baleines au Physetère, l'abbaye de Charron est l'ile des ferrements (bien qu'inspirée par Lucien et "le disciple de Pantagruel"), les Portes sont le guychet, la Tricherie (marais salant entre Ars et La Couarde) Cassade, le passage à la Couarde explique la description surprenante de la "couardise" de Panurge, le but ultime est l'ile de LA DIVE donc le message divin transmis par l'oracle TRINCH qui devient CHRIST.

Il faut avant de relire Rabelais savoir qu'il est imprégné de la culture du moyen age :

d'une part il s'inspire et cite des textes plus anciens c'est "l'imitatio" que nous appelons plagiat à tort,

d'autre part chaque mot essentiel d'un texte de qualité doit prendre quatre sens: historique, allégorique, moral et mystique comme en hébreux.

Vous pouvez imaginer que la tâche à accomplir donne une idée de l'infini et je me contente en homme prudent d'en déceler un ou deux sens.Par ailleurs Rabelais prenait plaisir à introduire de homonymes déroutants pour nous forcer à analyser le contexte dans la phrase.

L'intérêt de cette étude est multiple:

-faire revivre la vie du XVIe dans cet endroit en modification permanente, que Marco Polo nommait "la mer de la Rochelle"

-essayer de retrouver le récit de la vie journalière de François Rabelais au service de Geoffroy d'Estissac entre 1524 et 1528.

-rechercher le cheminement de la pensée de François Rabelais lors de l'écriture de son quart livre.

-faire revivre la vie et les interactions entre ces abbayes si puissantes qui vont disparaitre sans laisser de trace quelques années plus tard à cause des guerres de religions.

SI VOUS SOUHAITEZ VISITER LA DIVE OU ME RENCONTRER TEL 0680575996 Jean Marie GUERIN 

je ne cherche pas à écrire un livre savant sur  Francois Rabelais mais à échanger des idées en toute liberté, et surtout à faire des rencontres humaines.

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J'ai souvent dit que la Dive était une ile, et personne ne me croyait jusqu'au 28 fevrier 2010.

Je remercie  les amis de Rabelais et de la Devinière de m'avoir accueilli dans leur association et de m'avoir permis d'écrire quelques lignes dans leur bulletin. Leurs sorties sur le thème de la vie de Rabelais sont toujours très enrichissantes. J'aurais grand plaisir à faire découvrir LA DIVE et l'ile de RE aux universitaires qui nous font le privilège de décrypter les textes de François Rabelais.

Par ailleurs c'est avec délectation que je modifie le texte de ce blog au fil de mes lectures.

Par contre, je vous en supplie, avant de me condamner au bucher, lisez Rabelais !

 


3 janvier 2022

2026 Rabelais et l’Atlantique poitevin : ce que dit l'IA.

Rabelais et l’Atlantique poitevin : entre terre, mer et satire

Jean-Marie Guérin

 

 

Notre rabelaisant de bord de mer, Jean-Marie Guérin, nous emmène à nouveau dans sa petite île et oracle de la Dive. Mais le véhicule est nouveau, différent, actuel et sujet à polémique.

 

Résumé : Ce dossier propose une relecture géographique et symbolique de l’œuvre de François Rabelais à partir de son ancrage réel et imaginaire dans le Poitou atlantique, entre Fontenay-le-Comte, Maillezais, La Rochelle et l’île de la Dive. Trop souvent réduit à sa dimension tourangelle, Rabelais a pourtant séjourné longuement en Bas-Poitou, où il fut moine, helléniste, avant de devenir médecin.

Le dossier explore successivement son immersion dans le milieu humaniste poitevin, sa familiarité avec les paysages de marais et de mer, et l’importance de ces espaces dans l’imaginaire du Quart Livre et du Cinquième Livre. Une attention particulière est accordée à l’île de la Dive, aujourd’hui continentale, mais autrefois insulaire, dont le nom et la situation géographique pourraient avoir inspiré la fameuse Dive Bouteille, oracle final du cycle pantagruélique.

Ce parcours propose ainsi une géographie rabelaisienne élargie, où le voyage, la mer, le vin et le rire composent une carte alternative du savoir et de la liberté.

 

Abstract: This dossier proposes a geographical and symbolic rereading of the work of François Rabelais from its real and imaginary anchoring in the Atlantic Poitou, between Fontenay-le-Comte, Maillezais, La Rochelle and the island of La Dive. Too often reduced to his Touraine dimension, Rabelais nevertheless spent a long time in Bas-Poitou, where he was a monk and Hellenist, before becoming a doctor. The dossier successively explores his immersion in the humanist milieu of Poitiers, his familiarity with the marsh and sea landscapes, and the importance of these spaces in the imagination of the Fourth Book and the Fifth Book. Particular attention is paid to the island of La Dive, now mainland, but once an island, whose name and geographical location may have inspired the famous Dive Bouteille, the final oracle of the pantagruelic cycle. This itinerary thus offers an expanded Rabelaisian geography, where travel, the sea, wine and laughter compose an alternative map of knowledge and freedom.

  1. Introduction                                                     Rabelais et l’Atlantique poitevin : entre réalité maritime et imaginaire littéraire

François Rabelais, figure majeure de la Renaissance française, est souvent rattaché à la Touraine — sa région natale — et à la vallée de la Loire. Pourtant, cette vision réductrice néglige d’autres ancrages tout aussi importants dans la formation de sa pensée et dans la construction de son œuvre. En particulier, son séjour dans le Bas-Poitou, notamment à Fontenay-le-Comte, ainsi que les multiples références au littoral atlantique, offrent un éclairage nouveau sur les sources d’inspiration de l’auteur du Quart Livre et du Cinquième Livre.

 

Ces deux ouvrages, à la tonalité plus satirique et aventureuse que les précédents, s’écartent nettement des campagnes ligériennes pour plonger dans une odyssée maritime, où se mêlent ports bien réels (La Rochelle, Olonne), îles mythiques, îlots absurdes, monstres marins et oracles énigmatiques. Cette bascule géographique vers l’Atlantique n’est pas anodine : elle reflète une curiosité humaniste pour le monde, le voyage, la diversité, mais aussi une relation personnelle à des lieux que Rabelais a probablement connus ou arpentés.

Parmi ces lieux, l’île de la Dive, aujourd’hui rattachée au continent dans la commune vendéenne de Saint-Michel-en-l’Herm, se distingue par sa singularité topographique, son nom évocateur, et sa position dans le golfe des Pictons, jadis vaste mer intérieure. Bien qu’elle ne soit jamais citée explicitement par Rabelais, cette île — alors bien connue des marins — offre un terreau idéal pour alimenter l’imaginaire rabelaisien, et interroge les liens possibles avec l’énigmatique Dive Bouteille, oracle final de l’épopée pantagruélique.

Ce dossier se propose donc d’explorer le contexte poitevin et maritime de Rabelais à la lumière des lieux, des influences et des symboles qu’il mobilise dans son œuvre tardive. Il s’agit moins de prouver un lien factuel que de restaurer une géographie oubliée : celle d’un Rabelais marin, occidental, atlantique, bien ancré dans la culture du Poitou et des rivages de l’Aunis et du Talmondais.  

  1. Rabelais dans le Poitou : ancrage humain et intellectuel

 

Un moine franciscain à Fontenay-le-Comte

 

Dans les premières décennies du XVIe siècle, François Rabelais est moine au couvent des Cordeliers (franciscains) de Fontenay-le-Comte, dans le Bas-Poitou. Ce séjour, situé avant 1523, se déroule dans une région alors en pleine effervescence intellectuelle. Fontenay, ville active et cultivée, accueille à cette époque une élite humaniste engagée dans les débats religieux, linguistiques et philosophiques de la Renaissance.

Au couvent, Rabelais accède aux textes antiques — notamment grecs — qu’il lit avec passion. Il entretient une correspondance avec Guillaume Budé, célèbre helléniste, ce qui provoque des tensions avec ses supérieurs : les franciscains sont peu enclins à favoriser l’étude du grec, qu’ils associent aux hérésies modernes. L’hostilité de l’ordre à l’égard de l’humanisme conduit Rabelais à quitter les Cordeliers ; il rejoint ensuite les bénédictins à Maillezais, non loin de là, où il bénéficie d’un environnement plus ouvert.

 

Le foyer humaniste fontenaisien

 

De Fontenay-le-Comte à Poitiers, Rabelais se trouve au cœur d’un réseau intellectuel remarquable, aux connexions européennes. Il y côtoie ou fréquente des figures telles que :

  • Jean Bouchet, poète, juriste et ami des lettres,
  • André Tiraqueau, juriste et humaniste, avec qui Rabelais entretient des liens d’amitié.

Ce cercle contribue à forger sa pensée, à approfondir sa culture philologique, juridique et théologique, et à nourrir une critique des institutions figée dans le dogme. Le Bas-Poitou se révèle alors être un espace de maturation intellectuelle, bien plus qu’un simple lieu de passage.

 

Le poids du paysage et du territoire

 

Mais Rabelais n’a pas seulement évolué dans une sphère savante. Le territoire poitevin où il séjourne — entre plaine, marais et mer — l’imprègne aussi par sa géographie. À peu de distance se trouvent les marais desséchés, les anciens golfes maritimes, les abbayes installées sur les îles fossiles (Maillezais, Nieul-sur-l’Autise, Luçon, Saint-Michel-en-l’Herm), et l’île de la Dive, isolée dans une zone littorale encore semi-aquatique. Ces paysages ambigus, entre terre et mer, entre fixité et mobilité, peuvent avoir influencé son goût pour le grotesque, le flottant, le polymorphe.

De même, l’Atlantique tout proche forme un horizon concret et symbolique pour un humaniste du voyage, attiré par l’ailleurs, l’exploration et les mutations du monde.

  1. Un écrivain marqué par le monde maritime

 

La mer dans le Quart Livre : géographie réelle et satire du voyage

 

Le Quart Livre (1552), sans doute le plus inventif des ouvrages de Rabelais, marque un tournant dans son œuvre : Pantagruel et ses compagnons prennent la mer. Leur but officiel est de consulter l’oracle de la Dive Bouteille, mais le récit devient vite un itinéraire initiatique, une traversée de mondes absurdes, de peuples étranges et de vérités à double fond. À travers cette navigation, Rabelais donne libre cours à sa verve comique, à sa critique des institutions (religieuses, juridiques, politiques) et à son imagination géographique débridée.

Mais ce qui frappe dans cette odyssée, c’est qu’elle commence dans des lieux bien réels et précis, situés sur la côte atlantique française, et notamment dans des zones proches du Poitou.

 

Des ports atlantiques bien nommés : La Rochelle et Olonne

 

Dès les premières étapes, les noms des escales sont authentiques :

  • La Rochelle est citée explicitement dans le chapitre V du Pantagruel comme point d’embar-quement vers Bordeaux. Rabelais la nomme dans un contexte réaliste. Tout comme il reconnait la lanterne de La Rochelle au chap. XXXIII du Cinquième Livre.
  • Quelques chapitres plus loin, le Port d’Olonne est également mentionné, dans la région du Talmondais (actuelle Vendée). Il s’agissait alors d’un petit port actif, situé dans une zone de marais et de dunes, utilisé par les pêcheurs, les négociants et parfois les corsaires.

Ces lieux ne sont pas de simples décors : ils ancrent l’aventure dans une géographie réelle, qu’un lecteur du XVIe siècle pouvait reconnaître. Rabelais se montre ici attentif à la cartographie de son temps et peut-être à des souvenirs personnels de ces côtes.

 

Une navigation entre monde connu et univers fictif

Après ces étapes concrètes, le récit bascule progressivement dans le merveilleux, le grotesque, l’utopique : île de Papimanie, île des Macréons, etc. L’espace maritime devient alors le lieu d’un théâtre satirique, où chaque escale est l’occasion de moquer un travers humain, une institution ou une prétendue vérité.

 

Cependant, ce contraste n’est pas absolu. Le fait que le voyage parte de ports connus donne à l’ensemble un effet de vraisemblance initiale, qui amplifie LA TOUR NE S’APPELLE PLUS D’ARUNDEL AUX SABLES.

ensuite le caractère fantastique des lieux rencontrés. Ce procédé rappelle les cartes nautiques de l’époque, où des côtes précises jouxtent des zones pleines de monstres marins, de vents légendaires et d’îles imaginaires.

 

Une culture maritime sous-jacente

Rabelais fait preuve d’une familiarité remarquable avec la navigation :

 

  • Il décrit des manœuvres de navire, des vents, des tempêtes, des instruments nautiques.
  • Il connaît les dangers des bancs de sable, les caprices des marées, les ruses des pilotes.
  • Il utilise des termes techniques et populaires, mêlant langage de mer et invention lexicale, à la manière d’un lettré qui aurait côtoyé des gens de mer.

On peut supposer qu’il a acquis cette connaissance non seulement par lecture, mais aussi par observation directe — peut-être lors de séjours à proximité du littoral vendéen ou saintongeais.

Cette ouverture sur la mer, à la fois réaliste et onirique, prépare l’étape finale du voyage : la rencontre avec l’oracle de la Dive Bouteille. C’est là que les hypothèses toponymiques — notamment autour de l’île de la Dive — prennent tout leur sens.

  1. L’île de la Dive : entre géographie réelle et inspiration poétique

 

Une île aujourd’hui continentale, jadis isolée

L’île de la Dive n’est plus une île depuis la Révolution française. À l’époque de Rabelais, cependant, elle se dressait encore comme une butte insulaire au milieu d’un vaste ensemble de marais maritimes : le golfe des Pictons, ancienne mer intérieure progressivement gagnée sur l’océan par les moines aménageurs (notamment ceux de Maillezais et Luçon).

 

La Dive formait alors une petite hauteur de calcaire, visible de loin, au relief sec et dégagé, située non loin de la mer, entre Luçon et l’anse de l’Aiguillon. L’île, bien connue des marins pour sa position de repère dans le Pertuis-Breton, apparaît sur certaines cartes anciennes comme « l’isle de la Dive ».

Cette insularité modeste mais symbolique, au milieu d’un monde amphibie, n’est pas sans rappeler les îlots étranges qui parsèment le Quart Livre : terres isolées, improbables, où règnent des lois absurdes, des créatures fabuleuses, ou des oracles mystérieux.

 

Une toponymie suggestive : Dive, Dives, Diva

 

Le nom même de Dive est porteur de plusieurs échos sémantiques qui n’ont sans doute pas échappé à Rabelais, grand joueur de mots et manipulateur de sens :

 

  • En latin, « diva » signifie déesse, et « dives » veut dire riche.
  • Le mot évoque aussi la divination, l’oracle, le savoir caché.
  • Par ailleurs, « dive » est également un ancien terme désignant une source, une fontaine — ce qui peut nourrir une interprétation symbolique liée au vin, au savoir ou à l’inspiration.

Il est donc hautement vraisemblable que ce toponyme ait frappé Rabelais, ne serait-ce que pour sa valeur poétique et allégorique. Que l’île elle-même ait été visitée ou non par lui importe moins que ce potentiel symbolique.

 

Un lien spéculatif mais suggestif avec la Dive Bouteille

 

Dans le Quart Livre et surtout le Cinquième Livre, l’objectif ultime du voyage de Pantagruel est de consulter la Dive Bouteille, une entité mystérieuse et enivrante, présentée comme un oracle de vérité logé dans une cave sacrée. À l’issue de multiples épreuves marines, le groupe parvient à la grotte où l’oracle parle… par la voix du vin : « Trinch ! »

Cette « Dive Bouteille » est souvent interprétée comme :

  • une allégorie du vin (divin et divinateur),
  • une critique des dogmes religieux et des oracles classiques,
  • une apologie de la liberté de boire, de rire et de chercher par soi-même.

Mais le lien toponymique avec l’île de la Dive, si rarement exploré, suggère une autre strate de lecture : la Dive Bouteille serait née du souvenir, du nom ou de la silhouette de cette île vendéenne, vue ou entendue dans sa jeunesse, et transfigurée dans le langage de la satire.

Le fait que cette île ait été jadis isolée au milieu de l’eau, visible mais difficile d’accès, lointaine et pourtant réelle, pourrait bien avoir servi de modèle inconscient à cette figure centrale de l’imaginaire rabelaisien.

  1. La Dive Bouteille : oracle, vin et vérité

 

Une quête finale à double sens

 

Dans le Cinquième Livre (publié posthumément en 1564), la quête entamée dans le Quart Livre atteint son but : Pantagruel et ses compagnons accostent l’île de la Dive Bouteille, où réside l’oracle tant attendu. Ce moment, souvent perçu comme la clôture symbolique de l’épopée pantagruélique, est à la fois une parodie de voyage initiatique, un sommet d’érudition mystique… et une farce sublime.

Le récit est construit comme une parodie des oracles antiques (Delphes, Dodone) mêlée à des références chrétiennes (pèlerinage, reliques), le tout transposé dans une grotte bachique où l’on vénère non pas un dieu, mais une bouteille. Cette mise en scène grotesque ne diminue pas la portée symbolique du lieu : elle l’élargit.

 

Le vin, véhicule du savoir

 

Dans la grotte, les pèlerins sont reçus par la prêtresse Bacbuc (mot d’origine hébraïque signifiant « fiole », « vase »), qui leur fait franchir plusieurs portes initiatiques. L’intérieur du sanctuaire est un monde souterrain rempli d’échos, de résonances et de mystères. Finalement, la Dive Bouteille délivre son oracle… en un mot : « Trinch ! »

Ce mot, d’apparence triviale, signifie simplement « Bois ! » ou « Trinque ! » — invitation à boire. Mais chez Rabelais, rien n’est jamais simple. Ce mot unique contient plusieurs sens superposés :

  • Le vin comme source de connaissance inspirée, héritée de la tradition dionysiaque,
  • L’ivresse comme état de liberté mentale, détaché des conventions sociales et dogmatiques,
  • Le rire, la table, la fête comme voies de vérité joyeuse, à l’opposé de la gravité stérile des institutions.

Ainsi, l’oracle final n’est pas une réponse autoritaire, mais un appel à expérimenter, à vivre, à goûter la vie plutôt qu’à l’analyser abstraitement. La Dive Bouteille ne donne pas une vérité, elle invite à la chercher en buvant — métaphoriquement : en lisant, en découvrant, en vivant.

 

Une parodie de tous les dogmes

 

La Dive Bouteille fonctionne aussi comme une dénonciation en creux des oracles religieux, philosophiques et politiques de l’époque. Par son absurdité apparente, elle montre combien les hommes cherchent des réponses toutes faites, alors que la vérité est toujours mouvante, personnelle, joyeuse ou... vineuse.

En liant vin et vérité, Rabelais se rattache à une tradition ancienne (le vin comme révélateur de vérité chez Platon, Horace, etc.), mais il la détourne avec son humour corrosif.

 

Et l’île de la Dive, dans tout cela ?

 

Si l’on relie cette bouteille oraculaire à l’île vendéenne de la Dive, on peut y voir une couche géographique et mémorielle supplémentaire : l’oracle n’est pas suspendu dans les airs, il est ancré dans un lieu réel transfiguré par la fiction. L’idée d’une île discrète, isolée, au nom suggestif, peut avoir fourni une base imaginaire à cette grotte sacrée. Ce serait un exemple parfait du réalisme déformant de Rabelais : partir du connu pour accéder à l’universel.

 

  1. Conclusion

 

Rabelais et l’Atlantique poitevin : une géographie oubliée, un imaginaire retrouvé

 

Si Rabelais est souvent enfermé dans une image de savant tourangeau ou d’écrivain ligérien, l’exploration de son œuvre — notamment le Quart Livre et le Cinquième Livre — révèle une autre géographie, plus occidentale, plus littorale, profondément enracinée dans le Poitou atlantique.

Par ses séjours à Fontenay-le-Comte et Maillezais, par son immersion dans les milieux humanistes du Bas-Poitou, par son exposition directe aux paysages maritimes du golfe des Pictons et aux ports atlantiques (La Rochelle, Olonne), Rabelais a intégré un univers maritime qui irrigue l’imaginaire de ses dernières œuvres. Le choix de faire voguer Pantagruel et ses compagnons dans une mer peuplée d’îles absurdes, de peuples étranges et d’oracles ambigus n’est pas qu’une fantaisie : c’est l’expression littéraire d’un monde réel transformé en mythe, d’un espace vécu devenu allégorie.

Dans ce contexte, l’île de la Dive, aujourd’hui oubliée, apparaît comme un symbole discret mais puissant. Sa situation ancienne d’île isolée au cœur d’un marais maritime, son nom chargé d’échos poétiques et oraculaires, sa proximité avec les lieux fréquentés par Rabelais — tout concourt à en faire une possible source d’inspiration pour la célèbre Dive Bouteille. Tout invite à réinscrire cette île dans la géographie mentale de Rabelais, au même titre que ses textes réinscrivent la mer dans le champ de la pensée humaniste.

Redonner à Rabelais son ancrage poitevin et maritime, c’est non seulement rétablir une part oubliée de sa biographie, mais aussi mieux comprendre la portée de son œuvre : critique des dogmes, célébration du voyage, goût du réel transfiguré, et art de mêler le grotesque au sublime. Un écrivain du fleuve, oui — mais aussi un écrivain de l’océan.

 

Bibliographie indicative

 

Éditions et textes de Rabelais

  • Rabelais, Œuvres complètes, éd. Mireille Huchon, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1994.
  • Rabelais, Le Quart Livre et Le Cinquième Livre, éd. Michel Simonin, Livre de Poche, 1996.

Études sur Rabelais et son monde

  • Huchon, Mireille, Rabelais, Gallimard, Folio Biographies, 2004.
  • Febvre, Lucien, Le problème de l’incroyance au XVIe siècle. La religion de Rabelais, Albin Michel, 1942.
  • Demonet, M.‑L. & Geonget, S. (éd.) Les Grands Jours de Rabelais en Poitou, Droz, 2006.
  • Plattard, J. L’adolescence de Rabelais en Poitou, Les Belles Lettres, 1923 (réédition BNF/Hachette).
  • Revue du Bas-Poitou, diverses années (archives disponibles en ligne aux AD de Vendée).
  • Pour le contexte maritime et toponymique : consulter les archives départementales de la Vendée ou des ouvrages sur le golfe des Pictons.

 

🔍 Annexe – Rabelais, Thenaud et l’île de la Dive : lecture de Gilles Polizzi

Dans son étude « Rabelais, Thenaud, l’île de la Dive et le Quint Livre » (Les Grands Jours de Rabelais en Poitou, Droz, 2006), Gilles Polizzi met en lumière la manière dont Rabelais s'inspire du paysage poitevin, en particulier du golfe des Pictons et de l’île de la Dive, dans la construction littéraire du voyage maritime de Pantagruel.

Polizzi montre que le parcours des compagnons dans le Cinquième Livre évoque explicitement des ports atlantiques et des îles imaginaires qui trouvent des échos cartographiques réels dans les cartes anciennes du Bas-Poitou. L’île de la Dive, située au cœur du golfe poitevin et mentionnée dans de nombreux documents de la Renaissance, pourrait bien être l’une des matrices du motif de la Dive Bouteille, oracle central du roman.

Polizzi établit également un lien entre Rabelais et le poitevin Jean Thenaud auteur du Voyage d’oultremer (1512), qui traverse des lieux et des motifs similaires à ceux de Pantagruel. Il est probable que Rabelais ait lu ce texte, comme en témoigne la proximité lexicale, géographique et narrative de certains passages.

« Il n’y a pas, chez Rabelais, d’invention ex nihilo : il y a cristallisation, hybridation et satire du réel. »
(G. Polizzi, 2006)

Cette lecture redonne toute sa place au Poitou littéraire et maritime dans l’imaginaire rabelaisien.

 

📖 Études recommandées

1. Les Grands Jours de Rabelais en Poitou, actes du colloque (Poitiers, 2001)

  • Édité par Marie‑Luce Demonet et Stéphan Geonget (Droz, 2006).
  • Contient plusieurs contributions très pertinentes, dont :
    • G. Polizzi sur « Rabelais, Thenaud, l’île de la Dive et le Quint Livre»,
    • plusieurs textes sur les cercles humanistes et juridiques du Poitou.

2. L’adolescence de Rabelais en Poitou de Jean Plattard (Les Belles Lettres, 1923)

  • Étude classique, disponible en réédition numérique via la BNF ou librairies d’occasion.
  • Traite de ses années poitevines (Fontenay, Maillezais, Poitiers), ses contacts intellectuels, sa formation en grec, latin, droit canon. persee.fr

3. Articles universitaires et revues régionales

  • Revue du Bas-Poitou (Niort, Fontenay-le-Comte) qui, de 1888 à 1972, publia des articles sur Rabelais, les Cordeliers, Maillezais. fr.wikipedia.org

Sources régionales et géographiques

  • Archives départementales de la Vendée, L’île de la Dive : cartographies anciennes et mémoire insulaire.

 

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Le texte qui précède a été généré par ChatGPT après un dialogue commencé par la question « Connais tu l’ile de la Dive ?

 

Le texte ci-dessous a été écrit par Jean-Marie Guérin, sur l’ex-île de la Dive. Il est garanti sans IA. L’intention est de comparer les résumés de textes anciens issus de l’univers rabelaisien à un texte moderne sorti du cerveau de la machine. Les derniers livres, les ultimes découvertes, de récents actes de colloques sont-ils cités ? Cette expérience m’a permis de réfléchir sur l’utilisation grandissante de ce nouvel outil. La comparaison est permise avec l’innovation apportée par l’imprimerie au XVIe siècle. J’ai aussi imaginé ce qu’en aurait pensé François Rabelais.

 

 

 

QUELQUES REMARQUES

Cette machine est-elle intelligente ?

Qui aime bien châtie bien ! La publication du texte brut aurait eu pour conséquence de cautionner des erreurs assez grossières. L’intelligence artificielle avait introduit des personnages réels dans un espace où ils ne sont jamais allés (Jean Bouchet et Lazare de Baïf à Fontenay-le-Comte). J’ai corrigé et j’ai obtenu les excuses de l’IA, ce qui est une petite satisfaction pour mon ego. De même l’IA avait inventé des textes qui n’existent pas avec leur référence parfaitement fausse (la Rochelle lieu de départ de la Thalamège au chapitre VII du Quart Livre). J’ai vérifié le texte des œuvres complètes, ce qui m’a permis d’éliminer cette indication introduite par l’IA et la leçon a été retenue par ChatGPT.

Qu’en pense François Rabelais ?

« Un seul petit mot ajouté ou retranché ou même un petit signe changé ou déplacé a souvent causé la mort de plusieurs milliers de personnes[1] »

 

Une machine rapide comme l’éclair !

Le texte global est parfaitement étonnant car il est produit en quelques minutes. Notre société qui compte les secondes trouve donc cette performance époustouflante. Loin de nous, l’abbaye idéale de Thélème nous donne une autre leçon de vie :

« Et par ce que es religions de ce monde tout est compassé, limité et reiglé par heures fut décrété que là ne serroit horrologe ny cadran aulcun…car (disoit Gargantua) la plus vraye perte de temps qu’il sceust estoit de compter les heures.[2] »

J’y vois tout de même un avantage si le temps ainsi libéré permet d’éteindre son téléphone portable et de dialoguer avec un membre de la famille ou avec un ou une ami(e).

 

Les cancres nous persuadent qu’il n’est plus utile d’apprendre !

C’est exactement l’inverse car l’apprentissage devient agréable sans bachotage. Plus que jamais l’expérience et la culture générale deviendront des qualités rares et utiles pour ne pas être dominé par une culture américano-valleysiliconée mal digérée. Pour la Dive, j’ai interpellé l’IA sur un sujet extrêmement précis, peu diffusé sur le net, et sur lequel se concentrent mes recherches. Il devient essentiel de développer ce genre d’étude, de le diffuser sur internet et d’enrichir ChatGPT du résultat. En cas contraire c’est un travail pour rien. Les actes du colloque « RABELAIS 1523-2023, La genèse poitevine d’un géant. » viennent de paraitre[3]. Romain Menini y écrit page 137 : « Quant à la fameuse lettre de Gargantua, au chapitre 8, c’est-au moins en partie - la translation recréatrice, en vernaculaire, de la lettre du 8 mai 1519 écrite par Budé à son fils Dreux ». Cette lettre a été traduite par Luigi-Alberto Sanchi : « ces lettres raffinées seront pleinement instaurées et constituées…ajoute à cela l’abondance de livres anciens et récents, accessibles même aux pauvres et presque exposés dans les rues, alors que, rares de mon temps, ils s’achetaient à grand prix !...moi je n’ai pas eu cette chance…je pourrais opposer chacune de ces commodités actuelles à mes propres incommodités…par conséquent, tu dois voir et pourvoir sans relâche, de tout ton cœur à ne point encourir le déshonneur de manquer au rendez-vous, quand ton père et la chance te favorisent… »

Nous pouvons facilement comparer l’imprimerie et la nouvelle disponibilité des livres au XVIe à l’arrivée d’internet et de l’intelligence artificielle. Cette exhortation à l’étude pourrait être celle d’un père contemporain, l’IA n’étant qu’un outil qui devrait faciliter l’envie d’apprendre.

 

Rabelais, arme de destruction massive des fake news !

Dans le même colloque, Claude la Charité nous a parlé de Geoffroy d’Estissac. Parmi les livres en commun entre Rabelais et d’Estissac, un pseudo-Denys l’Aréopagite grec comporte l’ex-libris « Fran(cis)ci  Rabelesi » avec la date 1521 en grec. Le blason de l’évêque y est dessiné à la plume ainsi que deux autres blasons dont celui qui va servir de marque à Rabelais pour identifier ses almanachs. On y voit un oiseau, pour moi une canepetière, échassier en voie de disparition, qui à l’époque était l’objet d’un proverbe. Belon écrit « nous avons un proverbe en notre langue qui la met en bruit, disant à ceux qu’on cognoist soupçonneux qu’ils font la Cane petière[4]. »

Rabelais, disciple de Saint Thomas, pourrait nous être utile. Il me parait essentiel d’être toujours soupçonneux face aux fausses informations, aux manipulations diverses, aux images falsifiées ou truquées. Voilà un outil extraordinaire mais qui mérite beaucoup d’attention et d’esprit critique : ChatGPT.

Pour me détendre j’avoue avoir une préférence pour le chat de Philippe Geluck.

 

 

 

 

Jean-Marie Guérin de l’ex-île de la Dive   

https://rabelaisladive.canalblog.com

 

[1] Rabelais, Œuvres complètes, Épître dédicace des aphorismes d’Hippocrate, p. 983.

[2] Rabelais, Œuvres complètes, Gargantua, chap. LII, p. 138.

[3] Sous la direction de Myriam Marrache-Gouraud, Stéphan Geonget et Romain Menini. Chez Droz (https://droz.org/france/product/9782600066723)

[4] Vellin Jacky, Dictionnaire des néologismes de Rabelais, éditions La Simarre, 2017, p.63.

 

2 janvier 2022

LOUDUN et Ste Marthe "Picrochole le crapaud"

Cette conférence a été donnée pendant l'exposition de Pierre et Annick DEBIEN dans la magnifique collégiale de Loudun.

Rabelais, qui se cache derrière Picrochole 

Voyons le Contexte local

Je dois tout d’abord vous expliquer pourquoi je suis passionné par les textes de Rabelais et pourquoi on me qualifie de rabeloteur. Vous devez connaitre le musée de la Devinière à 20 mn d’ici. Je suis membre de l’association des amis de Rabelais et de la Devinière mais aussi entonneurs rabelaisien médaillé et diplômé. Pharmacien retraité, tous ces diplômes ne m’empêchent pas d’être parfois sérieux. Mon épouse, Mary va vous lire les textes originaux.

 J’habite st michel en l herm sur l’ex-île de la Dive à 18 km de La Rochelle à vol d’oiseau tout en face d’Esnandes sur la pointe de l’Aiguillon en sud-Vendée autrefois Bas-Poitou.

  Retraité, je suis devenu guide bénévole de l’abbaye de st michel en l’herm, puis j’ai découvert le texte d’un universitaire qui affirmait que l’ile de la Dive avait inspiré Rabelais, pour décrire l’oracle de la dive bouteille. Cette hypothèse a été confirmée par la sorbonne et le centre de la renaissance de Tours. Si en Vendée, Rabelais n’est pas en odeur de sainteté, à La Rochelle, on lui reproche d’avoir traité Calvin de démoniaque. En Touraine c’est un écrivain mythique grâce à son livre Gargantua qui sert de prétexte à vendre le vin de Chinon. C’est aussi le livre au programme du secondaire dont nous avons tous un souvenir vague.

 

Gargantua et Picrochole

Dans cette histoire il y a un bon géant qui s’appelle Gargantua. À la fin de ses études à Paris, il est appelé à l’aide par son père Grandgousier, attaqué par son voisin Picrochole. S’ensuivent des guerres picrocholines où Gargantua va vaincre Picrochole grâce à frère Jean, qui aura en récompense l’abbaye de Thélème. Derrière chaque personnage se cache un ou plusieurs contemporains de Rabelais. Les explications peuvent être à plusieurs degrés. Picrochole ressemble à Charles Quint qui combat son beau-frère, notre bon roi François 1er. Au niveau de la Touraine décrite par Rabelais, Picrochole a comme modèle le seigneur acariâtre de Lerné, voisin de la Devinière où Rabelais serait né. Il s’agit de Gaucher de Ste Marthe, médecin de l’abbesse de Fontevrault. Toute l’aventure de la guerre picrocholine se passe à quelques km de la Devinière. La topographie rappelle les souvenirs d’enfance du petit François Rabelais, qui joue au chevalier entre l’abbaye de Seuilly et les châteaux voisins. Je ne vais vous parler que de Picrochole-Ste Marthe.

 

 

Gaucher Ste Marthe le modèle de Picrochole

 Gaucher est médecin du Roy et de sa tante, l’abbesse de Fontevraud, Renée de Bourbon. Il fut aussi le médecin et l’ami du Connétable de Bourbon, le traitre au roi de France qui se met au service de Charles Quint. Gaucher a fait alliance avec la famille Marquet en épousant leur fille Marie. Mme Marquet-mère est née De Neufbourg, famille parente des Budé. Ce dernier est secrétaire du roi, il favorise l’étude du grec en France et a échangé quelques lettres avec un jeune moine inconnu de Fontenay le comte : un certain François Rabelais. L’abbesse de Fontevraud a confiance en son médecin et elle lui met à disposition une maison en usufruit, à Lerné, à 2 km de la Devinière, la maison d’enfance de Rabelais.

François d’Angoulême, futur François 1er, passe un jour voir sa tante à Fontevrault. Nous sommes en 1507, François a 13 ans. L’abbesse vient d’ordonner de clore l’abbaye par un grand mur. Une pierre de fronde est lancée par-dessus le mur et le futur roi la reçoit sur la tête. Gaucher de Ste Marthe médecin de l’abbesse est appelé à son chevet. Le dauphin guérit et plus tard Gaucher est nommé médecin du roi. La famille Ste Marthe est en pleine ascension sociale.

Dans le Gargantua, le seigneur de Lerné : Picrochole, est désigné comme « tiers du nom ». En effet, il succède à son père Louis et à son grand-père Nicolas, vaillants capitaines en Guyenne et en Italie.

Gaucher est écuyer, seigneur de Villedan en loudunois, de la Rivière, de la Baste en Curzay, de Lerné, du Chapeau et des Nandes en Aunis. La famille est très connue en Poitou et en Touraine, elle va donner de nombreux politiques et écrivains qui confirment que Rabelais a bien pris leur ancêtre comme modèle du personnage du roman. Comme Richelieu, Gaucher est élevé à porter les armes mais son frère ainé le remplace mais meurt en Italie près du monte Cassino. On peut imaginer que son caractère violent et acariâtre est lié à cette enfance. Gaucher meurt à 83 ans et il est enterré dans le chœur de Fontevrault auprès de Richard cœur de lion et de sa mère Aliénor. La postérité de Gaucher fut importante car il eut douze enfants dont Charles de Ste Marthe, poète, Marie dame et chatelaine de Champagné les marais dans le sud Vendée. Scévole le grand (soit Gaucher en grec) est le petit-fils de Gaucher. Loudun, qu’il sauva de la ruine, lui a donné le titre de père de la patrie.

 

Les couleurs

Charbonneau a étudié l’héraldique de Loudun. Le XVIe siècle a vu une croissance exponentielle de l’utilisation des armoiries lors des guerres d’Italie. Rabelais qui aime se moquer de tout s’est attaqué aux couleurs des familles qu’il n’aimait guère et a vanté les qualités de ses héros au travers de leur blasonnement.

Comme l’évêque de Maillezais Geoffroy d’Estissac, les couleurs de Gargantua sont le blanc et le bleu. Les armes des Ste Marthe sont d’argent à fusées en face de sable, au chef de même. Le sable en héraldique est le noir.

"Son père voulait faire comprendre par-là que c’était pour lui une joie céleste, car le blanc signifiait à ses yeux joie plaisirs délices et réjouissance, et le bleu choses célestes. Je sais bien qu’en lisant ces mots vous vous moquez du vieux buveur et trouvez cette explication des couleurs trop fruste et absurde. Je vous dirai seulement un mot de la bouteille. Vous dites que le blanc signifie la foi et le bleu fermeté…qui vous meut, qui vous pique, qui vous dit que le blanc signifie la foi et le bleu fermeté ? C’est dites-vous un sot livre qui se vend chez les colporteurs et les camelots sous le titre « le blason des couleurs ». Son auteur a pensé que les gens composeraient leurs devises à partir de ses instructions stupides. De fait il a trouvé quelques niais qui ont eu foi en ses ouvrages. Sur leur modèle ils ont taillé leurs sentences et leur propos, harnaché leurs mulets, vêtu leurs pages, écartelé leurs chausses, brodé leurs gants, frangé leurs lits, peint leurs emblèmes, composé des chansons et pis encore ourdi en secret des machinations et de lâches tours contre les pudiques mères de famille."

J’ai eu l’opportunité de présenter en Sorbonne, lors du colloque « inextinguible Rabelais » en 2014, les moqueries de Rabelais à l’égard des blasonnements. Plusieurs traités paraissent à l’époque sur la façon de réaliser des blasons, qui sont souvent parlants. Ainsi l’écu de Louis de La Trémoille, seigneurs de Thouars, Talmond, et de l’ile de Ré, est composé d’un chevron rouge et de trois oiseaux bleus aux becs et aux pattes rouges.

La traduction en langage héraldique est « d’or au chevron de gueules, accompagné de 3 aiglettes d’azur becquées et membrées de gueules. La protectrice de la Trémoille est sainte Catherine d’Alexandrie qui fut suppliciée par une roue dentée. D’où la devise associée « sans point sortir hors de l’ornière ». Louis est d’ailleurs resté toute sa vie, fidèle serviteur des rois de France. La chapelle funéraire des La Trémoille à Thouars est couverte de sculptures de roues dentées.

Ces rébus étaient moqués à la cour dans le jeu des devises ironiques auquel participait le roi lui-même. Rabelais nous rappelle qu’il ne faut pas faire comme les petits enfants qui écrivent un grand G accolé à un petit a.

C’est le blason que j’ai mis dans ma cuisine : il signifie j’ai grand appétit. Mais Rabelais avait aussi inventé des armoiries inspirées de celles des « La Trémoille ». Il en tamponnait ses livres pour les authentifier.  

Cette reproduction à droite vous montre la dernière page de l’almanach de 1535. Vous y voyez en partie basse, la signature de Rabelais et la date de 1535 en hébreux et en grec. A gauche, une couronne de triomphe porte la devise grecque « agathé tuké sun theo » traduite par « à la bonne fortune avec dieu ». Au centre un chevron surmonté de deux croix grecques signe de soumission à dieu mais en connaissant le texte grec de la bible. A l’abri du chevron, un oiseau énigmatique que j’ai identifié à une canepetière. Vous pourrez lire dans l’excellent livre de Jacky Vellin sur les néologismes que ce nom d’oiseau a été inventé par Rabelais et qu’il était au XVIe à l’origine d’une expression  « ceux qu’on connait soupçonneux font la canepetière ». Rabelais était manifestement un disciple de st Thomas.

Le mâle fait un cri comme la perdrix en plus fort, c’est un claquement de langue comme tze tze lorsqu’on émet un doute. Allez au zoo de Chizé, on y élève cet oiseau car il est en voie de disparition dans les plaines céréalières. Vous entendrez le chant caractéristique du male .

 

Revenons à Gargantua, c’est à cause de « Marquet grand bâtonnier de la confrérie des fouaciers », que la guerre picrocholine commence. C’est encore une devise ironique cachée. La face des armes des Marquet résume la fonction : le sautoir d’or ou croix de st André, et les besants qui sont des pièces d’or en héraldique peuvent devenir bâtons de cérémonie et fouaces d’où l’expression de « grand bâtonnier de la confrérie des fouaciers ».      

 

L’affaire des bateliers de Loire serait la raison de la querelle entre Rabelais et Ste Marthe

Un bras de la Loire proche de Saumur est détourné par Gaucher vers une pêcherie et un moulin. Les marchands de Loire qui doivent alors utiliser une partie dangereuse du fleuve attaquent Ste Marthe. Les bateliers sont défendus par maitre jean Gallet avocat à Chinon et Antoine Rabelais assesseur et père de notre auteur. Antoine Rabelais a par ailleurs été sénéchal de Lerné de 1507 à 1527. Que s’est-il passé en 1527 pour que le père de Rabelais n’assure plus la justice à Lerné ? on ne le sait pas. Le procès des bateliers débute en 1522 et court toujours en 1537. Le procès n’est donc pas terminé en 1534 lors de l’édition du Gargantua, c’est illogique d’évoquer une affaire en cours.

Les documents sont incontestables mais une haine de Rabelais dont l’origine viendrait de son père dans l’exercice de son métier me parait improbable. Cette affaire des marchands de Loire est décrite en 1905 par Abel Lefranc mais dès 1935 Gerard Defaux dit que cette lecture est tombée en discrédit.

Les propriétés de Picrochole

Abel Lefranc signale en 1905 que Gargantua arrivé de Paris attaque et démolit le bois de Vède forteresse de Picrochole, car il y a là une propriété de Gaucher de Sainte Marthe. J’ai alors recherché si les seigneuries de Gaucher étaient citées dans l’œuvre de Rabelais.

Esnandes

Mes recherches m’ont fait découvrir un autre lien entre nos deux héros. L’orgueil de Gaucher lui fait mentionner sur la tombe de son père Louis, décédé en 1535 : « son fils Gaucher de Ste Marthe fut après lui seigneur du Chapeau, de Villedan, de la Rivière et des Nandes en Aunis ». Les propriétés des Ste Marthe sont nombreuses autour de Chinon et de Saumur. Une seule exception : cet investissement de 3500 écus pour la terre et châtellenie d’Esnandes dont il fut le seigneur de 1522 à 1530. Le tout est revendu à Seguin Gentils pour 300 livres de rente.

Rabelais cite l’Aunis une première fois au chapitre XXXIII en parlant du second corps d’armée de Picrochole :

"Voici votre stratégie : laissez ici un capitaine avec une petite troupe pour garder ce lieu, qui nous paraît assez fortifié par sa nature et les remparts que vous avez conçus. Divisez votre armée en deux parties, comme vous le savez bien. La première attaquera Grandgousier et ses hommes, et les vaincra aisément dès la première offensive. Vous y récupérerez une abondance d'argent, car ce rustre en a en réserve. Nous disons 'rustre' car un noble prince n'est jamais à court. L'accumulation de richesses est l'affaire des rustres. Pendant ce temps, l'autre partie se dirigera vers Onys, la Saintonge, l'Angoumois, la Gascogne, ainsi que le Périgord, le Médoc et les Landes."

Pourquoi évoquer l’Aunis qui est une très petite province ?

L’Aunis est cité une seconde fois à propos d’un certain Alpharbal

 « La harangue que Gargantua fit aux vaincus ».

Vous pouvez bien vous souvenir de la mansuétude dont ils firent preuve envers les bretons le jour de la bataille de St Aubin du Cormier. Vous avez appris non sans émerveillement le bon traitement réservé aux barbares d’Hispaniola qui avaient pillé, dépeuplé et saccagé les confins maritimes d’Olonne et du Talmondais. Tout le ciel a été rempli des louanges et des actions de grâce que vous-même et vos pères fîtes lorsqu’Alpharbal roi de Canarre, non content de sa bonne fortune envahit furieusement le pays d’Onys pratiquant la piraterie dans toutes les îles armoricaines et les régions voisines.

Une petite remarque : Rabelais s’inspire de faits réels et les déforme. Louis de la Trémoille a bien vaincu les bretons à st Aubin du Cormier et il a épargné le futur Louis XII. Les espagnols ont attaqué nos côtes et ont saccagé le pays à la fin du XVe.

On a vainement cherché d’où venait cet Alpharbal. C’est un mot hébreu qui signifie « seigneur de la Rivière ». C’est tout simplement l’un des titres de Gaucher de Ste Marthe. Cet Alpharbal est roi de Canarre dans le roman. J’ai retrouvé au fil de mes recherches une explication qui n’a rien à voir avec les canaries comme l’indique en général l’ensemble des commentateurs. Il faut dire que Rabelais utilise souvent des mots de même consonnance dans des sens différents. La région de Canarre a bien existé pendant la guerre de cent ans L’évocation qui suit est tirée de l’Heptaméron de la Navarride écrit par Pierre Cayet en 1602 où il raconte les guerres du futur Henry IV roi de Navarre.

"Le navarrois sans se peiner beaucoup, le vous étrille et à force de courre, le vous renvoie jusqu’à Paris et bourre, lui emportant enseignes et drapeaux, pour derechef en avoir de plus beaux, il y revient mais le roi de Navarre était alors vers Niort et Canarre."

Une note à la fin du livre nous explique le mot Canarre : C’est un royaume en Poitou, de l’ancien titre des anglois, dont estoit La Rochelle et Aunis et a été à Anne de Mortemer dernière régnante de la maison de Lancastre ».

Encore une allusion aux Trémoille : Anne de mortemer a épousé un « de la Trémoille ».

 

Gaucher et son épouse Marie Marquet achètent cette propriété d’Esnandes en janvier 1522 et refusent de rendre foi et hommage à leur suzerain de Taillebourg, François de la Trémoille. En pratique le suzerain doit autoriser la vente et perçoit alors des droits de mutation. Esnandes fit aussitôt l’objet d’une saisie féodale par le sénéchal de Taillebourg. Ste Marthe va finalement céder devant La Trémoille,

 

Il y a derrière tout cela une seconde famille de traîtres !

Le vendeur de la châtellenie d’Esnandes est René de Brosse et de Bretagne, Comte de Penthièvre. La famille de Penthièvre est l’une des familles prétendantes au trône de Bretagne. René a épousé la fille unique de Commynes qui avait subtilisé la principauté de Talmond aux La Trémoille sous le règne de Louis XI. Selon les usages féodaux, en 1522, René de Brosse ne peut pas vendre la châtellenie d’Esnandes sans l’accord de François de la Trémoille, seigneur de Taillebourg. Peu après cette vente, René de Brosse va soutenir la révolte du connétable de Bourbon et mourir à Pavie dans les rangs espagnols. Voilà la famille déshonorée et ruinée. Le fils, Jean IV de Brosse, va redorer le blason des Penthièvre de façon peu banale. Il acceptera d’épouser Anne de Pisseleu la seconde maitresse de François 1er. Jean se marie en 1532 et va bénéficier de l’entregent ou plutôt entre-jambe de sa femme. Pour l’éloigner de la cour, le roi le nomme Gouverneur de Bretagne, Comte de Penthièvre ; Duc d’Étampes et de Chevreuse. En contrepartie Jean de Brosse cède tous ses droits sur le duché de Bretagne. C’est le cocu magnifique du règne de François 1er.

Lorsque Rabelais parle de la grande jument de Gargantua qui arrive au port d’Olonne, il évoque la duchesse d’Étampes par le biais d’allusion sur les blasons. Les nobles de la cour étaient les seuls à pouvoir reconnaitre ces allusions perfides, ils en riaient et Gargantua a ainsi connu un immense succès de librairie à la cour ou dans les milieux intellectuels.

« Fayoles quart roi de Numidie envoya du pays de Africque à Grangousier une jument la plus énorme..et fut ammenée par mer..jusque au port de Olonne en Talmondois »

Pourquoi la grande jument arrive-t-elle au port d’Olonne ? Les rochers à éviter en entrant dans le port portent le nom de « Grande Jument » comme de nombreux bancs de sable ou dangers de la côte atlantique. Rabelais connait bien le port des Sables d’Olonne qu’il cite à plusieurs reprises, et Maillezais possède un prieuré tout proche situé à Bourgenay. Mais le choix du nom de Fayoles n’est pas anodin. François de Fayoles est un cousin de l’évêque de Maillezais. Il prend part à une croisade contre les turcs installés aux environs de Tunis d’où son titre de quart roi de Numidie.

 

Les Joubert de Fayoles se prétendent descendants des de Pisseleu. Les deux familles portent sur leurs armoiries « trois lions de gueules ». Qu’ils descendent ou non du même ancêtre importe peu, l’essentiel se trouve dans la relation faite avec Anne de Pisseleu, la maîtresse du roi. À la fin du roman la jument se retire dans la forêt de Bièvre. C’est tout simplement Fontainebleau où François 1er fait construire un magnifique château où trône sa dulcinée.

Tout à la fin du manuscrit du Cinquième livre, lorsque la compagnie quitte l’oracle de l’île de la Dive, Bacbuc, on découvre que le terme réel de la navigation est le port d’Olonne :

« Irez à droite route sans terre prendre si voulez jusques au port de Olonne en Talmondois à toujours en plaisir et sureté sans danger ni tempête. Trouverez davantage vos naufs bien dûment pourvues de tout ce qu’il vous pourrait être utile et nécessaire pour le reste de votre voyage. Je vous ai fait ordre très bon donner. Allez amis en gaité d’esprit et portez cette lettre à votre roi Gargantua. Par un pays plein de tous délices plaisant tempéré serein et gracieux autant qu’est le pays de Touraine, enfin trouvâmes nos navires au port.»

Les relations entre Maillezais et Ste Marthe   Gaucher le radin, le bilieux, après avoir réglé ses droits de succession à François de La Trémoille, récidive en refusant de payer à l’abbaye de Maillezais une rente de 20 livres due pour l’usage du port d’Esnandes. Cette rente avait été accordée à l’abbaye de Maillezais en 1003 par Guillaume le grand. Ce port est aussi facile à aborder que celui de La Rochelle. Le Pertuis Breton est un lieu d’échouage en toute sécurité pour des voiliers lestés de pierres de lest. Il permettait aussi d’éviter certaines taxes levées au port de La Rochelle. Revenons en 1524 : François Rabelais est alors secrétaire de Geoffroy d’Estissac. Jean Bouchet qualifie Rabelais « d’expert en toute clergie » : c’est un savant, par ses connaissances du droit civil ou religieux. Ce sont les compétences requises pour suivre un procès. Dans la guerre picrocholine, un émissaire de Grandgousier appelé Ulrich Gallet est envoyé à Picrochole pour faire la paix. On procédait ainsi à l’époque.

"Grandgousier ordonna à Ulrich Gallet son maitre de requêtes, un homme sage et avisé dont il avait approuvé la valeur et le bon sens dans diverses affaires contentieuses, de se rendre auprès de Picrochole pour lui exposer ce qu’ils avaient décrété."

On ne peut s’empêcher de penser à Rabelais lui-même, petit moine originaire de Seuilly, fils de juriste, passionné et qualifié en droit canon et en droit civil, mais aussi l’ami des jurisconsultes fontenaisiens. Il a pu être envoyé par son abbé comme ambassadeur auprès de Ste Marthe pour récupérer le loyer impayé. Rabelais aurait subi à Esnandes le profond mépris de Gaucher de Ste Marthe, seigneur du lieu. Le choix de frère François pouvait être motivé par les relations anciennes entre les deux familles : Rabelais de Seuilly et Ste Marthe de Lerné. L’abbaye de Seuilly est une abbaye liée à Maillezais. Par ailleurs le père de Rabelais a été sénéchal de Lerné de 1507 à 1527.

"Quelle furie te pousse donc maintenant, toute alliance brisée, tout droit transgressé, à envahir hostilement ces terres, sans avoir été en rien lésé irrité ou provoqué par lui ou par les siens ? où est la foi ? où est la raison ? où est l’humanité ? où est la crainte de Dieu ? La chose dépasse tellement les bornes de la raison elle est si éloignée du sens commun qu’elle peut à peine être conçue par l’esprit humain. As-tu estimé mon maitre assez lâche et hébété pour ne pas vouloir résister à tes assauts iniques- ou assez dépourvu de gens, d’argent, de sagesse et de connaissances militaires pour ne pas le pouvoir ?         

Comme la guerre avait commencé car on avait pris de force quelques fouaces aux gens de Picrochole et que Marquet avait reçu un coup de trique, Grandgousier pour acheter la paix fit rendre les fouaces.                                                            

Picrochole ne voulut jamais les laisser entrer, ni venir leur parler. Il leur fit savoir qu’il était occupé, mais qu’ils pouvaient dire ce qu’ils voulaient au capitaine Touquedillon qui, aux murailles, montait sur affut une pièce d’artillerie. Mais Picrochole envenima de plus en plus ses sentiments en disant : ces rustres ont une belle peur, Grandgousier n’est pas fait pour aller à la Guerre mais bien plutôt pour vider les flacons ! Je suis d’avis que nous gardions ces fouaces et l’argent. »

Les conseillers de Picrochole vont ensuite le faire rêver de conquérir le monde en commençant par l’Aunis. Cependant il craint d’être attaqué par derrière mais trouve la solution :

" un beau petit ordre de mobilisation que vous enverrez aux moscovites vous fournira en un moment 450 000 combattants d’élite.»

Rabelais est toujours d’actualité !

Les chapitres sur les couleurs se terminent par des métaphores maritimes : est-ce une allusion à ce conflit portuaire avec Maillezais ?

« Mais plus outre ne fera voile mon esquif. Je retourne faire scale au port dont suis yssu. » puis « Icy donc calleray mes voilles. »

Le procès avec Maillezais s’achève en 1532 alors que celui des bateliers de Loire va se terminer en 1537. Gargantua est écrit en 1534 il parait improbable de se moquer de l’adversaire alors que le procès est en cours, ce serait un élément défavorable pour les juges.

Ces tapuscrits des archives de Vendée confirment que l’abbaye envoie un prêtre pour intervenir auprès de Ste Marthe et récupérer les 20 livres.

As de trèfle.  Une autre allusion curieuse se trouve dans l’œuvre de Rabelais. Au QL le bateau qui va d’ile en ile arrive dans l’ile des ennasins ou mal plaisants allianciers. J’ai toujours trouvé curieux la sonorité du mot ennasins qui semble dériver d’Esnandes. Les habitants ont le nez en « as de trèfle » ce qui signifie qu’ils ont le nez coupé, sanction appliquée aux traitres et aux criminels. Mais souvenez-vous du seigneur de la Baste l’un des titres de Gaucher de Sainte Marthe. La Baste est le nom de « l’as de trèfle » un des atouts, d’un jeu de carte espagnol. Le texte de Rabelais est ainsi truffé d’allusions comiques contemporaines de l’auteur qui sont très difficiles à comprendre actuellement.

Villedan à Beuxes

Gaucher est aussi seigneur de Villedan en loudunais. On retrouve une rue de Villedan à Beuxes : il ne reste de cette ferme qu’un puits qui disparait dans l’herbe et un nom dans le cadastre. Je suis allé à Beuxes, la mairie était ouverte et le maire et la secrétaire de mairie étaient là. Elle m’a aussitôt donné un document fort bien écrit sur Beuxes qui rappelle que Rabelais cite Beuxes à 2 reprises sous le vocable de Beusse nom utilisé jusqu’en 1930.

 Le petit Gargantua à haute voix s’écriait à boire à boire à boire comme invitant tout le monde à boire si bien qu’il fut oui de tout le pays de Beusse et de Bibarois.1534 Beusse et Vivarais prononcé à la façon périgourdine rappellent la boisson. Au chap. 17 du TL imprimé en 1546 le mot baste est utilisé dans le sens commun de bah, je m’en contente et non dans le sens d’as de trèfle. Est-ce pour cette raison que Rabelais évoque à la fin du chapitre une autre seigneurie de Gaucher ? Panurge souhaite avoir l’avis de la Sybille de Panzoult et lui offre des cadeaux :

"Panurge la salua profondément lui présenta six langues de bœuf fumées un grand pot beurrier plein de coscotons un bourrabaquin garni de breuvage une couille de bélier pleine de Carolus nouvellement forgés enfin avec profonde révérence lui mit au doigt médical une verge d’or bien belle en laquelle était une crapaudine de Beusse magnifiquement enchâssée."

La verge d’or est une bague enchâssée d’une crapaudine assimilée alors à une pierre précieuse. On saura plus tard qu’il s’agit d’un fossile de dents de poisson. Au XVIe, elle est ainsi appelée car on la disait extraite de la tête d’un crapaud. Il y avait donc des crapauds à Beuxes ; à qui pensait Rabelais je vous laisse répondre mais vous avez déjà deviné qu'il s'agit de Gaucher de Sainte Marthe.

L’Abbaye royale de Fontevrault et les attaques de Gabriel Dupuyherbault.

Ces moqueries envers Ste Marthe médecin à Fontevrault ont failli avoir des conséquences tragiques. À l’époque il s’agit du bucher. Un moine bénédictin de Fontevraud, pieux et zélé, appelé Gabriel Dupuyherbault, père confesseur du prieuré des Hautes Bruyères près de Rambouillet, voulu répondre à Rabelais en écrivant un ouvrage intitulé Théotimus. Écrit en latin en 1547, publié en 1549, c’est un catalogue de livres censurés, dont on ne cite plus que les attaques personnelles contre Rabelais. Ce livre de 300 pages était destiné à l’usage des juges civils pour réprimer l’hérésie, mode d’emploi pour la chambre ardente.

"Car que peut -il manquer à l’absolue perversité de ce Rabelais, lui qui n’a ni la crainte de dieu ni le respect des hommes, qui foule au pieds et tourne en ridicule toutes les choses divines et humaines ? Quel Timon a médit davantage de l’humanité ? Faiseur de bons mots, vivant de sa langue, parasite, on le supporte à la rigueur ! Mais se damner en même temps, chaque jour ne faire que se souler, s’empiffrer, vivre à la grecque, flairer les odeurs de cuisine, imiter le singe à longue queue, comme on le dit partout, et de plus souiller de misérables papiers par des écrits infames, vomir un poison qui se répand de long en large dans tout le pays, lancer la calomnie et l’injure sur tous les ordres indistinctement, attaquer les honnêtes gens, les pieuses études, les droits de l’honneur, en railleur sans vergogne et sans ombre d’honnêteté, comment souffre -t-on cela ? Et n’est ce pas un phénomène inouï qu’un évêque de notre religion, le premier par le rang et par la science, protège, nourrisse, admette à la familiarité de sa table et de sa conversation une telle honte pour les bonnes mœurs et pour l’honnêteté publique, que dis-je ? Leur ennemi le plus acharné, l’homme impur et contaminé qui a tant de faconde et si peu de raison ?"

Il est indispensable de reprendre la chronologie de ces années. En 1543 on brule place Maubert, après lui avoir coupé la langue, un secrétaire du cardinal Jean du Bellay, Nicolas Brisbart. C’est l’année de la mort de Geoffroy d’Estissac le premier protecteur de Rabelais puis de Guillaume du Bellay. Guillaume recommande Rabelais à son frère Jean. En 1543 l’imprimeur de Marguerite de Navarre la sœur du roi, est Antoine Augereau. Il est condamné par la Sorbonne. Poitevin et patron de Garamond, il est pendu étranglé et brulé place Maubert à Paris en 1544. À partir de 1545, l’influence du cardinal Jean Du Bellay auprès du roi diminue malgré l’aide de la duchesse d’Étampes. Le TL et la crapaudine de Beusse est en vente début 1546. Rabelais s’exile à Metz en mars 1546. Dolet subit le même sort que Brisbart car il avait mal traduit Platon selon la Sorbonne ajoutant à la phrase « après la mort tu ne seras plus » les mots « rien du tout ». Il est condamné à être pendu et brûlé en août 1546, après une détention de deux ans.

« La dicte Court a condamné le dict Dolet prisonnier, pour réparation des dits cas, crimes et délits, à plain contenus au dit procès contre lui fait; à être mené et conduit par l'exécuteur de la haute justice en un tombereau, depuis les dites prisons de la dite Conciergerie du Palais jusqu’à la place Maubert ou sera dressé et planté, en lieu plus commode et convenable une potence; à l'entour de laquelle sera fait un grand feu, auquel après avoir été soulevé en la dite potence, son corps sera jeté et brulé avec ses livres et son corps mué et converti en cendres; et a déclaré et déclare tous et chacun les biens du dit prisonnier acquis et confisquez au Roy. Et ordonne ladite Court qu’auparavant l'exécution de mort du dit Dolet, il sera mis en torture et question extraordinaire pour enseigner ses compagnons ».

En mars 1547 François 1er rend son dernier soupir à Rambouillet près du prieuré de Hautes Bruyères dépendant de Fontevraud. Le roi avait ordonné que son cœur et ses entrailles y soient déposés. Dupuyherbault est le père confesseur de ce prieuré.

Rabelais quitte Metz pour rejoindre Jean du Bellay à Lyon puis à Rome. En octobre 1547 est créée la chambre ardente qui va envoyer trente-sept hérétiques au bucher dans l’année.

Assuré de la protection du cardinal Jean du Bellay, évêque de Paris, Rabelais va répondre en traitant Dupuyherbault « d’enragé Putherbe », et affirme au cardinal de Chatillon qu’il est meilleur chrétien que ses accusateurs. Dans le prologue du ¼ livre de 1548 Rabelais se moque de Dupuyherbault sous une forme cachée. Dans la bataille des pies et des geais, la pie du barbier Béhuard peut se transformer en herbaud et le mot pie devient pica en latin allusion à un certain François le Picart prédicateur de la Sorbonne. Ce qui donne quelques phrases énigmatiques.

Béhuard avait une pie privée bien galante 

devient « Herbaud avait une vie pipée bien galante ». Le mot pipé signifiait par ruse. Rabelais traite donc Puyherbault de rusé et de galant.

Puis la pie de Béhuard ne retourna point elle avait été croquée

 devient : le couple Picart-Herbault ne retourna point, il avait été vaincu. 

Enfin, Vraiment vous ne fûtes oncques de mauvaise pie couvée 

peut se transformer en « vous ne fûtes jamais de mauvaise vie coupé » soit castré pour vie amorale. Tout ça est largement suffisant pour risquer le bucher.

La réaction de Charles de Ste Marthe, fils de Gaucher.

Dupuyherbault sera largement félicité en 1550 pour son livre par Charles de Ste Marthe le second fils de Gaucher et Marie Marquet. Il y félicite le religieux de sa campagne du Théotimus. Leurs ennemis communs, les athées et les épicuriens ont été nominativement flétris par Dupuyherbault.  Rabelais était devenu par ses moqueries l’ennemi des catholiques intransigeants comme Dupuyherbault mais aussi des protestants comme Calvin ou Charles de Ste Marthe.

Abel Lefranc scandalisé par les propos infamants à l’égard de Rabelais décrit un Charles plutôt sympathique :

 il était l’esprit peut être le plus ouvert le plus poli de la cour de Marguerite d’Angoulême, poète et humaniste, platonicien fervent, aux trois quart protestant, incarcéré pour cause de religion, l’auteur d’une admirable Oraison funèbre de la reine de Navarre, en tout l’opposé parfait de Dupuyherbault.

Il est remarquable de constater que les moqueries à l’égard d’un membre de sa propre famille déclenche des haines ineffaçables et impardonnables.

 Je dois maintenant conclure :

Je ne n’ai pas développé la ressemblance reconnue entre Charles Quint et Picrochole, mais elle est bien réelle. Il y a là encore plusieurs niveaux de lecture. C’est bien un roman « à clé », mais le trousseau est bien fourni et la polysémie est permanente car il s’inspire de plusieurs acteurs contemporains, de niveau régional ou international, pour créer ses personnages. Rabelais dans Gargantua nous donne déjà des mots, des expressions ou des idées qui vont servir de socle pour le reste de son œuvre.

Dans sa méthode d’écriture comme dans ses souvenirs, la toponymie est essentielle. Les jeux de mots permanents font le sel de ce texte et il est indispensable d’étudier le contexte de l’époque pour comprendre ce que les universitaires appellent les « private joke » ou blagues d’initiés. N’hésitez pas à décortiquer ce texte, jetez-vous dans l’ambiance de ce « beau seizième », Rabelais nous appartient à tous. 

Pour terminer je vous conseille la lecture de quelques livres : le dernier « tout Rabelais », le bulletin des amis de Rabelais et le livre de Jacky Vellin sur les néologismes. La référence du texte original reste toujours les œuvres complètes de la pléiade de 1994. Sur le net vous pouvez aussi taper ile de la dive ou Rabelais la dive pour lire un blog sur l’histoire de la dive. J’en suis l’auteur.

Merci à toutes et tous pour votre attention.

 

 

 

1 janvier 2022

Le Bas Poitou et l’Aunis dans l’œuvre de Rabelais Bulletin ARD 2024

 LA GENESE POITEVINE D'UN GEANT 

8_10juin

prog rabelais

OF 8 JUIN

 

Pour l'exposé de Jean-Marie et Mary, fait à Maillezais le vendredi 9 juin 2023 à 9h, nous remercions tout particulièrement Paul et Marie-France Sourisseau pour nous avoir hébergés la nuit précédente.

Les actes du colloque sont parus chez DROZ en 2025 avec un texte plus étoffé et un article de Mireille Huchon.

Musée Rabelais La Devinière Seuilly

En présence de son excellence le distingué Alaenus Comes

qui a souhaité rester discret, ce que nous respectons bien volontiers.

article du bulletin 2024 des Amis de Rabelais et de la Devinière:

Rabelais 1523-2023. La genèse poitevine d'un géant 

Le colloque international a eu lieu en juin 2023 à Fontenay-le-Comte, Maillezais, Coulonges-sur-l’Autize et Vouvant. En tant qu’amis de Rabelais et de la Devinière, vous en étiez informés et vous y auriez été « les très bien venus ». Tous ces lieux fréquentés par Rabelais appartenaient au Bas-Poitou au XVIe siècle. Il est nécessaire de remercier les organisateurs d’avoir invité deux membres de l’association à exposer leur point de vue sur les allusions de Rabelais localisées en Bas-Poitou et en Aunis. Vous connaissiez le sujet pour nous avoir écoutés, lus ou découverts sur le blog de « rabelaisladive » ou bien nous avoir accompagnés en Vendée lors du voyage annuel de 2012. C’est probablement la raison pour laquelle le seul membre de l’association présent était Alain Lecomte qui a fort à propos offert un peu de vin de la Devinière au maire de Fontenay-le-Comte qui nous accueillait pour cet anniversaire de la présence de Rabelais (1523-2023). Le premier jour, nous étions sur les lieux mêmes où Rabelais vivait, car la mairie est construite dans le jardin du couvent des cordeliers. Le titre choisi : La genèse poitevine d’un géant, est un rappel au caractère fondateur de sa formation intellectuelle car « Rabelais n’est pas l’homme d’un seul lieu », ainsi que l’a rappelé Myriam Marrache-Gouraud.

En cette matinée du jeudi 8 juin, consacrée au droit, Pierre Yannick Legal, professeur émérite de l’université de Nantes, a rappelé que la liberté créatrice de l’auteur pouvait localiser son roman n’importe où. Cependant l’imaginaire implique du réel. En cette fin du moyen-âge, le Poitou change : la bourgeoisie reprend des couleurs et une nouvelle organisation militaire, fiscale et économique s’installe. En supplément des moines jacobins, des franciscains, des tiercelettes et des hospitaliers de St Lazare s’établissent à Fontenay. Ce territoire riche est proche de la mer. Trois foires attirent des marchands venus d’Espagne. Des halles parmi les plus importantes du royaume induisent un passage de marchandises porteur d’idées nouvelles. Le protestantisme est très discret et va se développer après 1530 suite à la prédication de Calvin à Poitiers. L’analyse très détaillée de la situation sociale du Bas-Poitou est tirée des actes royaux. La violence au village est présente partout pour des raisons de conflits de propriétés, de meurtres, d’agressions. Tout se règle par une transaction après le procès. Des clos apparaissent partout, des bornages s’installent et les familles riches de Fontenay achètent des métairies qui sont louées à des paysans qui ne pourront pas accéder à la propriété. L’analyse des pouillés de Maillezais et Luçon permet de découvrir des conflits graves, voire mortels, entre religieux. La noblesse et la bourgeoisie vont s’y installer jusqu’à la révolution. Pour ma part j’ai été très intéressé par les nombreux exemples juridiques où le vin coule et les armes sortent des fourreaux. Tout ceci rappelait furieusement les textes fleuris de François Rabelais.

La seconde conférence de Didier Veillon, professeur honoraire de la faculté de droit de Poitiers concerne Tiraqueau auquel Rabelais porte une profonde affection. Plattard a souligné que la brouille entre ces deux hommes est consommée lors de la suspension de vente du QL par le parlement de Paris. Tiraqueau fait partie des juges. Mais Jacques Bréjon souligne qu’il ne s’agit pas d’une condamnation mais d’une simple mesure suspensive de quinze jours. La brouille n’est probablement pas définitive. Dès 1524 Tiraqueau souhaite écrire un ouvrage sur la noblesse et le droit d’ainesse. Dans le De nobilitate de 1549, il est question de savoir si l’état de médecin déroge à la noblesse, mais aucune mention ne concerne Rabelais. L’honneur et la dignité se conservent par les ainés mâles de la noblesse, les femmes en sont donc exclues. Cet argument est fondé sur le livre de la genèse et la pratique de nombreux peuples. Mais comment régler le problème des jumeaux, des bâtards légitimés face au puiné, né de légitime mariage, comme les différences de coutumes selon les régions. La succession porte sur les terres nobles, soit le fief. Le manoir, demeure principale du père de famille avant sa mort ne peut pas être une grange, un moulin ou une chaumière. Une maison de ville peut être considérée comme un manoir. Habituellement le manoir comprend les cuisines, écuries et cour du château mais aussi les fossés et les poissons dans l’eau. Les vergers et les terres correspondent au vol du chapeau soit un diamètre de 260m. Je vous invite à réfléchir à tout cela et si vous ne trouvez pas les solutions il est possible de lire les actes du colloque.

La troisième conférence est donnée par Xavier Godin (professeur de l’université de Nantes spécialiste de d’histoire du droit) qui nous a évoqué Jean Bouchet, l’ami de Rabelais, aussi avoué à Poitiers et auteur littéraire que Rabelais insère dans son œuvre sous le nom de « Xénomanes le traverseur des voies périlleuses ». Le rappel historique de sa formation m’a permis de découvrir qu’il entre dans la basoche et qu’au sein de cette communauté de clercs de justice du parlement on y joue du théâtre, ce qui permet de bien s’exprimer en français et d’apprendre le métier de procureur. L’avoué est chargé des écrits et l’avocat de la plaidoirie. Le droit savant enseigné, romain ou canonique, ne permet pas l’étude de la plaidoirie. Le procès civil est un art de vivre, on le transmet à la génération suivante et les poitevins se délectent à se détruire par des procès. Avec l’ordonnance de Villers-Cotterêts, le roi précise qu’il faut raccourcir les procès qui prennent trop de temps. Le pouvoir royal va essayer d’unifier les coutumes procédurales. Une loi nouvelle a besoin d’être vérifiée par le parlement et de cohabiter avec des normes plus anciennes. L’affaire est dans le sac, vous pourrez juger sur pièces en lisant les actes du colloque.

La conférence suivante est donnée par Luigi Alberto Sanchi, helléniste franco-italien, chercheur à l’institut d’histoire du droit de Panthéon-Assas. Comment Guillaume Budé a inspiré Rabelais, voilà le sujet posé. C’est comme transmetteurs de textes grecs antiques que l’affaire est abordée. L’ouvrage De asse de Budé date de 1515, il traite des faits économiques de l’antiquité. Il est cité dans le Gargantua où maintenant « toutes disciplines sont restituées ». En 1523 les citations d’Athénée (auteur des Deipnosophistes) traduites en français paraissent dans l’abrégé de son ouvrage. La lettre de Gargantua à Pantagruel a de nombreuses convergences avec une lettre de Budé à son fils Dreux publiée en 1520. Alberto Sanchi donne une traduction de la lettre émouvante de Budé à son fils ainé : « en même temps ces lettres seront pleinement restaurées et nul ne pourra contester que la langue grecque nourrisse les parures de la langue latine ». Il s’agit de la toute première traduction de cette très longue lettre qui est la matrice du programme d’éducation dans l’œuvre de Rabelais. Le pastiche de Rabelais est mille fois plus connu que le texte de Budé écrit en latin. La lecture de cette traduction est un grand moment de ce colloque.

Nicolas Le Cadet (université Paris Est Créteil) a ensuite traité « Rabelais et la préface du De legibus connubialibus d’André Tiraqueau imprimé en 1524 et qui comprend un dizain liminaire en grec de Rabelais et une épigramme de Pierre Lamy. Deux colonnes nous sont projetées, l’une avec les mots de Tiraqueau et l’autre avec le texte rabelaisien : les échos sont très nombreux. De même entre le De nobilitate et les textes liminaires du Quart-Livre. Le texte colle tellement à celui de Tiraqueau qu’il ne peut s’expliquer que par un hommage du disciple à son maitre. Dans cet exposé, Nicolas Le Cadet, tout en soulignant que d’autres avant lui ont évoqué cette parenté de textes, signale que Tiraqueau expose la révolution culturelle qu’est l’humanisme européen. Il déplore une très forte résistance au changement des juristes traditionnels qui font étalage de leur technicisme étroit et défendent leur position sociale et leurs maitres Accurse et Bartole. Tiraqueau appelle à une réforme modérée qui pourrait greffer les connaissances de toutes les disciplines. Pourquoi avoir parlé de Tiraqueau dans les lettres médicales de Manardo ? Rabelais l’explique par l’intérêt très vif de Tiraqueau pour la médecine qui s’exprime dans un long chapitre du De nobilitate : la lumière du siècle opposée à l’obscurité impénétrable, ce qui s’applique au droit romain comme à la médecine. « Certains sont comme des naufragés qui s’accrochent aux livres de leur enfance alors que la barque du faux savoir prend l’eau de toutes parts. Des médecins charlatans dépourvus de science et de prudence mènent leurs expériences à coup de morts ». Rabelais ne fait pas de cadeaux à ses collègues ! Le Cadet fait ensuite une comparaison avec la séance d’éducation au sein du Pantagruel où Rabelais rappelle que le retour au grec, à l’hébreu, au chaldéen et au latin est indispensable pour étudier l’écriture sainte. Sa pensée qui valorise la philologie juridique est très proche du Tiraqueau de 1524. Enfin dernier lien avec son ami, Rabelais rajoute le « docte Tiraqueau » alors membre du Parlement de Paris dans l’édition de 1542 du Pantagruel.

Raphael Capellen (université Paris-Cité), un autre camarade de travail du Tout Rabelais se demande pourquoi Briand Vallée est évoqué sans cryptage de son nom. Qualifié de disciple du groupe des taiseux par Capellen, le seigneur du Douhet était loué pour son immense savoir alors que tout Vallée tient sur un post-it : deux vers latins. En 1522 Pierre Amy dépeint ce moment miraculeux du rapprochement entre humanistes : Briand fait une excursion archéologique à Bordeaux et ils découvrent une inscription en lettres grecques sur une pierre. Dans le Quart-Livre, Briand Vallée est qualifié de président au présidial de Saintes alors qu’il est conseiller au parlement de Bordeaux dès 1519. Soutien important lors de la création du collège de Guyenne, il finance sur ses deniers une lecture des épitres de Saint Paul. Il est en relation avec Boysonné, Scaliger, Gryphe, Visagier, Dolet, tous amis de Rabelais. On peut s’interroger sur la religion de Briand car son fils protestant fut condamné à mort pour hérésie en 1569. Il a impressionné par son aptitude à juger sagement en croisant le respect du droit et de la culture antique. Les lecteurs de Rabelais ne pouvaient pas reconnaitre les personnages qui évoquent les vieux amis, mais le romancier trompe ainsi la mort et l’oubli. En conclusion, c’est un caractère fort, jeune homme aimant l’amour, et un notable bordelais invité à se moquer de la morale des vieillards. Vallée ressemble au meilleur des pantagruélistes. Claude La Charité n’a pas manqué de remercier Raphael Capellen et de qualifier son exposé de « brillant ».

William Chevillon (médiateur culturel) nous a fait découvrir la ville renaissance de Fontenay le Comte et nous avons pu consulter les ouvrages du XVIe siècle de la médiathèque Jim Dandurand.

Nous nous sommes ensuite réunis pour écouter les cinq auteurs du Tout Rabelais paru l’an passé aux éditions Mollat collection bouquin. Les taches ont été réparties par Romain Menini : les œuvres diverses à Claude La Charité, Pantagruel et Gargantua à Nicolas Le Cadet et Myriam Marrache Gouraud, Le Tiers-Livre à Raphael Capellen, Romain Menini se réservant la part considérable du Quart et du Cinquième-Livre. L’édition est présentée de façon chronologique. Les jeunes lecteurs ne lisent pas le texte ancien, il devenait nécessaire d’actualiser le texte de Rabelais dans une nouvelle translation, à la suite du Demerson de 1973. Le texte original reste en « belle page » soit à droite. Le portrait de couverture est celui du musée de la Devinière qui a le mérite d’avoir été peu reproduit et d’être ancien. L’édition de la Pléiade reste la référence. Le livre comporte des annotations savantes parfois nouvelles qui ont été mises à la fin plutôt qu’en bas de page. Il est très difficile d’être à la hauteur du texte ancien mais les auteurs ont fait leur possible sans trahir la musique, le rythme et les effets de style. Comment reprendre les métaphores, les jeux de mots à trois niveaux et d’une autre époque, les plaisanteries intraduisibles et les poèmes en respectant la rime et la métrique. Les auteurs se considèrent comme des passeurs pour amener à lire ensuite le texte original. Un seul conseil après l’incroyable travail de ces cinq « fadas » pour avoir osé cette transcription : achetez ce livre.


 

 

 

 

Le vendredi 9 juin dès 9 h, nous étions à Maillezais, Mary et moi pour parler du Bas-Poitou et de l’Aunis dans l’œuvre de Rabelais. Vous connaissez le sujet pour nous avoir souvent lus ou écoutés.

le grand tour de Rabelais dans cette région a été illustré par un power-point qui ne peut pas paraitre dans les actes du colloque. Je le diffuse sur ce blog en complément de la lecture des actes dans le livre qui suit:

 

 

Geoffroy la grand-dent brule Maillezais
lieux cités dans le Bas-Poitou

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

la ROCHELLE
représentation de la Dive sous Henry IV

 

 

 

paronomases toponymiques

 

 

irez à droite route
la grande jument d'olonne
la dive aujourd'hui

 

conclusion de notre intervention : Je remercie tout particulièrement l’équipe des organisateurs de leur invitation à ce colloque. Le Bas-Poitou et l’Aunis méritent mieux qu’un survol rapide car cette région maritime nous embarque sur un océan infini de recherches nouvelles. La lecture des brouillons de Rabelais permet de suivre le développement de sa pensée et la réécriture permanente de ses romans. En Vendée, son nom évoque un moine défroqué, buveur et moqueur lié à l’image donnée au XIXe siècle. En se plongeant dans la période du beau XVIe en Bas-Poitou, on découvre un érudit passionné qui fréquentait l’aristocratie locale et ne tolérait pas les travers de certains religieux. Il souhaitait une réforme au sein de l’église. Cette période de formation l’a marqué pour toute sa vie, il lui en est resté l’humour des poitevins, le plaisir de la chicane et l’amour des mots du peuple.

Loïc Bienassis arrive de la villa Rabelais de Tours pour traiter Rabelais et les nourritures monastiques au-delà du moine paillard. Frère Jean est bien une figure gourmande mais quelle part de l’expérience personnelle de Rabelais a été introduite dans le roman ? Jean a sauvé la vigne sans l’aide des autres moines, bons à boire, manger et faire des cordes d’arbalètes. L’expression « Ora et labora » des bénédictins ne date que du XIXe siècle. La vigne est nécessaire pour l’accueil des pèlerins et la consommation journalière mais aussi une source de revenus à l’exportation. Les celliers parfois immenses servent à entreposer le vin mais aussi toute la nourriture. Seconde évocation : les pillages. C’est une réalité dans le Poitou car de nombreux monastères ont été dévastés lors de la guerre de 100 ans. Rabelais était dans une abbaye fortifiée à Maillezais. L’évêque-abbé de 1450 avait été accusé de crime de lèse-majesté. Les religieux avaient fait provision d’armes par fidélité au roi, mais l’évêque avait interdit toute garde de nuit et fait retirer les armes. Pour la quantité de nourriture, ni excès ni privation et bien entendu interdiction de l’ivresse selon la règle bénédictine. La chair est en principe réservée aux malades mais le règlement est souvent contourné. Rabelais évoque le grand nombre de rôtisseries à Amiens, Le Duchat considère cette remarque comme crédible car les aubergistes de la ville fournissent le pain, le vin, le linge, mais il faut se faire livrer les autres aliments. La soupe désigne à l’époque une tranche de pain qu’on trempe dans le bouillon. On a beaucoup appris sur l’hypocrisie des franciscains qui mangent quotidiennement de la viande, sauf en carême. Mais la viande rôtie reste le meilleur des plats.

 

La conférence donnée par Ludovic Viallet de l’université de Clermont porte sur le thème de la religion de Rabelais : les franciscains au début du xvie. Ce fut un exposé extrêmement documenté et j’ai beaucoup appris sur les observants qui sont alors un ordre en profonde crise. Né en Ombrie, cet ordre a pris de l’ampleur en Italie en Espagne et en France et ses réformateurs voulaient revenir à un degré élevé de sainteté. Des groupes sont apparus en deçà et au-delà des Alpes. Les bernardins et les frères mineurs se sont déchirés. Les princes s’en sont mêlés, ce qui n’a rien apaisé. La réforme des couvents est d’actualité en 1520. Colétans, conventuels, cordeliers, mineurs, observants, déchaussés, capucins : il y a de quoi y perdre son latin. Les franciscains seront très critiqués par Luther, observant déçu. Le jeune Rabelais a vécu de l’intérieur tous ces conflits. En 1451 un chapitre fixe l’âge minimum des novices à 16 ans et la formation d’un an est suivie de 1 à 3 ans avec un maitre des jeunes. Après les vœux ce sont les études de l’ordre. Les observants ne veulent pas de vocations forcées ni d’oblature. Il y a un refus des 3 P (pueri, prudentia, pecunia) enfants, arrogance et argent. Ludovic Viallet en déduit une date de naissance raisonnable de Rabelais. Ce dernier refuse la cafarderie sur la porte de Thélème. Suit une description de l’ambiance au sein des monastères où l’on vise la pastorale et l’encadrement des fidèles, non pas le grec et le latin pour le plaisir. Conclusion du conférencier : Rabelais ne pouvait pas s’épanouir dans cet ordre.

 

Claude La Charité nous a ensuite évoqué Geoffroy d’Estissac protecteur de Rabelais. Après un rappel de l’origine de cette noblesse de Guyenne installée en Poitou, il relate les nombreuses évocations de Rabelais, les flatteries de Bouchet et les rencontres à l’ermitage de Ligugé. La partie la plus intéressante est la liste des livres possédés en commun par l’auteur et son protecteur. On retrouve une souda (encyclopédie grecque) avec les armes d’Estissac et une formule latine de la main de Rabelais. Le second livre acquis en 1516 est conservé à Berne. C’est un pseudo-Denys l’aréopagite en grec. On y découvre deux autres blasons et une gravure sur bois qui rappelle la future marque de Rabelais conçue dès 1521. Les échanges post conférence ont été enrichissants comme toujours. Nous avons fait ensuite une grande visite de l’abbaye de Maillezais accompagnés par Anne Billy (chargée d’études historiques au sein des musées de Vendée) avant d’aller nous restaurer.

 

L’après-midi s’est passé au château de Coulonges sur l’Autize. Cette demeure est devenue la mairie de cette commune des Deux-Sèvres, autrefois dans la Bas-Poitou. Ce château a été embellie par Geoffroy d’Estissac puis par son neveu Louis.

 

Raphaële Garrod (université d’Oxford) nous parle de Proclus sans l’enthousiasme et de Rabelais et la cosmographie mathématique. Un pseudo Proclus appartient à la collection Bodmer et Proclus est mentionné au chapitre XVIII du Pantagruel. Au XVIe l’astronomie prévoit la position des phénomènes célestes et sert en astrologie. Rabelais condamne l’astrologie judiciaire mais accepte l’astrologie hippocratique. Pierre de Lille spécialiste du calendrier, évoque Rabelais moine de Maillezais comme traducteur de Lucien en 1529. Rabelais maitrise le vocabulaire technique et utilise les tables alphonsines. La sphère de Proclus est éditée à Paris en 1509, c’est un manuel d’astronomie élémentaire. Elie Vinet estime qu’une des mains repérées sur ce Proclus pourrait être de Rabelais. On s’inscrit dans le débat qui va conduire à la modification du calendrier et à la décision pour fixer la date de Pâques. Rabelais rappelle que le calendrier est une invention purement humaine. La conférencière conclut que Rabelais est parfaitement au fait des débats astronomiques de son temps et du décalage entre l’an solaire et l’année civile.

 

Marie-Luce Demonet de l’université de Tours nous fait découvrir un pseudo-Josèphe de l’ancienne bibliothèque de Maillezais, le Jossipus Liber. Nous connaissons les promesses non tenues du premier Pantagruel dans lesquelles Rabelais évoque le mont Caspit, le bout du monde connu dans le roman d’Alexandre. Les bibliothèques bénédictines comme celle de Maillezais donnent des détails sur ces « histoires véritables » cosmographie ou légendes. Les antiquaires philologues de la période de Rabelais analysent les textes anciens et ils écartent beaucoup de textes considérés jusque là comme historiques ou sacrés. Il y a trois livres de Flavius Josèphe présents à la fin du xiie siècle à Maillezais. Ces livres relatent la destruction d’Israël par les armées romaines. L’un (n° 4) est traduit par Cassiodore, un autre (n° 6) nommé Egisipus Liber est une traduction du pseudo-Ambroise. On a un auteur chrétien inconnu compilé au ive siècle mais considéré comme venant du pseudo Josèphe. C’est un Josèphe christianisé. Le n° 5 est intitulé Jossipus Liber ce serait le seul vrai Flavius Josèphe qui intègre une partie du roman d’Alexandre. L’intérêt pour les bénédictins est de prouver l’abandon du judaïsme par la providence divine. On invente au xe siècle un Josèphe Ben Gourion combattant les romains, identifié à Flavius Josèphe. Il faut ajouter à la bibliothèque mallacéenne un roman d’Alexandre du pseudo-Callisthène. Jean Céard avait décelé un pseudo Turpin ou chronique de Charlemagne. La Devastatio de Maillezais par Geoffroy de Lusignan est aussi un récit historique de la bibliothèque. De tous ces pseudos on peut objecter qu’on y perd son latin, son grec et son hébreu tous ensemble. Retenons que le sac de Seuilly a pu s’inspirer tout à la fois de celui de Rome ou de Jérusalem. Rabelais avait bien raison de tourner en dérision toutes ces vérités historiques d’un moment. Josèphe est mentionné par Rabelais dans sa lettre à Érasme où il transmet un manuscrit grec de ce texte. Annius de Viterbe trouve dans le Jossipus des arguments pour les nationalistes de l’époque. On peut y lire que la crucifixion est exécutée sur la dénonciation de notables juifs. Ce texte est ensuite déformé en affirmant que l’ensemble du peuple juif est responsable. Frère Jean accuse les juifs d’en être responsable mais Rabelais parle ensuite des notables dans le Quart Livre.

Alexandre enferme les dix tribus d’Israël dans les monts Caspiens, c’est un thème chrétien qui se rajoute au délogement de Lucifer et au royaume du prêtre Jean. La prophétie d’Ézéchiel mentionne Gog et Magog et Rabelais les ridiculise, mais ces peuples immondes sont enfermés derrière les monts caspiens avant d’envahir Israël. Le Jossipus Niger était-il écrit en hébreux ? Pourquoi pas, car Théodelin premier abbé, était un juif converti. Si Rabelais a lu le Jossipus il faut rappeler que la mer judaïque fut corrigée en mer indique dans la traduction du Cinquième Livre. Ainsi se trouvent liés le prêtre Jean, les monts Caspiens, la mer Judaïque et l’ile hyperborée.

Toutes ces pseudo histoires véritables me font espérer qu’un jour paraitra un livre sur les liens entre le monde juif et les textes de Rabelais. Le pays des lanternes en serait bien éclairé.

 

Après la pause-café, Olivier Pedeflous (bibliographe, docteur en langues, Paris) nous parle des bibliothèques partagées dans les cénacles poitevins. Après un rappel du travail de ses prédécesseurs, il souligne que la chasse à l’autographe est démodée et qu’on est passé à l’étude des notes. Les pistes intéressantes suivent le « f » de frater pour pouvoir inventorier les livres grecs retirés par les cordeliers. Parmi les hypothèses, un nouveau testament en grec publié à Haguenau en 1521. Parmi les livres de Pierre Amy, le volume grec de Lucien de Samosate de 1496. Il peut aussi compter sur les bibliothèques des juristes poitevins. Les disparitions sont nombreuses mais on retrouve des livres de Tiraqueau à Manchester. Olivier Pedeflous développe ensuite un récit d’erreur médicale à Fontenay-le-Comte, découvert dans les archives du Saint-Siège. A Oxford, on a retrouvé un De Materia-Medica de Dioscoride ayant appartenu à Amaury Bouchard. Il possédait aussi une édition aldine de Proclus que l’on retrouve à la Mazarine. À la même bibliothèque, un exemplaire des antiquités d’Annius de Viterbe. Les années passées à Maillezais, Ligugé et Coulonges ont été sous estimées par la critique : en relisant l’épitre dédicatoire de 1529 à d’Estissac on constate que le mot est orthographié Stissac. La connivence entre les deux est manifeste car on repère les « armes » de Rabelais tracée avec celle de d’Estissac, dix ans avant leur apparition à Lyon. De nombreux ouvrages retrouvés, permettent de savoir d’où viennent certaines expressions employées dans l’œuvre de Rabelais. Après la mort de Rabelais les échanges entre humanistes continuent et Scaliger affirmait que donner un livre de sa bibliothèque c’est comme donner sa femme. En attendant d’être dans cette position dramatique j’attends le texte de cette conférence avec intérêt en raison des nombreuses découvertes qui ont été faites.

 

Dominique Blanchet est professeure de littérature ancienne à Bâle. Elle analyse l’ivresse rabelaisienne vouée à Tiraqueau dont l’étymologie en tire-eau la conduit à suggérer un Rabelais s’abreuvant à la source tiraquelienne, un pied dans la purée septembrale (il faut oser !). La médecine antique exploite l’incompatibilité de l’eau et du vin mais dans Platon ils se mêlent dans le cratère. Dans le De Nobilitate l’hydrothérapie est mise en valeur. Mais Trinquamelle reste une invitation à trinquer et Rabelais produit un contre-texte de Tiraqueau. Bien avant Montpellier, la curiosité de Rabelais s’est frottée à la médecine qui passionnait le cercle érudit de Tiraqueau. Ce dernier s’interroge si l’art médical déroge à la noblesse. Rabelais muni de ces matériaux produit un détournement burlesque de ses souvenirs fontenaisiens. La suite de l’exposé nous explique pourquoi le vin et l’eau sont des remèdes avant d’être source de plaisir, à la lumière des textes antiques. Rabelais forge l’expression « médecin d’eau douce ». Les ptisanes étaient des décoctions d’orge émondée. A la médecine triste, Rabelais oppose le gai savoir. Tiraqueau cite Érasme : « ce n’est pas du corps seul mais de toute la personne humaine dont le médecin prend soin ». Après avoir évoqué Lucien qui rejette le vin avec un langage d’alcoolique qui cherche à tromper le lecteur, Rabelais chante le vin avec une lucidité de buveur d’eau qui arrache son lecteur des fausses croyances. Enfin l’ouïe est largement sollicitée car le rythme et le son ont des bienfaits thérapeutiques : Rabelais pense que les chansons soignent mieux que les herbes, il est logique que la reine guérisse les malades par chansons. Comme l’eau en mouvement produit de la musique voilà un nouvel usage thérapeutique de l’eau et rien de mieux qu’une symphonie pour guérir un esprit timbré (le timbre est un abreuvoir et un ton musical). J’avoue avoir été époustouflé par l’érudition et les jeux de mots de cette universitaire suisse.

 

Samedi 10 juin à Vouvant :

Avec Guillaume Berthon de l’université de Toulon, nous voilà plongés dans les gammes poétiques de Rabelais. C’est à Ligugé que se rencontrent Geoffroy d’Estissac, Ardillon, Bouchet, Trojan, Petit et Rabelais, selon le modèle des académies italiennes. Se succèdent oraisons funèbres, poèmes chantés, discussions sur les antiques. Le français est présent pour louer la famille d’Estissac par exemple. L’épitaphe à Marie, fille ainée de Louis, sur le modèle d’un « chant royal », suit l’Adolescence Clémentine de Marot. Cette mode de chant royal est souvent associée à un puy poétique autour de bourgeois et d’ecclésiastiques : c’est l’activité d’une élite municipale. Cette forme est particulièrement normande. Guillaume Crétin, modèle de Clément Marot compose treize chants royaux. Il aurait influencé Rabelais dans les rimes de la fin du Gargantua. Il y a des puys dédiés à la vierge, d’autres très coquins. Dans les exemples cités ensuite on a un Rabelais catholique très traditionnel, apprenti poète désireux d’imiter les modèles de son époque. Peut-être est ce l’expression de la continuité entre le Rabelais franciscain, bénédictin et séculier. Cette demie heure de conférence a largement conforté la réputation d’un Rabelais poète.

 

Olivier Seguin-Brault nous arrive du Canada (université de Rimouski Québec) et prépare sa thèse dirigée par Stéphan Geonget et Claude La Charité : la main de l’artisan, bâtisseurs et architectes dans l’entourage de Rabelais (années 1520). Avec son accent sympathique il nous a rappelé que les humanistes sont responsables de l’introduction des études vitruviennes en France, qui s’expriment dans le répertoire italianisant du Poitou. Rabelais n’est pas encore allé à Rome, pourquoi cet intérêt pour l’architecture savante ? La publication de Fra Giocondo qui édite le seul traité d’architecture antique de Vitruve, comme l’édition de 1528 de Serlio, sont connues de Geoffroy d’Estissac qui embelli ses demeures à Coulonges, Ligugé et Poitiers. Jean Thenaud protégé de Louise de Savoie et originaire du mellois (qui intègre l’abbaye de Celle-sur-Belle où Estissac est abbé), fait partie des disciples poitevins de Vitruve (Triomphe de Prudence). Il se considère au service d’un roi bâtisseur qui perpétue ainsi sa mémoire. Thenaud, parfois assimilé à frère Jean, a influencé le roi à Chambord ainsi que Rabelais dans ses romans (Vitruve est cité dans le Quart-Livre). Budé lui-même s’intéresse à l’architecture et aux machines qui servent à la construction du pont Notre Dame à Paris. Rabelais évoque les machines de guerre qui servent à battre forteresses et châteaux. La source peut venir du livre de Budé plus que de l’hypothétique séjour parisien de 1525 à 1530. Rabelais met à profit ses années de formation pour engranger un savoir encyclopédique.

 

Aya Iwashita-Kajiro de l’université de Keio de Tokyo a terminé ce colloque avec le château de Lusignan et Mélusine dans l’œuvre de Rabelais. Il y a la même légende japonaise et d’autres formes dans le monde. La légitimité de la possession du château de Lusignan vient de la légende de la fée. Rabelais cite Mélusine à plusieurs reprises, il est intéressant de savoir de quelle version de la légende Rabelais s’est inspiré. Une version orale écoutée à Paris, les versions imprimées de Jean d’Arras ou de Coudrette, mais aussi les traductions en allemand peuvent inspirer Rabelais. Que veut dire la « portraiture » de Geoffroy de Lusignan à Maillezais ? Il est possible que la version soit largement rabelaisienne. Que vient faire le pourceau volant avec la Mélusine andouillique ? Pour Érasme il y a 146 manières de dire et Rabelais semble mélanger les éléments pour produire des contrastes.

 

Nous étions à Vouvant dont l’église classée a été construite par le premier abbé de Maillezais, Théodelin, juif converti, habile et énergique pour sacraliser un marais sauvage vers l’an 1000 avec l’aide d’Emma de Blois. Un concert d’orgue a suivi la conférence puis une visite de la cité médiévale classée parmi les plus beaux villages de France. Nous nous sommes séparés à regret en attendant la publication chez Droz des actes du colloque qui vont donner beaucoup d’éléments que je n’ai pas mis dans ce compte rendu.

 

 

Jean-Marie Guérin, de l'ex-île de la Dive, Vendée.

 

Quelques extraits du livre des actes du colloque en particulier 3 pages de l'introduction :

 

 

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18 juin 2021

L'abbé des Castilliers

L’Abbé des Castilliers dans le Bulletin 2023 des Amis de Rabelais et de la Devinière, p.31-40.

Notre rabeloteur et ami Jean-Marie Guérin décrypte le chapitre 16 du Cinquième Livre, chapitre court mais rempli d’anecdotes, de localisations et de personnages qu’il est difficile de déterminer aujourd’hui. Il nous fait voyager en Poitou, Aunis et Périgord. Ses hypothèses, parfois hardies, se basent toujours sur sa connaissance pointue des pérégrinations de Rabelais et de son protecteur Geoffroy d’Estissac.

Le chapitre xvi du Cinquième Livre[1] intrigue depuis toujours les érudits rabelaisans ou les simples rabeloteurs dont je fais partie. Son titre est le suivant « Comment nous passasmes outre, et comment Panurge y faillit d’estre tué ». Nous le désignerons sous le nom de chapitre d’Outre[2] car Rabelais y décline les divers sens de ce mot. Je vous invite à lire ce chapitre.

 

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Outrer est expliqué dans le dictionnaire du moyen français par dépasser les bornes comme dans la devise de Charles-quint : « plus outre ». Outré peut aussi évoquer la mort (outre-passé). Un gros buveur est aussi « plein comme une outre[3] ». Un excès de festins depuis dix ans, un cabaret près d’un port océanique, Rabelais me semble évoquer une abbaye ce que confirme l’allusion finale à l’abbé des Châtelliers. C’est une critique acerbe des excès de certains moines, poids et charge inutiles de la terre, qui sacrifient tout à leur grand dieu gaster.

  1. Le chapitre d’Outre dans l’œuvre de Rabelais

Panurge faillit d’être tué dans le titre mais rien n’évoque le danger de mort de Panurge au cours du chapitre. On peut penser à un texte abandonné par l’auteur sur le thème de la grosse bouffe monacale. Dans ses brouillons, Rabelais se remémore des souvenirs connus de lui seul (hôte de Rouillac) et cite des noms de personnages contemporains (abbé des Castilliers). Sa mémoire se fonde sur des toponymes. Dans les versions imprimées définitives, le rappel à l’antique est plus fréquent. Les noms de personnages ou de lieux identifiables disparaissent ou sont déformés.

Le chapitre d’Outre se termine par :

« Là me souvint du vénérable Abbé des Castilliers celui qui ne daignoit biscoter ses chambrières nisi in pontificalibus[4] (si ce n’est en habits pontificaux) lequel importuné de ses parens et amis de résigner, sur ses vieux jours son abbaye, dist et protesta, que point ne se despouilleroit devant soy coucher : et que le dernier ped que ferait sa paternité, seroit un ped d’Abbé. »

  1. Notre-Dame des Châtelliers en haut-Poitou.

La plupart des commentateurs de l’œuvre de Rabelais s’accordent pour localiser l’abbé des Castilliers dans le centre des Deux Sèvres. Les restes de cette abbaye des grands Châteliers en Poitou se trouvent dans les communes de Fomperron et Chantecorps dans les Deux-Sèvres.

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 Ruines de l’abbaye des Grands-Châteliers. Photo JM Guérin.

Les abbés contemporains de Rabelais sont Guillaume X de la Croix connu en 1524, Jean V de la Croix en 1528 et 1541, Charles de Bourbon futur roi de la ligue et Jean Baptiste Tiercelin de Brosse, abbé cité en 1548 et 1561. Rien n’indique que la famille de la Croix ait poussé vers la sortie un vieil abbé des Castilliers, ni que ces abbés aient mené une vie dissolue. Par ailleurs s’il y a des bassines dans les Deux-Sèvres je ne connais aucune île océanique dans ce département. J’ai donc un sérieux doute sur cette localisation. Plusieurs raisons font pourtant penser aux érudits que cette abbaye poitevine est celle qui est citée par Rabelais.

Géraud de Salles[5] (1055-1120), périgourdin, est le fondateur de l’abbaye de Cadouin dont Geoffroy d’Estissac est l’abbé. Géraud décède en 1120 au Vieux Châtelliers à 2 km de l’abbaye, son corps placé dans la nef de Marie des Châtelliers fut l’objet de nombreux pèlerinages au cours du moyen âge. Son tombeau et son reliquaire sont disparus après les guerres de religion.

Marie d’Anjou y décède au retour d’un pèlerinage à Compostelle. Suite au dépôt des entrailles de l’épouse de Charles VII, Louis XI attribue le titre de royale à l’abbaye Notre-Dame des Châtelliers :

« Nous avons entendu que feu notre très chière dame et mère, que dieu absolve, alla de vie à trépas en vostre monastère des Chastelliers onquel ses entrailles sont ensépulturées[6] ».

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Marie d’Anjou reçoit le viatique des mains de l’abbé des Châtelliers, église Notre-Dame de Niort, tableau de Latinville 1700, détail, photo Guillaume Guérin.

Pantagruel print campos[7] dans le texte[8] même du Pantagruel :

« Et partant de Poictiers avecques aucuns de ses compagnons, passèrent par Legugé, visitant le noble Ardillon abbé, par Lusignan, par Sanxay, par Celles, par Colonges, par Fontenay le Comte saluant le docte Tiraqueau, et de là arrivèrent à Maillezays ».

C’est le chemin de l’époque entre Poitiers et Fontenay le Comte en passant par les propriétés de Geoffroy d’Estissac. Le fief de Bois-Pouvreau est le plus important de Sanxay[9]. Louis XI a détruit le château en 1471 à la suite d’un différend avec son seigneur Jean d’Estissac, père de Geoffroy. Jean est à l’époque au service du duc de Guyenne, le frère comploteur de Louis. Bois-Pouvreau détruit est alors donné au seigneur de Beaumont par ailleurs vicomte. C’est peut-être une explication sur l’origine de l’évocation de Panurge amoureux[10] d’une haute dame de Paris qui équivoque « à Beaumont le vicomte » par « à beau con le vit monte ». Suite à la mort par empoisonnement du duc de Guyenne, Jean retrouve son fief de Bois-Pouvreau qui échoie à son décès en 1482[11] à son second fils Geoffroy d’Estissac alors mineur[12].

Lion Jamet, seigneur de Chambrun à 3 km de Sanxay et 6 de Bois-Pouvreau[13], est un proche ami de Rabelais et de Marot. Année 1526 : le pape exige qu’on fasse la chasse aux luthériens. Marot ayant mangé du lard au carême est incarcéré au châtelet. Pour solliciter Jamet de le tirer d’affaire, Marot écrit l’épître 11 adapté de la « fable du lion et du rat » d’Ésope[14] où Jamet le lion sauve l’om-rat Marot. Léon (ou Lion) Jamet utilise tous les arguments juridiques pour que Marot soit extrait de sa prison parisienne. Jamet et Marot vont, quelques années plus tard, fuir en Italie sous la protection de Renée de France à Ferrare. Leur amitié durera après la mort puisque Jamet se chargera de l’inscription funéraire et du tombeau de Marot à la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin[15]. Plus largement c’est l’illustration d’une amitié initiée en Poitou avant 1530 entre des poétes adeptes d’idées nouvelles : Rabelais, Jamet, Marot, Bouchet.

 

plan

3. L’œuvre en son temps

Le ped de la mort.

« le dernier ped que ferait sa paternité, seroit un ped d’Abbé. »

Le pet est évoqué à plusieurs reprises par Rabelais : au Quart-Livre « et meurent les hommes en pédent, les femmes en vesnent. Ainsi leur sort l’asme par le cul[16] ». Dans le Pantagruel, l’inventaire de la Bibliothèque Saint Victor[17] cite « Ars honeste pettandi in societate per M. Ortuinum ». Gargantua « barytonnant du cul »[18] a beaucoup servi à assoir la réputation d’un Rabelais buveur et péteur. J’ai lu le Timée de Platon, les affirmations de Socrate sans trouver d’allusion au pet de la mort, pareillement pour le Liber de flatibus ou Traité des vents d’Hippocrate[19]. Bien avant Rabelais, Rutebeuf avait écrit un fabliau intitulé le pet du vilain. Il y explique que les diables refusent l’entrée en enfer des vilains en raison de l’odeur de leur âme.

« Un diable, préservant les droits de l’enfer, est descendu. Parvenu chez le vilain, il lui suspend au cul un sac de cuir, persuadé que l’âme sort par le cul ».

Cette référence date de 1250 environ. Il semble qu’à défaut d’être une légende grecque c’est une affirmation commune au Moyen-âge. Claude Gaignebet dans le chapitre de l’âme anale[20] affirme que l’allusion est liée au carnaval. Il est vrai que tout y est inversé et que si le dernier souffle passe par la bouche, c’est le dernier pet qui signe la mort le jour de carnaval. Gaignebet y fait se croiser le réveil de l’ours qui déshiberne, le souffle au cul de Saint-Blaise, le clystère venteux et les vessies de porcs des fous. Je ne retiens de toute cette mythologie complexe qu’une évidence : les âmes sont portées par les vents. Légèrement essoufflé après avoir disserté sur le son du corps, laissons l’âme en pet.

L’explication donnée[21] par Verdun-Louis Saulnier est celle d’une parodie du pas de la mort, poème attribué à Georges Chastellain[22]. Le passage de vie à trépas ajouté au poème Oultré d’amour, autre œuvre de Chastellain[23], me confirme que la lecture de ce rhétoriqueur bourguignon a pu inspirer grandement Rabelais. Mais quel pouvait être le lien avec ce poète surnommé l’aventurier ? Il est l’un des premiers grands rhétoriqueurs qui a inspiré Jean Bouchet et Marot, les amis intimes de Rabelais dans sa période poitevine. Jean Bouchet dans son Épitre sur la mort de Jean d’Auton nous le cite :

« Des orateurs plus parfaict, ainsi Georges

L’avanturier, dont le feu, souffletz, forges

Sont désirez de tous les orateurs »

Il s’agit probablement d’une réminiscence de cette période où Rabelais était considéré comme un poète.

L’hôte de Rouillac 

Un autre détail qui nous ramène à la période avant 1530 est le souvenir de l’hôte de Rouillac : « l’hoste en son temps avait ésté bon raillard … eternellement disnant comme l’hoste de Rouillac, et ayant jà par dix ans pédé graisse ». Tous les commentaires parlent du Rouillac[24] de Charente. J’ai eu l’occasion d’aller en Périgord, au sud de Bergerac, guidé par Patrick Esclafer de la Rode[25] : l’abbaye de Cadouin, le château et l’église de Cahuzac et enfin Saussignac[26] où nous avons découvert la direction d’un second Rouillac[27]. Il y reste une chapelle qui jouxte un cimetière et un petit château au milieu des vignes et des bois. On peut donc imaginer l’hôte de Rouillac comme un ecclésiastique local fort gourmand. Invité dans la famille Estissac à Cahuzac, il ne devait pas se faire prier pour s’installer à déjeuner.

chapelleRouillac (1) Chapelle et cimetière de Rouillac

Une seconde remarque concerne la mention des 10 ans avant les crevailles. L’hôte de Rouillac peut concerner la période 1526 où Geoffroy d’Estissac doit aller sur ses terres en Périgord pour récupérer une partie de la rançon du roi. L’écriture « d’Outre » pourrait donc se situer après 1536 lorsque Rabelais ne dépend plus de Geoffroy d’Estissac.

Le nicolaïsme

Reste à disserter de l’expression « butiner ses chambrières ». Ce dernier terme s’applique aux femmes « qui demeurent chez les prestres ou chanoines, pour servir à toutes leurs necessitez »[28]. Que signifie le mot nécessitées pour un abbé ? L’église recommandait que les servantes de prêtres atteignent l’âge canonique de quarante ans pour éviter une descendance. L’usage des habits sacerdotaux (in pontificalibus) est une circonstance aggravante pour ce péché de chair surtout si le pêcheur n’en conçoit aucun repentir. Rabelais était père de François et Junie avant 1530 puis d’un petit Théodule en 1536. Il a été absout par le pape Paul III et ses enfants légitimés en 1540. Si les enfants de prêtres n’avaient pas existé nous n’aurions pas pu connaitre les œuvres d’Érasme de Rotterdam. C’est dire si butiner des servantes était fréquent au XVIe siècle. C’est le nicolaïsme ou concubinage notoire que l’église tentait vainement de combattre.

La simonie

 « lequel importuné de ses parens et amis de résigner, sur ses vieux jours son abbaye, dist et protesta, que point ne se despouilleroit devant soy coucher »

La dernière critique concerne la simonie[29] tant dénigrée par les protestants. C’est un travers très commun : l’oncle forme un neveu qui après ordination lui succédera. Afin d’éviter qu’une élection au sein du couvent ne désigne un autre candidat, l’oncle fait une résignation ad favorem en faveur de son neveu. Cette succession organisée du vivant du cédant se faisait après un enregistrement officiel et payant à Rome. Le cédant du titre se réservait souvent des revenus sous forme de rente. Le roi était tenu de respecter cette procédure et la prébende était conservée par la famille. Les neveux de Geoffroy n’ont reçu que les charges d’abbé de Celles et de doyen de Saint-Hilaire de Poitiers. Les abbayes de Cadouin et de Maillezais ont été données à d’autres.

Il nous reste toujours à déterminer quel est l’abbé des Castilliers qui butinait ses chambrières.

Dans le Tout Rabelais[30] établi sous la direction de Romain Menini, ce dernier ajoute Notre-Dame-de-Ré avec hésitation et point d’interrogation :

« Abbaye cistercienne des Châtelliers ou bien de Notre Dame de Ré, dite des Châtelliers, à La Flotte en Ré ? »

4) Notre Dame des Châtelliers dans l’île de Ré (Beata Maria in insula Rhéa)

Historique de l’abbaye de Ré

La création vers 1170 de l’abbaye des Châtelliers ou Notre-Dame-de-Ré par Ebles de Mauléon fut opérée sous le patronage religieux d’Isaac de l’étoile le théologien et de Jean de Trizay[31]. C’est une fille de Pontigny qui suit la règle cistercienne. Isaac de l’étoile né anglais, soutien de Thomas Becket lors de sa présence à Sens et Pontigny, décrit fort bien et apprécie[32] « cette solitude retirée, aride et âpre » et « de cette solitude des solitudes, perdue dans la mer, au large, n’ayant presque rien de commun avec le monde » « cet îlot à l’extrémité des terres dans ce désert si vide et si lointain ». Le lieu d’implantation est le chef de La Flotte l’endroit le plus haut d’un village qui ne deviendra une paroisse qu’au XVIIe siècle. Tout à côté un grand bois[33] et un port : l’endroit se nomme le Breuil Châteliers soit le bois du petit château[34]. Brulée à de nombreuses reprises après des raids anglais, l’abbaye des petits Châtelliers en l’île de Ré est reconstruite à chaque fois. Mais après son saccage en 1575 lors des guerres de religion on utilisera ses pierres pour construire le fort de La Prée. L’abbatiale devient la chapelle Saint Sauveur et la propriété des Oratoriens de Paris. Sa façade peinte en noir a servi d’amer aux bateaux jusque dans les années 1960. Il reste encore des ruines importantes à La Flotte en Ré.

 

aby ré

  Ruines de l’abbaye de Ré

 Les abbés de Billy

Au beau XVIe siècle, l’influence de la famille de Thouars est très importante. Le frère puiné de Louis II de la Trémoille, Jean, archevêque d’Auch[35], devient abbé de Saint Michel-en-l’herm après avoir cédé l’abbaye de Talmond dont les revenus étaient bien inférieurs. Abbé, évêque, cardinal, son revenu annuel est de 50 000 livres. Un familier des Thouars lui succède en 1507 à la tête de l’abbaye de Saint-Michel : Renaud de Moussy, qui décède en 1524. Son successeur est Jean de Billy de Prunay[36] le « vieux » né en 1472, abbé de Saint Léonard de Ferrières[37], de Saint-Michel en l’Herm et plus tardivement de Notre-Dame-des-Châtelliers située à La Flotte[38]en Ré. Deux Jean de Billy[39], deux abbayes Notre-Dame-des-Châteliers et l’oubli du vieux Billy dans la Gallia Christiana ont compliqué l’identification de ce vénérable abbé. Suite aux remarques[40] de Vigneul-Marville situant Jean de Billy (le jeune) dans l’abbaye des Châtelliers des Deux-Sèvres, Le Duchat[41] en 1741 comme Esmangart[42] et Eloi Johanneau en 1823 en oublient l’abbaye de Ré alors détruite.

Concernant ce vieil abbé des Castilliers, on a écrit[43] sur lui bien pire que n’en a dit Rabelais :

« Jean de Billy fut émancipé par son père le 7 février 1487[44] et il acheta une rente le 8 février 1489. Il fut abbé de Saint Léonard de Ferrieres au diocèse de Poitiers et de Saint-Michel-en-l’Herm. C’est à lui au rapport de Le Laboureur qu’on attribue le proverbe du « rost de Billy », pour signifier des coups de bâton parce qu’étant grand chasseur, il ne les épargnait pas à ses chiens. Il était l’arrière petit neveu de Charles de Billy abbé de Ferrieres. Le 14 mars 1503, il prit l’habit de religieux dans ce monastère et y fit profession en même temps par une forme encore inusitée : que quelques années après il se jeta dans la débauche pourquoi il fut mis en prison et qu’après quelques jours il demanda pardon en chapitre. Cela revient assez à la conduite que cet abbé de Ferrieres a tenu par la suite ».

Successeur de son arrière grand-oncle à Ferrières il se fait remarquer en 1523 en refusant de prêter le serment de fidélité à Louis de Crevant, abbé de Tiron. La Gallia Christiana lui octroie l’abbaye des Châtelliers en Ré de 1535 à 1547. Ceci est rectifié par Alfred Richard en 1542-43. Le vieux de Billy cède l’abbaye de Ré à son neveu Jean le jeune (âgé de treize ans) le 6 juillet 1543. Ce dernier la conservera jusqu’en 1559.

« Le 6 juillet 1543 ( la veille des nones de juillet) Bulle du pape Paul III donnant en commende à Jean de Billy le jeune clerc du diocèse de Laon, l’abbaye de Notre-Dame-des-Châtelliers en l’île de Ré, que Jean de Billy le vieux, abbé de Saint-Léonard de Ferrières avait récemment obtenu en commende et  qu’il a résigné en faveur dudit Jean le jeune, son neveu, alors âgé de treize ans, ladite abbaye des Châteliers étant chargée d’une pension annuelle de 300 livres en faveur de Jean de Baissey, clerc de Chalon-sur-Saône. Donné à Bologne. (Parchemin scellé de la bulle de plomb sur fil de chanvre.)[45] »

Pour l’œuvre de Rabelais ces détails permettent de dater le chapitre d’Outre de 1542, seule année où il peut parler de l’abbé des Castilliers. La qualification de vénérable est significative car Jean de Billy le vieux a 70 ans. Il cède Saint-Michel-en-l’Herm à regret en 1552 à son neveu Jean le jeune, mais il continu de garder l’usufruit d’Ars, de Loix et du prieuré de Port neuf à la Rochelle. Ars, Loix et les marais salants constituent le principal revenu de l’abbaye de Saint-Michel à cette époque, c’est donc une cession très partielle et il continue de bénéficier des biens matériels de sa mense à 80 ans. Nous savons par quatre bulles datées de février 1552 (=1553) que l’abbaye de Saint-Michel-en-l’Herm est alors vacante. Jean de Billy le jeune va résilier ses abbayes en 1566 au profit de son frère Jacques[46], prieur de Tauxigny[47] en Touraine et abbé de Ferrières. Je suis allé consulter aux archives municipales de Sens les lettres de Jacques à son frère Jean le jeune. Jacques écrit de Saint-Michel ou de l’île de Ré et se plaint de ne pouvoir réformer ses moines qui refusent d’arrêter de boire du vin au repas du soir.

 

jacques de billy tombe - Copie       jacques de billy portrait thevet - Copie

Pierre tombale de Jacques de Billy, col. Gaignières._____Jacques de Billy dans Portraits et vies des hommes illustres - Thévet, André.

Son biographe, Chatard, affirme : « il aimait les textes classiques à l’exception des auteurs grivois et obscènes ». On peut le comprendre après la réputation faite par Rabelais à son oncle Jean le vieux par la publication des brouillons du CL en 1564. Ses abbayes détruites en 1569, il se réfugie à Paris et meurt de tuberculose à 46 ans. Les hommages posthumes de Scévole de Sainte-Marthe, d’André Thevet, de Nicolas Rapin, et du protestant La Popelinière me font croire que sa vie fut exemplaire, contrairement à son oncle.

La chorographie[48]

En détaillant le texte du chapitre d’Outre, on peut remarquer les mentions « nous rafraischismes un peu et puisasmes eau fresche, prismes aussi du bois pour nos munitions… Près le havre était un cabaret beau et magnifique ». La phrase correspond à une chorographie réelle : l’abbaye-cabaret, un bois et une source d’eau fraiche.  Autant d’éléments présents à proximité de l’abbaye des Châtelliers-en-Ré. En 1624 un enquêteur des prêtres de l’Oratoire[49] est envoyé sur place et constate avoir « vu les vestiges de l’abbaye et un ample et somptueux logis abbatial ». Le havre ou port Chauvet qui s’ouvre sur le pertuis de Bretagne est utilisé exclusivement par les moines qui assurent la liaison avec l’abbaye de Saint-Michel ou le port du Plomb et La Rochelle.

Résumé : Les critiques de Rabelais visent donc Jean le vieux qu’il qualifie d’abbé des Castilliers mais qu’il aurait pu appeler abbé de Saint-Michel-en-l’Herm ou de Ferrières. Il engendre une confusion entre les deux abbayes homonymes et il évite de critiquer un monastère bénédictin. Ce texte particulièrement violent et personnalisé a été abandonné par l’auteur. C’est un avant-texte basé sur les souvenirs personnels[50] de Rabelais. L’abbé obèse lui inspirera ultérieurement les épisodes des gastrolâtres du QL. Mais il y a d’autres évocations de cet abbé.

Le pot aux roses

Rabelais utilise à deux reprises l’expression découvrir le pot aux roses. Dans la plaidoirie d’Humevesne[51] il reprend le sens classique : « toutesfoys messieurs la finesse, la tricherie, les petits hanicrochemens, sont cachés soubz le pot aux roses ». L’expression est connue depuis le XIIe mais semble venir de l’interdiction de révéler ce qui se dit au cours d’un banquet à l’époque romaine[52]. Puis à la fin du chapitre des oiseux migrateurs[53] de l’ile sonnante, les clercs se défroquent et au hasard, « renconstrasmes un pot aux roses descouvert », phrase incomprise à ce jour. Nous avons évoqué le proverbe de l’époque : le ros de Billy[54]. Une éventuelle contrepèterie de Rabelais pourrait être « un ros des couverts aux poses » pour rappeler que Billy le vieux surnommé Châtelliers ou Editus par Rabelais, rossait ses chiens lorsque ceux-ci s’arrêtaient de chasser, à couvert, dans les bois.

Abihen Camar maitre Aeditue de l’île sonnante

Dans le chapitre II du CL : « l’hermite nous bailla une lettre adressante à un qu’il nommait Albian Camat[55], maitre Aeditue de l’île sonnante, mais Panurge le saluant l’appela maitre Antitus ».

Dans l’unicum de l’Ile Sonnante, après avoir quitté l’hermite de la Dive[56] une lettre est remise à « maistre éditus de l’isle sonante, mais Panurge le saluant l’appelle maistre Anthitus ». Aucune mention n’est faite d’Albian Camat.

Dans le Manuscrit du CL[57] « l’Hermite nous bailla unes lettres adressant  à ung qu’il nommoit Abihen Camar, Me Editue de l’Isle sonnante ; mais Panurge le saluant , l’appela Me Antitus. »

 

robida (5)

Les commentateurs indiquent que le Cinquième Livre et L’ile sonnante éliminent les mots mal compris mais que l’auteur du manuscrit préfère ne rien écrire dans ce cas, je choisi donc la version du manuscrit soit Abihen Camar. La sonorité surprend et ressemble à de l’hébreu. Ha-kohén, le prêtre et kômer ou kâmâr de la Bible pour prêtre des idoles, cette explication érudite de Romain Menini mérite d’être citée. La critique y voit plus simplement un prêtre païen en hébreu. Maitre Editus ou Aeditue déforme le latin aedituus ou aeditimus signifiant le gardien du temple ou sacristain. La fonction de sacristain est précise chez les bénédictins. Il existe aussi une fonction de gardien pour les cordeliers qui équivaut à l’abbé chez les bénédictins. Le mot de gardien du temple convient parfaitement à un abbé qui fait visiter son abbaye. L’anagramme d’Abihen Camar peut aussi donner « Caïn a b(bé) a herm » c’est-à-dire Jean de Billy le vieux. Une visite est organisée en 1534 à l’abbaye de Saint Michel en l’Herm. La transcription est la suivante pour la partie qui nous concerne :

 « Révérent père frère Jehan de Billy abbé, frère Pierre de la Tousche prieur, et Jacques Bejarry vicaire. Prieur frère (fr. pour frater) Pierre de la Tousche, Sacriste frère Jean Bejarry. »

Vous pouvez remarquer que le sacriste (ou sacristain ou secretain ou sacer) n’est pas nommé par un mot latin du type Aedituus. Le gardien du temple est l’abbé de ce monastère d’oiseaux rares, allégorie de l’église, que Pantagruel visite dans la suite du chapitre. Voyons donc les autres origines possibles du mot éditus latin. En lisant tout simplement mon vieux Gaffiot j’y ai trouvé plusieurs sens dont celui d’excrément[58]. Ce sens ne pouvait être inconnu de Rabelais. Il est donné par un juriste latin nommé Ulpianus, référence pour les Pandectes et donc présent dans le Donat, grammaire latine souvent citée[59].

« Maitre Antitus » est un personnage burlesque, modèle de l’homme sot et têtu, cité dans diverses farces[60] du XVe, mais Antitus peut aussi signifier « l’ancien » ce qui nous ramène à Billy-le-vieux. La confusion faite par Panurge entre Éditus et Antitus est une double insulte.

L’abbé souillé, Chastelier conchié

Un dernier élément important me fait penser qu’il s’agit bien de Jean de Billy abbé des Castilliers. La transcription du manuscrit par Montaiglon[61] donne « advollé grand nombre de Cagotz, lesquels avoient honny et conchié toute l’Isle, tant hideux et monstreux que de tous estoient refuiz ». La récente parution du Tout Rabelais[62],a permis de découvrir que le mot Isle a été introduit faute de comprendre le terme Castilliers, nouvelle évocation de Jean de Billy le vieux. Le texte corrigé est donc : conchie tout chastelier tant. Conchier signifiant souiller d’excréments, il y a une logique à traiter cet abbé d’Editus soit d’excrément.

Jean de Billy le vieux a donc été particulièrement gâté par Rabelais : cet abbé de             Saint-Michel-en-l’Herm et des Castilliers en Ré ne respecte pas la hiérarchie, ne cède pas sa charge à son neveu, butine ses chambrières, chasse (divertissement interdit pour les ecclésiastiques) et maltraite ses chiens. Il est décrit comme vieux, chauve et alcoolique (nez enluminé, face cramoisie), c’est une fiente !

Conclusion :

Une fois de plus le souvenir des navigations rabelaisiennes se passe à proximité de l’ile de la Dive, dans le Pertuis-Breton entre La-Rochelle l’île de Ré et les Sables-d’Olonne. Toute l’analyse confirme l’assemblage d’éditeur d’un texte original de lecture difficile, probablement écrit vers 1542. Les allusions précises persistent, les attaques nominatives sont le reflet des colères de Rabelais. Certaines nobles familles avaient parfois en leur sein des moutons noirs peu exemplaires. Il y a une nécessité absolue à connaitre la vie contemporaine de Rabelais avant 1530 pour interpréter le premier jet de l’écrivain. Nourris de ces détails, on peut comprendre l’évolution ultérieure de la religion vers une réforme radicale. Le beau seizième siècle va se transformer en tragique guerre civile, particulièrement à proximité de La Rochelle. Les destructions opérées ont souvent empêché l’interprétation réaliste de ces brouillons de Rabelais.

Jean-Marie Guérin, rabeloteur et chercheur indépendant

 



[1] OC, CL, chap. XVI, p. 761. L’édition de référence est celle de Mireille Huchon avec la collaboration de F Moreau, Pléiade, Paris, Gallimard, 1994, citée OC. Les livres de Rabelais sont abrégés par Garg, Pant, TL, QL, CL, Ve ms, IS, PP.

[2] Les Apedeftes constituent le chapitre XVI de l’Ile sonante qui exclue celui d’Outre.

[3] Translation dans Rabelais OC de Guy Demerson au Seuil p.1225 et Tout Rabelais de Menini p.1332.

[4] OC, CL, chap. XVI, p.762 et renvoi 7 page 1638.

[5] Duval Louis, Cartulaire de l’abbaye des Châtelliers, Clouzot, Niort, 1872, 328p

[6] Idem p.206

[7] Prend la clef des champs.

[8] OC, Pant, chap. V, p.230

[9] Commune actuellement connue pour ses restes gallo-romains.

[10] OC, Pant, chap. XXI, p.293.

[11] Richard Alfred, Inventaire analytique des archives du château de la Barre, vol.2, 1868, p.17. Cette information permet d’affirmer que Rabelais et Geoffroy d’Estissac avaient vingt ans de différence environ. La Barre est un fief suzerain et proche de Bois-Pouvreau.

[12] La châtellenie de Bois-Pouvreau est vassale de l’abbaye de Saint Maixent et en 1532 Geoffroy d’Estissac est tenu au devoir d’une maille d’or envers l’abbé. Ce fief est à 1800m à l’ouest de Ménigoute[12] et à 15km au nord-est de Saint Maixent.

[13] Richard Alfred : en 1492 on mentionne un Mathurin Jamet sergent du Bois-Pouvreau et Sanxay. En 1502 on retrouve un Maixent Jamet qui pourrait être le père de Lion.

[14] Reprise plus tard par Jean de la Fontaine.

[15] Où se trouve conservé le saint suaire réparé « de Chambéry » cité par Rabelais « mais il brûla trois mois après, si bien qu’on n’en put sauver un seul brin » OC, Garg., chap. XXVII, p. 80.

[16] OC, QL, Chap. XLIII, p.639.

[17] OC, Pant., chap. VII, p. 236.

[18] OC, Garg., chap. VII.

[19] OC, QL, chap. XLIII, p. 639 et traduction grecque et latine des Vents par Janus Cornarius, Bâle, Froben, 1529.

[20] Gaignebet Claude, A plus haut sens, Maisonneuve et Larose, Paris, 1985.

[21] OC, CL, p. 1638, renvoi 6 : Saulnier, Rabelais dans son enquête T.2, p. 198, éd. Sedes, Paris, 1982.

[22] Kervyn de Lettenhove baron, Œuvres de Georges Chastellain, éd. Heussner, Bruxelles, 1864.

[23] Né à Gand en 1405, mort en 1475.

[24] Département de Charente, 22 km au nord-est de Cognac, 1908 hab.

[25] Esclafer de la Rode Patrick (1944-2015) historien et généalogiste. Il refusait d’associer la famille de Madaillan et celle de d’Estissac.

[26] Où des moines ont été écouillés selon Rabelais.

[27] La commune de Gageac-et-Rouillac compte 487 habitants.

[28] François Béroalde de Verville (1556-1626) mort chanoine de Saint Gatien de Tours, Le moyen de parvenir, chap. X, Paris, 1617, cité dans les œuvres de Rabelais de Esmangart et Eloi Johanneau, tome VII, 1823, p. 456. À l’heure de « me too » on se rend compte du progrès accompli.

[29] Trafic des fonctions ecclésiastiques

[30] Menini Romain, Capellen Raphaël, La Charité Claude, Le Cadet Nicolas, Marrache-Gouraud Myriam, Tout Rabelais, Mollat, Bordeaux, 2022, coll. Bouquins, Paris, sept. 2022.

[31] Abbaye de Vendée.

[32] Les cisterciens et les îles p.349.

[33] Bourru cité par J Boucard p.104 Histoire de l’île de Ré : Il y a un beau bois de chênes verts depuis Rivedoux jusqu’à l’abbaye des Châtelliers, lequel bois abritait des vents d’ouest les bateaux qui radaient. Ce bois fut coupé par le commandement de la reine de Navarre…quelques années avant la sanglante journée de la Saint Barthélémy. Le cadastre nomme cet endroit le grand bois et la palisse. En face les cartes de 1634 mentionnent la « rade de la Palisse ». C’est actuellement « la Palice », port en haute mer de la Rochelle au sud du pont de l’île de Ré.

[34] Even Pascal dir, Boucard Jacques, Augeron Mickael, Histoire de l’île de ré, le croît vif, GER, 2016.

[35] Marchegay Paul, Lettres missives originales du chartrier de Thouars, Les Roches-Baritaud, 1873

[36] Jean Le Laboureur, Généalogie de Billy, dans les additions aux Mémoires de Castelnau, tome II, édit. De 1731, p. 639.

[37] Entre Thouars et Doué la fontaine. Il y a de très nombreux Ferrieres en France. Actuellement à l’extrême nord des Deux Sèvres dans la commune de Loretz-d ’Argenton ex Bouillé-Loretz. À ne pas confondre avec l’abbaye de Ferrières en gâtinais.

[38] Vicomte Oscar de Poli, Inventaire des titres de la maison de Billy, Conseil héraldique de France, Paris, 1894.

[39] Richard Alfred, Note sur quatre abbés poitevins du nom de Billy, rectification de la Gallia Christiana, Bulletin de la société des antiquaires de l’ouest, 3e trim. 1886, Poitiers.

[40] Vigneul-Marville, Mélanges d’histoire et de littérature, vol. 3, Paris, 1713, p. 300.

[41] Œuvres de maitre François Rabelais, T. 2, avec des remarques historiques et critiques de Mr. Le Duchat, Amsterdam, chez JF Bernard, 1741, p. 228.

[42] Esmangart et Eloi Johanneau, Œuvres de Rabelais, chez Dalibon, Paris, 1823.

[43] Anselme de Sainte Marie, Honoré Caille du Fourny, Pol Louis Potier de Courcy, Histoire généalogique et chronologique de la maison royale de France, des pairs, grands officiers de la couronne et de la maison du Roy, compagnie des libraires, Paris, 1733, vol. 2.

[44] Il a 15 ans.

[45] Bulletins et mémoires de la société des antiquaires de l’Ouest, 1903, ser2, T27, p. 134.

[46] Backus Irena, La patristique et les guerres de religion en France, étude de l’activité littéraire de Jacques de Billy (1535-1581), OSB d’après le Ms. Sens 167, Paris, 1993, institut d’études augustiniennes. Jacques de Billy est surtout connu comme traducteur de Grégoire de Naziance.

[47] Où il va résider un temps après la destruction de Saint-Michel-en-l’Herm en 1569.

[48] Géographie régionale. Ce mot est utilisé par Rabelais au chapitre I du CL : mais la chorographie n’y consentait.

[49] Désigné comme gestionnaire après les destructions des guerres de religions.

[50] Jean du Bellay est abbé de Pontigny de 1545 à 1560, abbaye mère des Châtelliers en Ré, son secrétaire Rabelais, sait tout de ce vieux Billy.

[51] OC, Pant., chap. XII, p. 257.

[52] La locution latine sub rosa est le résumé de la phrase sint vera vel ficta, taceantur sub rosa dicta soit : vérités ou mensonges, les choses dites sous la rose restent secrètes. On peignait des roses aux plafonds des salles de banquets romains et sur les confessionnaux.

[53] OC, CL, chap. IV, p. 736.

[54] Michel de Castelnau, Les mémoires de messire Michel de Castelnau seigneur de Mauvissiere, illustrez et augmentez de plusieurs commentaires et manuscrits par Jean le Laboureur, Bruxelles, 1731, tome 2, p. 640.

[55] OC, CL, chap. II, p. 731.

[56] OC, IS, p. 845.

[57] OC, Ms, p. 877.

[58] Ulpien, liber 32,1, 55 ; Digeste, de Donat, int. vir. et ux

[59] OC, Garg., Chap. XIV, p.43.

[60] Mention d’Antitus dans le nouveau recueil de farces françaises des XVe et XVIe. Farce nouvelle de deux jeunes femmes qui coiffèrent leurs maris par le conseil de maitre Antitus.

[61] OC, Ms du Ve livre, chap. II, p. 878.

[62] Menini Romain, Capellen Raphaël, La Charité Claude, Le Cadet Nicolas, Marrache-Gouraud Myriam, Tout Rabelais, Mollat, Bordeaux, 2022, coll. Bouquins, Paris, sept. 2022, p.1880 renvoi18.

1 juin 2021

Janequin et Rabelais avant 1530

Janequin et Rabelais [1]avant 1530 

Plusieurs chroniques soulignent les rapports entre la musique de Clément Janequin et l’œuvre de François Rabelais. On y découvre une proximité étonnante. Les deux hommes auraient-ils pu se rencontrer avant le départ de Rabelais pour Montpellier ?

Œuvres comparées

On trouve dans l’œuvre de Rabelais une évocation du nom de Janequin au même titre que de nombreux autres musiciens[2].

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« Je ouy adrian villart, Gombert, Janequin, Arcadelt, Claudin, Certon, …et autres joyeux musiciens en un jardin secret… »

Jean Eudes Girod[3] évoque le même sujet dans les actes du colloque Inextinguible Rabelais de 2014. « Cette unique mention ne signifie pas que Rabelais n’a pas connu ni aimé Janequin ». La citation du Chiabrena des pucelles[4] et du poème Ung mary se voulant coucher[5] ne permet pas de savoir comment Rabelais a obtenu ces textes. La juxtaposition du poème de Janequin et du chapitre de Rabelais permet de souligner leurs gouts partagés pour les onomatopées, les jeux de mots et les allusions grivoises ou poétiques.

Gérard Blanchard[6] entend Janequin dans les paroles gelées[7]qui sont comparées aux voix de La Bataille de Marignan.

« Les quelles ensemblement fondues ouysmes, hin, hin, ticque, torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, tracc, trr, trr, trrr, trrrrrr. On, on, ouououououon : goth, magoth, et ne sçay qulz aultres motz barbares. »

Cet auteur estime que « la typographie participe à la visualisation du langage, car les onomatopées dans la ligne du texte de Rabelais visent le plus souvent des incidents typographiques. Qu’importe que nous comprenions le jargon de Panurge, la musique des mots l’emporte. »

Dans le dernier bulletin[8] des Amis de Rabelais et de la Devinière, Philippe Simon[9] indique que dans les paroles gelées, les onomatopées reproduisent le choc des armes et les cris des guerriers et des victimes. Il souligne que cet usage onomatopéique chez les compositeurs du début du XVIe siècle, est fréquent. Ces bruits de castagne sont à remarquer aussi dans les chapitres qui décrivent les exploits des Chicquanous. Il signale que les concrétions lexicales (désincornifestibulé) sont comparables aux blessures infligées puis réparées par le chirurgien.  

Nicolas Le Cadet[10] reconnait Janequin dans la description de l’enfer par Epistemon[11]car de « nombreux métiers imaginés par Rabelais sont communs avec la chanson de Clément Janequin : Voulez ouyr les cris de Paris. » Cette chanson aurait été composée vers 1528 et publiée vers 1530.

L’ensemble vocal « Clément Janequin » diffuse sa musique depuis 1978. Je ne résiste pas à citer l’article « sortir à Bordeaux » de Christophe Loubes de janvier 2022 : « Ce sont des chansons très hautes en couleur et très riches du point de vue musical. Elles correspondent à une époque où les gens étaient libres de parler de tout comme ils l’ont rarement été dans l’histoire. C’est l’époque du naturalisme : on représente l’homme tel qu’il est, comme il mange, comme il fait l’amour… Les mêmes musiciens peuvent composer des œuvres religieuses et des chansons érotiques. Tout ça s’arrêtera avec la Contre-Réforme, quand on codifiera ce qui doit être dit ou pas. Le XVIe est un grand siècle musical mais aussi poétique, avec des auteurs comme Marot ou Ronsard. Notre travail, c’est de faire entendre leurs textes alors que leur compréhension peut être brouillée par la complexité avec laquelle les voix se répondent et s’entremêlent. On peut faire ressortir plus particulièrement une voix. On articule beaucoup plus. On théâtralise les morceaux. On utilise plus de nuances. Jusqu’à jouer sur les onomatopées, à être à la limite du cri. C’est ce qui nous a fait connaître à la fin des années 70. On trouvait que notre répertoire sonnait bien comme ça. Plus tard, on est tombés sur une lettre de Josquin des Prés qui prouvait que c’était bien la façon dont on chantait ses compositions à l’époque, même si c’était pour s’en plaindre ! »

Rabelais au service de Geoffroy d’Estissac, passe à Bordeaux et Janequin vit dans la région bordelaise. Ce chapitre de Pantagruel est publié en novembre 1532. L’œuvre de Janequin est décrite comme « chanson grivoise, souvent très rabelaisienne et qui se signale par sa vivacité ». Janequin invente des mots et des sonorités comme Rabelais. Les points de rencontres dans ces deux œuvres sont tellement importants que j’imagine que ces deux esprits libres se sont croisés à Maillezais, Luçon, Saintes ou Bordeaux.

Janequin serait né en 1485 à Châtellerault, Rabelais en 1485, 1490 ou plus tard dans le chinonais. Rabelais meurt en 1553 et Janequin en 1558, tous les deux à Paris. On ne connaissait pas la vie de Janequin en dehors de sa vie à la cour de France jusqu’à ce qu’un article[12] de 2016 de Nancy Hachem attire mon attention. En 1507 un conflit oppose l’évêque de Luçon en Bas-Poitou et actuellement en Vendée, au responsable de la psallette, un certain Clément Janequin. Les traces sont restées au sein de la collection Jean Le Nain, dans le fonds du Parlement de Paris conservé aux Archives nationales.

 

Janequin à Luçon

L’évêché le plus proche de Maillezais, en direction de l’océan, du pays du sel et probablement de la châtellenie de Salmigondin, est celui de Luçon. Rabelais l’évoque[13] dans Pantagruel quand Carpalim fait exploser les munitions des ennemis au petit matin :

« auquel son s’esveillerent les ennemys…aussi estourdys que le premier son de matines, qu’on appelle en Lussonnoys , frotte couille. »

Contrairement à l’évêché de Maillezais, celui de Luçon existe toujours et se superpose approximativement au département de la Vendée. Comme l’abbaye de Saint-Michel-en-l’Herm, le monastère de Luçon a été créé au VIIe siècle par les moines de saint Philbert de Noirmoutier sous le vocable de Notre-Dame. Érigé en évêché en 1317 par Jean XXII, en même temps que Maillezais, c’est une ville modeste de deux mille âmes au XVIe. Un proverbe affirmait alors « Heureux ceux qui vivent en ville, sauf Sées, Maillezais et Luçon ». Hormis le quartier des chanoines proches de la cathédrale, il y a encore à la renaissance un château fort, un port ouvert sur la mer et un quartier commerçant avec ses halles. Je cite le guide des chemins de France[14] :

Lusson ; là se peschent seiches, merluz, saulmons, alozes, marsouyns, et baleines. Dans la ville vient un bras de mer, procédant de la grand mer, qui est à une lieue et demie de là, et fait le chemin de l’isle de Rez.

Après les troubles des guerres de religions qui ont laissé la cathédrale abandonnée pendant trente ans, Richelieu lors de son arrivée en 1607 écrit à Me de Bourges : « je suis extrêmement mal logé car je n’ai aucun lieu où je puisse faire du feu à cause de la fumée. Je vous puis assurer que j’ai le plus vilain évêché de France, le plus crotté et le plus désagréable ».

 

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Blason du chapitre de Luçon : 3 brochets

 

Les moines y sont sécularisés depuis 1469, il y a donc trente chanoines prébendés qui disposent de rémunérations très importantes issues des revenus de fermes du marais desséché. Le revenu du chapitre est supérieur à celui de Poitiers[15]. Dès 1510, l’évêque a installé un imprimeur libraire nommé Jehan Clemenceau. En 1515 la bibliothèque diocésaine comprend 80 volumes dont un livre de Luther.

La psallette de la cathédrale est un reflet de la richesse du chapitre. L’entretien de cette école de musique[16] est un luxe couteux. Une bulle du pape Sixte IV du 27 février 1473 impose qu’une prébende serve « à la nourriture et à l’entretien des élèves de la Psallette de Luçon ». « Le maitre de la psallette devait enseigner la musique, le plain-chant, la grammaire et le latin ». Le chapitre surveille la qualité de l’enseignement et la santé des huit enfants de chœur qui s’engagent en général pour une dizaine d’années.

La famille d’Estissac et les évêques de Luçon

En 1458 une transaction entre le seigneur de la Trémoille et l’évêque qui partagent la seigneurie de Luçon a comme témoin « noble et puissant seigneur Amory d’Estissac[17] ». Il s’agit du grand-oncle de Geoffroy. Amaury est placé par Louis XI chez son jeune frère Charles de France duc de Guyenne et grand comploteur. En 1469 est organisée une réconciliation sur la Sèvre niortaise, à la frontière de la Guyenne. Amaury accueille le lendemain ces deux illustres personnages dans son château de Coulonges les royaux. Mais selon Jean Bouchet[18], trois ans plus tard, Charles de France meurt avec la dame de Montsoreau après avoir gouté à une pêche empoisonnée. Un procès est intenté contre le roi Louis XI, mais les pièces de la procédure sont opportunément distraites par Pierre de Sacierges, greffier et secrétaire de l’évêque d’Angers.

 

la vertu triomphe de tout

pierre sacierges

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La vertu triomphe de tout : Sacierges

Pierre deviendra le 17e évêque de Luçon en 1494, il fut aussi sous trois rois : maitre de requêtes, sous doyen de Saint Hilaire le Grand, chanoine de la cathédrale et abbé de Notre Dame la Grande à Poitiers, prieur de Château Larcher[19] et abbé de la Grainetière[20]. Face à la pression du roi Charles VIII, Mathurin de Dercé, élu par le chapitre de Luçon, ne pourra que négocier son départ. Les querelles entre le chapitre et son évêque vont donc durer tout au long de cet épiscopat. Cet ecclésiastique ne va d’ailleurs pas résider à Luçon mais plus souvent dans sa résidence de Moutiers sur le Lay et en Italie comme chancelier de Milan. Il meurt à Padoue en 1514.

Une autre occasion de rencontrer la maison d’Estissac date de 1522 quand Geoffroy est chargé par le roi François de régler les amortissements des abbés et des évêques du Poitou[21]. Geoffroy est l’homme de confiance du roi dans cette affaire où il doit dresser l’inventaire des biens et des revenus des gens d’église afin de percevoir une taxe nommée amortissement royal. Les fonctionnaires royaux confirmaient ainsi la possession de ces biens par une sorte de droit de mutation. Geoffroy d’Estissac connaissait donc tous les religieux du grand Poitou.

Lancelot du Fau

À Luçon, le 18e évêque est élu par le chapitre en 1514, il s’agit de l’un des chanoines : Ladislas ou Lancelot du Fau, descendant d’une noble famille de Touraine[22]. Il avait exercé diverses missions diplomatiques en Italie sous Louis XII et il était avant son élection à l’évêché, abbé de Pleine Selve (en rive droite de la Gironde), chanoine à Luçon et à Saintes, protonotaire apostolique, vicaire général de l’archevêché de Bordeaux, président des enquêtes du parlement bordelais, chanoine à Saint André et Saint Seurin de Bordeaux.

En août 1505 un jeune clerc de vingt ans lui sert de témoin dans sa fonction d’abbé de Pleine Selve. De même le 5 septembre 1505 à Saintes et à nouveau en 1512 à Bordeaux.  Il s’agit de Clément Janequin qui deviendra le maître reconnu de la musique polyphonique du XVIe siècle. Clément suit partout Ladislas du Fau son protecteur qui disparait en 1523. Janequin est dit clericus soit étudiant en prêtrise en 1505, maître en 1512 et prêtre en 1528, année d’édition de ses premières œuvres par Attaingnant.

 

attaignat 1537

Saintes et Bordeaux, sans oublier le Poitou, c’est aussi le théâtre principal des pérégrinations de Rabelais de 1520 à 1530.

Ce coquin de Janequin

Clément Janequin, en 1507, est maître des enfants de chœur de la cathédrale de Luçon.

Accusé de fornication[23] avec des femmes par l’évêque de l’époque Pierre de Sacierges et son official, il est condamné au jeûne et on le menace d’excommunication. C’est un provocateur notoire qui récidive rapidement :

« Jannequin, les jours de jeudy, vendredy et samedy saincts de Pasques et le lendemain tient avecques luy des femmes dissolues, couche avec elles, presens et voyans les enfans de cueur. »

 

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Œuvres de Rabelais illustrations de A Robida 1885

En l’absence de l’évêque, il est excommunié, privé de sa charge, jeté en prison trois semaines puis pardonné par le président du chapitre Mathurin de Derce. L’évêque Pierre de Sacierges est en conflit permanent avec le chapitre opposé à sa nomination. Il estime être le seul à pouvoir sanctionner cet indiscipliné. L’évêque et son official vont le juger à nouveau et Janequin est condamné à une amende et à un an de jeûne au pain et à l’eau tous les vendredis. On le suspend de sa charge mais provisoirement. Janequin fait appel à Bordeaux où son protecteur Ladislas Du Fau est vicaire général, mais son jugement est confirmé. Cependant le pardon finit par être accordé à ce musicien si talentueux.

Je ne vous ai parlé que de ce très célèbre musicien et j’entends les ligues de vertu me susurrer qu’on n’a pas réglé le sort des « femmes dissolues » ou « femmes folles[24] » qui vont à la messe comme l’exprime Rabelais[25]. Les statuts synodaux permettent à l’évêque « d’accorder la permission aux confesseurs des paroisses d’absoudre les personnes du sexe, de péchés réservés (à l’évêque) à condition que les personnes coupables seront de la confrérie de la présentation de Notre-Dame de l’église cathédrale de Luçon ». À l’intérieur de cette dernière, à main gauche, l’autel de la reine des anges est réservé à la confrérie de la présentation Notre-Dame. Tout à côté, la chapelle de la grâce ou « de venia » où les huit enfants de chœur chantent tous les jours, dirigés par leur maître de psallette, ce beau jeune homme de vingt-deux ans qui n’est pas encore prêtre.

Suivons les traces de Janequin avant que Rabelais ne s’inscrive à Montpellier en 1530. Il est légitime de penser qu’ils se soient rencontrés pendant cette période. Certes Rabelais est à Fontenay le comte au couvent des cordeliers de la stricte observance du Puy Saint Martin. Comme franciscain, il assiste aux grandes cérémonies en particulier aux sépultures importantes et aux dédicaces comme aux cérémonies religieuses et processions importantes. Le rôle de la psallette y est essentiel et visible. Rabelais fait partie du monde érudit et Ladislas du Fau est un des humanistes locaux au même titre que Geoffroy d’Estissac.

En 1507, d’Estissac est seigneur de Coulonges les royaux[26], Bois-Pouvreau, prieur de Ligugé mais aussi abbé de Sainte Marie d’Angles[27] au diocèse de Luçon de 1501 jusqu’en 1515. Angles se situe à mi-chemin entre Luçon et Les Sables d’Olonne sur une terre calcaire au bord d’un marais inondé tout l’hiver par les crues du Lay. Nous sommes à l’époque où Du Fau est encore chanoine de la cathédrale luçonnaise.

Si les chemins de Rabelais et de Janequin ne se sont pas croisés pendant le pontificat luçonnais de Du Fau, il parait impossible que d’Estissac et Du Fau ne se connaissent pas. Du protecteur au protégé il n’y a qu’un pas.

Lancelot, Janequin et Rabelais à Saintes

Rabelais évoque dans le Gargantua à la fin du combat du clos, les 115 « reliques de Javarzay » données par Raymond Perrault cardinal de Gurck et évêque de Saintes de 1503 à 1505.

Francesco Soderini, ambassadeur de la république de Florence en France, sur proposition de Louis XII, devient cardinal sous Alexandre VI Borgia. Il devient administrateur du diocèse de Saintes en 1506 et il cède ce bénéfice à son neveu Giuliano en 1515. Ce dernier se réfugie à Saintes ou à Naples pour éviter la colère papale.

 

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Armes de Francesco Soderini

Ces deux florentins ont été des propagandistes zélés des rois de France en Italie. Comme partout, l’évêque de Saintes est contesté par les chanoines locaux. Francesco a l’excellente idée de nommer l’un d’eux grand vicaire : c’est Lancelot du Fau, le futur évêque de Luçon, qui connait bien l’Italie comme la bourgeoisie de Saintes. Giuliano Soderini son neveu et successeur va confier la gestion de ses biens à des Florentins[28]ce qui déclenche des rivalités avec les Saintais. Le palais épiscopal va être attaqué par deux fois en 1527 et 1532. L’évêque de Saintes ne sera ensuite qu’un figurant dans son diocèse. Giuliano meurt en 1544 et son corps est enterré dans la cathédrale Saint Pierre de Saintes. Dans ce bain où les bénéfices ecclésiastiquessont si âprement disputés, Bernard Palissy est qualifié en 1546 de « mal sentant de la foi ». Rabelais cite Saintes à de nombreuses reprises : dans Gargantua au cours du combat du clos où frère Jean étripe les soldats de Picrochole[29], ces pauvres gens crient « à Sainct Eutrope de Xainctes ».  

 

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                                                                        Vitrail St Eutrope Sens photo personnelle

Comme Bordeaux, Saintes perd ses cloches après la révolte des pitaults en 1548. Rabelais s’en souvient dans le prologue[30] du Quart Livre « icy sont les Guascons renians , et demandans restablissement de leurs cloches ». Les crottes des moutons de Dindenault le saintongeais guérissent « le mal Sainct Eutrope de Xaintes[31] » et lorsque la compagnie évite l’ile de Ganabin « terre peuplée de voleurs et de larrons » Panurge entend[32] « le tocqueceinct horrificque, tel que jadis souloient les Guascons en Bourdeloys faire contre les guabelleurs et commissaires ». Il est intéressant de noter que Saint Eutrope guérit du mal de tête, des œdèmes et des rhumatismes.

De Rome où il tente d’obtenir l’abolition de son apostasie auprès de Paul III, Rabelais écrit le 29 novembre 1535 à « Monseigneur de Maillezais » une longue lettre[33] pour renseigner d’Estissac sur les dernières nouvelles de Rome. Il y mentionne la présence de « monseigneur de Sainctes » soit Giuliano Soderini avec les cardinaux Salviati et Rodolphe.

Les hommes de lois de Saintes[34] sont aussi connus de Rabelais puisqu’il évoque une procession générale en compagnie de Briand de Vallée seigneur du Douhet[35] (président du siège royal de Saintes jusqu’en 1527). C’est l’occasion de développer (ou de se moquer ?) la théorie Pythagoricienne sur les noms propres des lieux et des personnes. C’est aussi un hommage de 1548 peu après la mort en 1544 « du tant bon, tant vertueux, tant docte et équitable praesident Briend Valée seigneur du Douhet ». Déjà cité au chap. X de Pantagruel comme « savant expert et prudent », il juge comme conseiller au parlement de Bordeaux Jules César Scaliger accusé d’athéisme en 1538. La seigneurie du Douhet dépend de Taillebourg, possession de la famille de La Trémoille. Le Douhet appartenait au début du siècle à Jean de Faioles, celui qui amène à Olonne la grande jument de Gargantua. On retrouve là des liens entre les périgourdins du Poitou dont fait partie d’Estissac et les juristes de Saintonge. Le Douhet est traversé par l’aqueduc romain qui alimente les thermes de Saintes. Cet édicule va déclencher chez Briand Vallée, Bouchard et Pierre Amy un intérêt pour les ruines antiques. Dans son testament, Briand De la Vallée demande la création d’une chaire de lecture des épitres de st Paul à Bordeaux, son fils sera de la RPR[36] et toute la génération suivante bascule dans la Réforme.

On retrouve à Saintes[37] un autre intime de Rabelais, auteur du Voyage d’outremer et ancien éducateur du roi : Jean Thenaud prêche le pardon, jubilé et croisade en 1517-1518. Le jubilé est une vente d’indulgences, et le candidat à l’indulgence doit s’acquitter après confession, d’une somme équivalente aux dépenses de sa famille pendant trois jours. Le vicaire général de Saintes comme Luther au même moment s’oppose à cette quête, en pure perte.

« Monsieur Maitre Jean Thenaud, docteur en saincte theologie, gardien des cordeliers d’Angoulêsme, led. Jour delegué pour les impositions dud. Diocese dud. Xainctes, à somme de douze livres tournois à luy ordonnée par lesd. Commissaires pour ses peines d’avoir presché les pardons et jubilés de lad. Croisade durant le sainct carême lors dernier passé en l’eglise cathedralle Sainct-Pierre dud. Xainctes, et en ses predicacions avoir tres affectueusement exorté et incité le peuple à le gagner et aussi pour avoir assisté à confesser plusieurs personnes et les oyr sur le fait des cas à eux réservez, en ensuivant le commandement, intencion et voulloir de nostre sainct Père le Pape, et le roy, nostre seigneur, contenuz es bulles, commission, memoires et instrucions pour ce expediez, et en ce que doresnavant luy et led. couvent soient plus enclins à prier Dieu pour la bonne prosperite et santé de nostred. Sainct père le pape, le roy et du noble sang royal et que doresnavant ilz aient led. pardon en bonne recommandation. Pour cecy XII livres[38]… » On peut penser que le prêche du gardien des cordeliers d’Angoulême a pu servir de modèle à un cordelier de Fontenay le Comte.

« Boucharmant »

Dans la querelle des femmes, Amaury Bouchard écrit de l’Apologie du sexe féminin contre André Tiraqueau de Fontenay. La préface est rédigée par Pierre Amy qui se désole d’être éloigné de Rabelais en 1522. Amaury Bouchard comme Briand Vallée seigneur du Douhet et Pierre Amy sont des passionnés d’archéologie et d’épigraphie. Amy déchiffre une inscription funéraire romaine à Bordeaux. Amaury Bouchard est l’un de ces officiers royaux qui constituent les cénacles des villes comme La Rochelle, Saintes, Saint Jean d’Angély et Bordeaux. Seigneur d’Annezay et maire de Saint Jean d’Angély en 1516, il va poursuivre une carrière brillante comme maitre de requêtes en 1531 puis opère dans les services secrets en Allemagne et en Angleterre. En 1532 Rabelais n’a pas oublié Amaury car il lui dédicace le Testament de Cuspidius. Après la mort de François 1er, Amaury deviendra conseiller du roi de Navarre.

Pour les clercs du bas-Poitou, les occasions de rencontres sont fréquentes à Poitiers, Saintes, Saint Jean d’Angély ou à l’archevêché de Bordeaux. Il faut bien reconnaitre qu’aucune preuve ne permet de dire que Janequin et Rabelais sont des amis en cette période. Mais tout indique que ces hommes fréquentaient les mêmes cercles érudits et devaient se connaitre au moins de réputation.

Lancelot du Fau , Janequin et Rabelais en bordelais.

Lancelot du Fau est aussi chanoine à Saint André et Saint Seurin de Bordeaux, or Saint Seurin[39] fait partie des dons faits par Guillaume VIII d’Aquitaine[40] à l’abbaye de Maillezais en 1075. Il importe à Geoffroy d’Estissac de contrôler régulièrement la gestion de cette église bordelaise et Bordeaux se trouve sur le chemin du Périgord, de Bergerac et de Saussignac, le fief familial des Estissac. Qu’un abbé de Maillezais et de Cadouin ait croisé le chemin d’un chanoine de Saint Seurin parait crédible. Bertrand, frère de Geoffroy d’Estissac est gouverneur et maire de Bordeaux de 1520 à sa disparition en 1522.

C’est Jean de Foix[41], archevêque de Bordeaux et frère du seigneur de Foix-Candale, qui protège ensuite Janequin devenu chanoine de Saint Émilion en 1525, procureur des âmes[42] à Bordeaux et curé de Saint Michel de Rieufret[43] en 1526. Après la mort de Bertrand d’Estissac, il est probable qu’on a célébré à Bordeaux des messes anniversaires : c’était là le rôle du procureur des âmes. Janequin est déjà très connu car il est édité à Venise dès 1520. C’est dans ses éditions musicales française de 1528 qu’Attaingnant cite seulement Claudin, Jacotin et Janequin. Ses compositions les plus connues sont La GuerreLes cris de Paris, Le chant des oiseaux et La chasse. Il ne fera jamais partie des trois formations au service du roi : l’écurie, la chambre et la chapelle mais il se dit pourtant chantre du roi. Il a composé une seule chanson en italien Si come il chiaro sole. L’édition musicale a commencé à Venise en 1501 avec Petrucci et devient très à la mode dés 1504 avec les frottoles qui sont des œuvres profanes. La guerre à quatre voix qui illustre Marignan ne permet pas de comprendre le texte mais le rythme des syllabes rappelle le rythme des tambours, on y entend les pas de chevaux enfin les sonneries plus lentes illustrent la défaite des mercenaires suisses. Janequin écrit aussi des motets, des basses danses et quelques messes. Cette musique complexe est en opposition avec la diffusion des psaumes chantés simplement, sur des airs populaires, par les premiers luthériens.

En 1526 François 1er revient de captivité en laissant ses enfants otages en Espagne. Il reste à Bordeaux du 9 au 22 avril où son ami d’enfance, Philippe Chabot est maire[44] et le reçoit dans le luxe. Chabot[45] succède à son beau-frère Bertrand d’Estissac, frère de Geoffroy et protecteur de Rabelais. On ne sait pas si ces derniers sont présents. Le roi se dirige vers la cathédrale Saint André et à chaque carrefour retentissent chants et musiques[46]. L’archevêque Jean de Foix, protecteur de Janequin, reçoit le roi à la porte de la cathédrale et le complimente. La messe qui suit se fait peut-être en présence de Rabelais avec Janequin comme maitre de musique mais cela ne fut consigné nulle part.

 

 

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Pour l’entrée du roi à Bordeaux en 1530, après le mariage avec Eléonore et le retour de ses enfants, même description de liesse du peuple (de nombreuses barriques sont mises en perce) de la présence de mystères et de musiques diverses tout au long du parcours. On attribue la composition de « Chantons sonnez trompettes » à la présence de Janequin à cet évènement.

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Les auteurs[47] Roudié et Lesure estiment que Janequin et Rabelais ont pu se rencontrer en 1528 à Bordeaux car Rabelais aurait apaisé à cette époque une querelle entre Briand Vallée et Gouvea, fils de marrane d’origine portugaise. Comme bien des humanistes de l’époque, Briand Vallée est accusé d’être un hérétique mais seulement en 1539. Antoine de Gouvea rentre à l’université de Paris en 1527 et rejoint le collège de Guyenne en 1534 seulement. Rabelais tourne l’affaire en plaisanterie dans son francisci rablaesii allusio[48]. Ce badinage aurait été imprimé après 1539 selon [49] François Moreau car il doit suivre les attaques de Gouvea dans Epigrammaton libri duo édité par Sébastien Gryphe. Rabelais a peut-être sauvé nos compères du bucher par ces quelques lignes d’humour qui ne sont malheureusement pas une preuve de rencontre entre Janequin et Rabelais.

 

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Dispute au parlement de Bordeaux

Après la mort de Jean de Foix, c’est un avocat au parlement de Bordeaux, Bernard de Lahet, d’origine basque, qui protège Janequin. Il devient diacre de Garosse et curé de Mézos. Toutes ces charges ne sont pas exercées personnellement mais confiées à un vicaire. Elles entrainent parfois des procès couteux. En bon disciple de Josquin des prés, Janequin se plaint comme Rabelais que Faute d’argent c’est douleur sans pareille alors qu’il jouit d’un revenu de 350 livres tournois par an. Janequin très provocateur n’attirait la sympathie que par la maitrise de son art.

En 1531 il est maitre des enfants à la cathédrale d’Auch dont l’évêque est François de Clermont-Lodève mais ce poste fut éphémère.

À la mort de Jean de Foix, en 1529, ses charges lui sont retirées et on le retrouve à Angers en 1534 comme maitre des enfants de chœur de la cathédrale. Après des conflits avec son frère Simon il s’installe à Paris.

Conclusion.

Apporter la preuve de la rencontre physique entre Janequin et Rabelais, bien que l’un et l’autre aient exercé leur apostolat dans la même région entre 1520 et 1530, est difficile. Les cérémonies publiques relatées par les textes sont celles où la cour est présente et les noms des chantres ne sont pas indiqués, pas plus que la présence d’un écrivain en herbe. Cependant il me parait cohérent que Janequin, par sa notoriété musicale, fréquentant humanistes et grands seigneurs de province, ait croisé à plusieurs occasions le frère François Rabelais.

jeanmarieguerin@wanadoo.fr

article publié dans la bulletin 2022 "Les amis de Rabelais et de la Devinière" pages 15 à 24.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Dans les notes, l’édition de référence est celle de la Pléiade, Paris, Gallimard 1994 citée OC Œuvres complètes ; G Gargantua, P Pantagruel, TL Tiers Livre, QL Quart Livre, CL Cinquième Livre, IS Isle sonante, Ve ms manuscrit du Cinquième Livre. Suit le chapitre en chiffres romains et enfin la page concernée.

[2] OC, QL, prologue, p. 530

[3] Clément Janequin, François Rabelais et la chanson de bataille, pp. 247-260 in Inextinguible Rabelais, dir. Mireille Huchon, Nicolas Le Cadet et Romain Menini, Paris, Classiques Garnier, 2021.

[4] OC, TL, chap. VIII, 376

[5] OC, QL, prologue, p. 530

[6] Typographe, graphiste, graveur, écrivain, illustrateur, passionné de Rabelais né en 1927 mort en 1998. Son fils lui rend hommage en éditant son dernier roman inachevé « Le prisonnier de la Dive » éd. Studio Graph, 2004.

[7] OC, QL, chap. LVI, p.670. Article de Gérard Blanchard, Rabelais le langage et la typographie in Communication et langages, n°22, 1974, pp83-93

[8] Simon Philippe, Voix de fait : quelques réflexions sur la sonorisation de la bataille dans le Quart Livre, Bulletin des amis de Rabelais et de la Devinière.2021. p.77-79

[9] Chef d’édition au Temps, journal de Suisse francophone.

[10] L’enfer d’Epistémon et les cris de Paris, L’Année rabelaisienne 2017, N°1, varia, Classiques Garnier, p. 351 à 356.

[11] OC, P, chap. XXX, p.324.

[12] Nancy Hachem, Revue de musicologie Tome 102 (2016) • no 1 p. 131-142.

[13] OC, P, chap. XXVIII, p. 314.

[14] Estienne Charles, 1553.

[15] A-D de La Fontenelle de Vaudoré, Histoire du monastère et des évêques de Luçon, Gaudin, Fontenay le comte, 1847.

[16] Phillipe Praud, Le chapitre cathédral de Luçon au XVIIIe siècle, Luçon patrimoine éditions,1998

[17] Abbé de Tressay, Histoire des moines et des évêques de Luçon, Lecoffre, Paris, 1869, p.317

[18] Bouchet Jean, Annales d’Aquitaine, 1524.

[19] À 20 km au sud de Poitiers

[20] Au nord-est de la Vendée à proximité des Herbiers.

[21] Évêchés de Poitiers Luçon et Maillezais.

[22] Son père Louis du Fau est seigneur du Fau (actuellement Reignac sur Indre) descendant d’une bâtarde de Charles 1er de Bourbon, sa mère Antoinette de Menou est fille de Philippe seigneur de Menou, de Charnizay et de Boussay.

[23] Revue de musicologie Tome 102 (2016) • no 1 p. 131-142 – Nancy Hachem

[24] Prostituées.

[25] OC, P, chap. XVI, p.274.

[26] Actuellement Coulonges sur l’Autize 79.

[27] Échangée en 1515 contre l’abbaye Notre Dame de Celles sur Belle (79).

[28] Glénisson Jean, Histoire de l’Aunis et de la Saintonge, T III, le début des temps modernes par Marc Seguin, Geste éditions, Ligugé, 2005, p. 176-189.

[29] G, chap. XXVII, p. 80

[30] QL, prologue, p. 527

[31] QL, chap. VII, p. 552

[32] QL, chap. LXVII, p. 696

[33] OC, Lettres d’Italie, p. 1002

[34] OC, QL, chap. XXXVII, p. 626

[35] « Du Douhet, le plus sçavant, le plus expert et prudent de tous les aultres…", (OC, P, chap. X, p.251).

"… à Xaintes en une procession générale, prœsent le tant bon, tant vertueux, tant docte et équitable prœsident Briend Valée, seigneur du Douhet.", (QL, chap. XXXVII, p.626).

[36] Religion prétendue réformée.

[37] Marc Seguin et Françoise Giteau, Revue de la Saintonge et de l’Aunis, LXIII, 2010-2011, p.36, Compte des recettes et despens. de la croisade…des années 1517 et 1518, BnF, fonds fr., ms 24206.

[38] Ce qui semble bien payé mais les moines prédicateurs recevaient 20% des sommes collectées.

[39] « basilicam sancti martini ac beati severini canonice » nous dit la charte de Guillaume VIII (surnommé Guy Geoffroy).

[40] Guy Geoffroy

[41] Le seigneur de Candale son frère est évoqué dans les moutons de Panurge, OC, QL, chap. VII, p. 554.

[42] Chargé de la célébration des anniversaires

[43] Paul Roudié et François Lesure, La jeunesse bordelaise de Clément Janequin (1505-1531).

[44] De 1525 à 1531. La mairie de Bordeaux est une affaire de famille entre les Estissac et les Chabot de 1520 à 1548.

[45] Philippe Chabot est aussi oncle de Louis d’Estissac dont la mère est Catherine Chabot de Jarnac sœur de Philippe.

[46] Histoire des maires de Bordeaux in « Les dossiers d’Aquitaine ».

[47]Roudié Paul et François Lesure, La jeunesse bordelaise de clément Janequin, revue de musicologie vol. 49, N°127, 1963, p. 175, renvoi 3

[48] OC, À monseigneur de Maillezais décembre 1535, p. 1023    

[49] OC, p. 1026 et 1764

7 février 2021

Janequin à Luçon

1

En lisant des commentaires de textes de François Rabelais, j’ai remarqué la présence à Luçon de Clément Janequin, l’un des musiciens les plus importants du XVIe siècle. Le beau seizième correspond à la première moitié de ce siècle, qui voit se développer l’imprimerie, les guerres d’Italie, mais aussi les prémices des guerres de religions. Janequin serait né en 1485 à Châtellerault et mort à Paris en 1558. Janequin comme Rabelais sont prêtres et restent au sein de l’église romaine malgré leurs caractères bien trempés. Janequin est considéré comme le maitre de la chanson polyphonique de l’époque. Il est encore largement joué et enregistré, vous pouvez très facilement écouter ses compositions, sur you tube.

Comme ce qu’a fait Janequin en 1507 à Luçon s’explique en quelques mots, je vais vous parler de querelles de pouvoir à Luçon, illustrées par des conflits au sein des tribunaux, tant civils que religieux.

Pour la musique, Rémy Arnaud au luth, Françoise Arnoux, Isabelle Charpentreau, Henri Chauveau et Louis-Marie Paquier vont interpréter quatre chansons de Janequin.

L’ensemble vocal « Clément Janequin » diffuse sa musique depuis 1978. Une interview de Dominique Visse son fondateur exprime parfaitement l’ambiance de l’époque :

 « Ce sont des chansons très hautes en couleur, et très riches du point de vue musical. Elles correspondent à une époque où les gens étaient libres de parler de tout, comme ils l’ont rarement été dans l’histoire. C’est l’époque du naturalisme : on représente l’homme tel qu’il est, comme il mange, comme il fait l’amour… Les mêmes musiciens peuvent composer des œuvres religieuses et des chansons érotiques. Tout ça s’arrêtera avec la Contre-Réforme, quand on codifiera ce qui doit être dit, ou pas. Le XVIe est un grand siècle musical et poétique, avec des auteurs comme Marot ou Ronsard. Notre travail, c’est de faire entendre leurs textes, alors que leur compréhension peut être brouillée par la complexité avec laquelle les voix se répondent et s’entremêlent. On peut faire ressortir plus particulièrement une voix. On articule beaucoup plus. On théâtralise les morceaux. On utilise plus de nuances. Jusqu’à jouer sur les onomatopées, à être à la limite du cri. On trouvait que notre répertoire sonnait bien comme ça. Plus tard, on est tombés sur une lettre de Josquin des Prés qui prouvait que c’était bien la façon dont on chantait ses compositions à l’époque, même si c’était pour s’en plaindre ! »

L’œuvre de Janequin est décrite comme chanson grivoise, souvent très rabelaisienne et qui se signale par sa vivacité.

Luçon au début du XVIe

Le monastère de Luçon a été créé au VIIe siècle par les moines de saint Philbert comme l’abbaye de Saint-Michel-en-l’Herm. Érigé en évêché en 1317 par Jean XXII, en même temps que Maillezais, un proverbe du XVIe affirmait alors :

« Heureux ceux qui vivent en ville, sauf Sées, Maillezais et Luçon ».

Hormis le quartier des chanoines proches de la cathédrale, il y a encore à la renaissance un château fort, un port ouvert sur la mer et un quartier commerçant avec ses halles. Voyons ce que dit le guide des chemins de France :

Lusson ; là se peschent seiches, merluz, saulmons, alozes, marsouyns, et baleines. Dans la ville vient un bras de mer, procédant de la grand mer, qui est à une lieue et demie de là, et fait le chemin de l’isle de Rez.

Après les troubles des guerres de religions qui ont laissé la cathédrale abandonnée pendant trente ans, Richelieu lors de son arrivée en 1607 confirme la modestie de cet évêché crotté. Malgré cet avis très pénible à entendre, la compagnie des chanoines de Luçon n’est pas si pauvre que ça.

3

Vous connaissez l’emblème du chapitre avec trois brochets.

La famille anglaise Lucy, porte aussi 3 brochets sur ses armes parlantes, car brochet se dit « lus » en anglo-normand. En latin, c’est Lucius, c’est pourquoi il illustre le blason du chapitre. La légende chrétienne de Lucius est racontée par Jean Bouchet dans ses Annales d’Aquitaine de 1524. C’est un ami de Rabelais, poète, écrivain et avoué de la famille de La Trémoille, seigneurs laïcs de Luçon. Voici le récit légendaire de la création de Luçon et de St Michel en l’herm.

Lucius, second fils de l’empereur Constance et de Ste Hélène tue par accident son frère ainé. Condamné à l’exil, il échoue à Luçon où il fonde un monastère auquel il donne son nom. Sa mère souhaite le revoir et navigue de Jérusalem où elle a découvert la Ste croix, vers Luçon. Une tempête survient et le naufrage a lieu devant st Michel en l’herm. Avant de repartir, elle laisse un moine avec les reliques de la croix sur place. Le peuple très nombreux vient y prier, le moine doit se retirer à la Dive et on retrouve les reliques du bois de la croix au 12e siècle.

Reste à comprendre les trois brochets : on peut évoquer un symbole de la trinité, mais le plus simple est de rappeler qu’en héraldique, l’écu est souvent partagé en trois parties dans le sens vertical comme horizontal.

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       Quel rapport avec la musique de Janequin ? Aucun, si ce n’est qu’on adorait jouer avec les mots à l’époque. Le Luth était aussi appelé luc et sa forme arrondie, le fait qu’il est joué près du corps et nous voilà à jouer du luc inversé. Le luth devient donc un objet érotique par anagramme. La présence du luth dans cette toile du Caravage destinée au cardinal Del-Monte n’est pas due au hasard.

Les moines sont sécularisés depuis 1469. Trente chanoines prébendés disposent de revenus très importants, issus des fermes du marais desséché. Le revenu du chapitre est supérieur à celui de Poitiers. Dès 1510, l’évêque a installé un imprimeur libraire nommé Jehan Clemenceau. La bibliothèque diocésaine comprend 80 volumes dont un livre de Luther. Luçon compte environ 2000 habitants.

 

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Dans ce grand théâtre observons les personnages importants en lien avec Luçon en 1507 :

            Le PAPE de 1507 est Giuliano de la Rovere connu sous le nom de Jules II, le pape guerrier. On lui doit le plafond de la chapelle sixtinCe. Il a succédé à Alexandre VI Borgia qu’il détestait. Jules II réussit au cours de son pontificat à éliminer César Borgia qui meurt en 1507. Si je vous parle de César c’est qu’il est en lien avec Luçon par son seigneur Louis II de la Trémoille.

Ce dernier est vainqueur des bretons à la bataille de Saint Aubin du Cormier en 1488. Louis de la Trémoille est vicomte de Thouars, prince de Talmont, seigneurs des Olonnes, des Sables, de la Chaume, de Luçon, de l’ile de Ré, de l’ile Bouchard, de Marans, Taillebourg et Amboise. La famille domine depuis la Loire jusqu’à la Gironde. Charles de la Trémoille, le fils unique, est tué à Marignan, et sa mère Gabrielle de Bourbon meurt de chagrin en 1516. Louis II devenu veuf, épouse l’année suivante la duchesse de Valentinois, une jeune femme de 40 ans sa cadette, fille de Charlotte d’Albret et de César Borgia. La dame de Luçon était donc petite fille de pape et fille de césar.

            Passons aux EVEQUES de Luçon et au doyen du CHAPITRE en ce début 16e

   

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Pierre de SACIERGES

En 1458 une transaction entre louis 1er de la Trémoille et l’évêque qui se partagent la seigneurie de Luçon a comme témoin « noble et puissant seigneur Amory d’Estissac, grand-oncle de Geoffroy d’Estissac futur évêque de Maillezais. Amaury est envoyé par Louis XI pour espionner son jeune frère Charles de France, duc de Guyenne et surtout grand comploteur. En 1469 est organisée une réconciliation à l’embouchure de la Sèvre niortaise, au pont du Braud. C’est la frontière de la Guyenne. Trois ans plus tard, Charles de France meurt, avec la dame de Montsoreau, après avoir gouté à une pêche empoisonnée. Un procès est intenté contre le roi Louis XI, mais les pièces de la procédure sont opportunément distraites par Pierre de Sacierges, greffier et secrétaire de l’évêque d’Angers, aux dires de Philippe de Commynes. Mais « La vertu triomphe de tout » comme l’indique la médaille qui nous montre son portrait.

Pierre de Sacierges deviendra le 17e évêque de Luçon en 1491.

Il fut successivement sous trois rois, diplômé in utroque juris (c’est à dire docteur en droit civil et droit canon), notaire et secrétaire du roi, conseiller au parlement de Paris, maitre de requêtes, sous-doyen de Saint Hilaire le Grand, chanoine de la cathédrale et abbé de Notre Dame la Grande à Poitiers, prieur de Château Larcher, abbé de la Grainetière, membre du grand conseil du roi, président du sénat de Milan en 1500, enfin évêque de Paris.

Le roi Charles VIII s’impose contre le doyen du chapitre et fait nommer Pierre de Sacierges évêque de Luçon. Les querelles entre le chapitre et son évêque vont durer tout au long de cet épiscopat. Cet évêque ne va d’ailleurs pas résider à Luçon, mais aux Moutiers sur le Lay, ou en Italie comme chancelier de Milan, et dans son château de Bourg Archambault dans la Vienne. Il meurt à Padoue en 1514.

 

MATHURIN DE DERCÉ

doyen du chapitre, est aussi élu évêque de Luçon en 1491 mais par les chanoines, il lui manque l’essentiel : l’accord du pape et du roi. Dès la mort de Louis XI, on pouvait déjà dire

“on devenait autrefois évêque par la grâce de Dieu ; aujourd’hui, il vaudrait mieux dire évêque par la grâce du roi”

Nous sommes sous le régime de la pragmatique sanction, qui devrait donner priorité à l’élection démocratique par le chapitre. Dercé est le doyen ou président du chapitre. Il est en concurrence avec un du Puy du fou lors de l’élection, qui est qualifié de Co-élu. Cette élection a fait l’objet d’un recours en justice civile, au parlement de Paris.  

Les critiques des avocats adverses portent sur la demande d’autorisation royale de procéder à une élection, c’est une grave désobéissance envers le souverain de l’oublier. L’absence d’une ou plusieurs des « solennités » ordonnées par le concile de Bâle : la confession, la messe du Saint-Esprit, la communion, le serment. Les élus assurent de leur côté y avoir complètement obéi.

La notion de saniorité peut troubler le simple calcul des voix. À Luçon, la collation portant sur les mérites et le zèle n’a pas été faite ; pourtant, elle aurait permis de comprendre que, bien que Mathurin de Dercé ait obtenu la majorité des voix, les électeurs de son co-élu, du Puy du Fou, « étaient les dignitaires de l’église », tous nobles et licenciés, et qu’ainsi, ils surpassaient par leurs qualités les électeurs de Dercé. 

Sur le nombre des électeurs, huit n’ont pas voix au chapitre ; quatre qui ne résidaient pas, et quatre qui étaient représentés par des procureurs. Dercé n’a plus que six voix sur treize.

Parmi ces six, deux sont excommuniés pour violence, dettes ou fréquentation d’autres excommuniés. Dercé n’aurait donc plus que quatre voix sur treize.

La simonie est aussi dénoncée par les avocats. Les intrigues portent essentiellement sur des échanges et des promesses de bénéfices.

 « promist Dercé a La Coussaye le doyenné de Luxon, il a baillé une cure, nommee Saint-Cibert, a son neveu et a promis à Boudeau et Voleau chacun une dignité quand le cas adviendrait ».

La connaissance indispensable de la Bible est signifiée par les deux cornes de la mitre épiscopale, symbolisant l’Ancien et le Nouveau Testament. Or Dercé ne semble pas assez diplômé et il n’est pas encore prêtre.

Pour devenir évêque, il est nécessaire de verser une provision à Rome et souvent le pape nomme le candidat qui a versé cette provision, à la condition d’être sûr et féal au roi, permettant une entente entre le pape et le roi. À Luçon en 1490, c’est toujours une période de guerre avec la Bretagne. Luçon est limitrophe de la Bretagne et de l’Angleterre rappelle le roi. 

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 Lancelot ou Ladislas DU FAU

est élu 18e évêque de Luçon par le chapitre en 1514. Il s’agit encore d’un chanoine, mais il a le soutien du roi. Descendant d’une bâtarde de Charles 1e de Bourbon, il avait exercé diverses missions diplomatiques en Italie, et il était avant son élection, abbé de Pleine Selve, chanoine à Luçon et à Saintes, protonotaire apostolique, vicaire général de l’archevêché de Bordeaux, président des enquêtes du parlement bordelais, chanoine à Saint André et Saint Seurin de Bordeaux. Lancelot du Fau meurt en 1523 et il est enterré dans sa cathédrale.

En août 1505, Clément Janequin, jeune clerc de vingt ans lui sert de témoin dans sa fonction d’abbé de Pleine Selve. De même le 5 septembre 1505 à Saintes et à nouveau en 1512 à Bordeaux. Clément suit partout Ladislas du Fau, son protecteur. Janequin est dit clericus soit étudiant en prêtrise en 1505, maître en 1512 et prêtre en 1528, année d’édition de ses premières œuvres par Attaingnant. Ses compositions les plus connues sont La GuerreLes cris de Paris, Le chant des oiseaux et La chasse. Nous allons commencer par écouter quelques secondes du chant des oiseaux...puis la chasse et sa meute de chiens.

L’édition musicale a commencé à Venise en 1501 et devient très à la mode avec les frottoles qui sont des œuvres profanes. Janequin est édité à Venise dès 1520. Il a composé une seule chanson en italien (si come il chiaro sole).

 La guerre chantée à quatre voix ne permet pas de comprendre le texte, mais le rythme des syllabes rappelle le rythme des tambours, on y entend les pas de chevaux, enfin les sonneries plus lentes illustrent la défaite des mercenaires suisses. Le nom de La Guerre a été transformé en « Bataille de Marignan » lorsqu’il a fallu faire oublier la défaite de Pavie.

Janequin est le premier musicien bruitiste. On a l'impression d'entendre, outre la musique, les sons présents à cette époque, comme si on avait pu les enregistrer, ça explose, ça craque, ça crie, ça entrechoque. Écoutons le pati patoc des pas des chevaux dans la bataille.

Janequin écrit aussi des motets, des basses danses et quelques messes.

Cette musique complexe, est en opposition avec la diffusion des psaumes, chantés simplement, sur des airs populaires, par les premiers protestants.

Pour vous signifier l’importance de la musique dans la religion, je vous rappelle que le père de Montfort a évangélisé le bas Poitou en utilisant des airs populaires qu’il associait à des cantiques de sa composition.

8

Lancelot Du Fau est chanoine à Luçon mais aussi à Saintes. L’évêque de Saintes en 1505 est Raymond Perrault cardinal de Gurck. L’année suivante il offre à sa paroisse natale de Javarzay (chef boutonne) 115 reliques moquées par Rabelais dans la guerre picrocholine

«, que les uns, en fuyant, se vouaient  à sainct Jacques… les autres à ste nytouche...les aultres a sainct Jehan d' Angely, les autres à sainct Eutrope de Xainctes… aux reliques de Javarzay et mille autres petits saints»

Outre une vraie croix, un saint suaire, un morceau de la verge d’Aaron, du lait de la vierge, le plus précieux était le portrait de la vierge peinte par elle-même. Toutes ces reliques vont disparaitre lors des guerres de religions.

Le pape accordait parfois à des étrangers des bénéfices dans le royaume de France. Cette critique est reprise dans le préambule de la Pragmatique Sanction et vise avant tout les Italiens, « cupides » et « incapables » déplorant aussi la fuite des « finances » et le danger que les ennemis soient au courant des secrets du pays.

Sur proposition de Louis XII, Francesco Soderini, ambassadeur de Florence en France, devient cardinal sous Alexandre VI Borgia, puis administrateur du diocèse de Saintes en 1506, et il cède ce bénéfice à son neveu Giuliano en 1515. De l’oncle au neveu c’est un cas de népotisme commun à cette époque. Ce dernier se réfugie à Saintes pour éviter la colère des successeurs de Borgia. Jean de Médicis devenu Leon X, négocie avec le roi François1er le concordat de Bologne, qui consacre la supériorité du roi sur l’église pour les nominations des évêques et des abbés.

Les Soderini ont été des propagandistes zélés des rois de France en Italie. Comme partout, l’évêque de Saintes est contesté par les chanoines locaux. Francesco a l’excellente idée de nommer l’un d’eux grand vicaire : c’est Lancelot du Fau, le futur évêque de Luçon, qui connait bien l’Italie comme la bourgeoisie de Saintes. Giuliano Soderini son neveu et successeur va confier la gestion de ses biens à des Florentins, ce qui déclenche des rivalités avec les Saintais. Le palais épiscopal va être attaqué par deux fois en 1527 et 1532. L’évêque de Saintes ne sera ensuite qu’un figurant dans son diocèse. Giuliano meurt en 1544, et son corps est enterré dans la cathédrale Saint Pierre de Saintes.

 Je laisse la place à nos musiciens qui vont vous interpréter deux œuvres de Janequin (ce qui suit est un lien sur un site youtube)

j'attends le temps

va rossignol

 

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 FONCTIONNEMENT de la PSALLETTE

La psallette de la cathédrale est un reflet de la richesse du chapitre. Le chapitre cathédral entoure l’évêque, et son principal revenu est la seigneurie de Triaize.

L’entretien de cette école de musique est un luxe couteux. Une bulle du pape Sixte IV impose qu’une prébende serve « à la nourriture et à l’entretien, des élèves de la Psallette de Luçon ». « Le maitre de la psallette devait enseigner la musique, le plain-chant, la grammaire et le latin ». Le chapitre surveille la qualité de l’enseignement et la santé des huit enfants de chœur, qui s’engagent en général pour une dizaine d’années.

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            Les FAITS

On ne connaissait pas la vie de Clément Janequin à Luçon, jusqu’à ce qu’un article de 2016 de Nancy Hachem attire mon attention. Les traces d’un conflit qui oppose l’évêque de Luçon, au responsable de la psallette sont retrouvées dans le fonds du Parlement de Paris conservé aux Archives nationales. Cette pièce juridique apporte non seulement les éclairages les plus précoces sur la carrière de Janequin, mais révèle également certains aspects de sa personnalité qui semblent confirmer cette image de provocateurs et de chahuteurs, qu’ont les musiciens à cette époque.

Clément Janequin, en 1507, maître des enfants de chœur de la cathédrale de Luçon n’est pas encore prêtre mais clerc. Le crime le plus caractéristique d’un clerc, dit-on en ce temps-là, est de « chercher ribaude compagnie charnelle ».

Le document constitue l’appel du doyen du chapitre de Luçon, associé à Clément Janequin, interjeté contre l’évêque de Luçon, devant le Parlement de Paris, justice laïque. Le doyen ou président du chapitre de Luçon Mathurin de Dercé et Clément Janequin sont insatisfaits des conclusions des tribunaux ecclésiastiques à leur égard.

  Les plaidoiries      

Mary plaide pour Pierre de Sacierges, évêque de Luçon. Je plaide pour Clément Janequin et le chapitre.

"comment s’entend l’absence, assavoir si reputetur absens cum extra civitatem fuerit vel cum extra diocesim ; ainsy, à la cour seulle en appartient la connoissance et interpretation par le chapitre cum venissent de judi."

Je dois vous épargner ce charabia latin de tribunal qui se mélange au français, j’ai donc simplifié au maximum les textes qui suivent, comme le demande l’édit de 1539, signé par François 1er à Villers-Cotterêts dans le château si cher à notre président.

Plaidoirie pour les appelants Janequin et Dercé..

Les deux parties se déclarent compétentes pour punir et corriger les choristes. Après enquête, la punition des choristes appartient à l’évêque s’il est présent à Luçon, et en son absence au président du chapitre. Un nommé Clément Janequin maitre des enfants de ladite église, sous prétexte qu’il était diffamé d’immoralité, fut cité devant l’évêque. L’ayant entendu, après qu’il ait avoué, l’évêque lui commande sous peine d’excommunication, de s’abstenir de tous autres péchés de cette nature. Il lui ordonne des jeûnes comme pénitence. Janequin ne fait pas appel et promet de s’abstenir.

Néanmoins il est retombé dans son récent pêché, en fréquentant certaines femmes impudiques, qui plus est au moment des fêtes de Pâques. L’évêque étant absent de la ville, Janequin comparait devant le président du chapitre, à qui appartient la juridiction et correction dudit Janequin. Il confesse son cas, est excommunié par le président du chapitre, et privé de la maitrise des enfants. N’ayant pas fait appel, il est envoyé en prison pour trois semaines. Implorant le pardon, le président voyant sa contrition, le rétablit dans le vicariat mais pas dans ladite maitrise.

Bien qu’une même chose ne puisse être jugée deux fois, l’évêque, pour les mêmes délits, l’envoya citer, bien qu’il fût à Moutiers sur le Lay hors la ville de Luçon. Janequin absent ne peut comparaitre au jour de la citation. Pour cela il est réputé en fuite. Janequin revient à Luçon, il se présente au président du chapitre et demande l’absolution, mais le promoteur représentant l’évêque, fait appel. L’évêque revenu à Luçon fait appeler devant lui Janequin alors qu’il n’exerçait pas de pouvoir légal sur sa personne.

À cette cause les appelants ont appelé céans, pour conclure à un procédé abusif prononcé par l’évêque et demande de rembourser les dépenses, dommages et intérêts.

Plaidoirie pour l’évêque de Luçon Pierre de Sacierges

Je dis que Clément Janequin a mené une vie dissolue.

Après qu’il a confessé le cas, il est condamné à l’amende suivante : jeûner tous les vendredis durant un mois en pain et eau, défense sous peine d’excommunication, de ne plus converser avec lesdites femmes. Il n’a pas été fait appel.

Néanmoins depuis, Janequin les jours de jeudi, vendredi et samedi saint de Pâques et le lendemain, tient avec lui des femmes dissolues, couche avec elles, présent et voyant les enfants de chœur….

Ceci venant à la connaissance de l’évêque, il décerne citation à comparaitre contre Janequin. Au jour indiqué, Janequin est absent. Déclaré en fuite, il est excommunié et de nouveau cité pour faire son procès.

Le jour dit, il déclare qu’il a été poursuivi par le chapitre, qu’il en avait eu absolution, et qu’il en était puni.

Les parties sont conviées à entendre le droit religieux en une nouvelle audience. La sentence condamne Janequin à jeûner tous les vendredis pendant un an au pain et à l’eau, le suspend de ses bénéfices et offices, et le condamne à une amende pécuniaire, à donner à des œuvres pieuses.

Janequin fait appel à Bordeaux. Il est mis en prison et y demeure 10 jours. Après une demande de modération, les jeûnes sont confirmés jusqu’à Noel et il sort de prison. On lui renouvelle les interdictions, ce que Janequin accepte.

Mais depuis, en pensant rendre la sentence illusoire, il va susciter les appels. L’appel n’est pas recevable, car il vient d’un juge ecclésiastique, il ne vaut rien devant un juge laïc. L’évêque était, lors de la sentence du chapitre, au lieu de Moutiers, dedans son diocèse près de Luçon à 2 lieues, où il réside habituellement.

La sentence des parties adverses est abusive, car le président du chapitre n’agit qu’en qualité de vicaire de l’évêque. L’absolution donnée par quelqu’un qui n’est pas prêtre est nulle. Janequin ne fut pas mis en prison et corrigé, bien plus, le même jour, le doyen du chapitre lui pardonne tout, et pour toute pénitence on lui enjoint qu’il joue des orgues dans l’église. Je demande que l’appel soit déclaré nul, et de condamner aux dépens la partie adverse.

Réponse pour les appelants Mathurin de Dercé et Clement Janequin

Mon appel est recevable.Il faut l’interprétation de l’arrêt et comment s’entend l’absence en dehors de la ville, ou en dehors du diocèse. Seule la cour du parlement de paris a la connaissance, et peut l’interpréter.

L’appel est valable, car la qualité de vicaire a été mise aux actes précédents du procès. Janequin condamné par le chapitre, n’est pas absous, car la première condamnation est du 16 avril, et l’absolution du 1er mai. Pendant ce temps il est resté prisonnier.

A ce que le président n’était pas prêtre, je rappelle que l’excommunié peut être absout par qui en a juridiction, même non prêtre.

La cour verra ce plaidoyer, et rendra un arrêt sans contredits.

J’ai fini de me prendre pour Éric Dupont Moretti----------

- Le père Delhommeau avait retrouvé un procès du 15 mai 1509, « entre l’évêque de Luçon et le doyen de son Chapitre pour savoir, si ledit doyen se pouvait dire prélat en ladite église, en l’absence dudit évêque ». Rien sur Clément Janequin.

Le doyen du chapitre de Luçon profite donc de la moindre occasion pour se réapproprier une partie de pouvoir.

Ce type de conflit existe depuis le XIIIe siècle, quand certains chapitres avaient obtenu du Saint-Siège d’être exempts de la juridiction épiscopale, et avaient été soumis directement au pape. Ces exemptions ont donné lieu à des conflits nombreux qui n’ont cessé qu’après le concile de Trente, qui rendit sa liberté au pouvoir épiscopal.

Selon les dernières nouvelles de Rome lues dans Ouest France, le sujet du pouvoir des évêques est toujours d’actualité.

Après la MORT de lancelot DU FAU en 1523,

C’est Jean de Foix, archevêque de Bordeaux, qui protège Janequin devenu chanoine de Saint Émilion, procureur des âmes à Bordeaux c’est-à-dire chargé des messes anniversaires. Il est aussi en charge de la cure de Saint Michel de Rieufret, qu’il délègue à un vicaire comme toujours.

En 1526 François 1er revient de captivité, en laissant ses enfants otages en Espagne. Début avril il passe à Bordeaux, où son ami d’enfance, le maire Philippe de Chabot le reçoit dans le luxe. Chabot succède à son beau-frère Bertrand d’Estissac, frère de Geoffroy évêque de Maillezais. Le roi se dirige vers la cathédrale Saint André et à chaque carrefour retentissent chants et musiques. L’archevêque Jean de Foix, reçoit le roi à la porte de la cathédrale et le complimente.

Après la mort de Jean de Foix, en 1529, les charges de Janequin lui sont retirées et c’est un avocat au parlement de Bordeaux, Bernard de Lahet, d’origine basque, qui protège Janequin. Il devient diacre de Garosse et curé de Mézos.

Seconde entrée du roi à Bordeaux en 1530, après le mariage avec Eléonore et le retour des enfants de France. Même description de liesse du peuple car de nombreuses barriques sont mises en perce. Tout au long du parcours, on y joue des mystères qui sont des théâtres chrétiens et des musiciens accompagnent le cortège. On attribue la composition de « Chantons sonnez trompettes » à la présence de Clément Janequin à cet évènement.

Janequin confie toutes ses charges à un vicaire. Comme il est très procédurier, elles entrainent parfois des procès couteux. En bon disciple de Josquin des prés, Janequin se plaint que « Faute d’argent c’est douleur sans pareille » alors qu’il jouit d’un revenu de 350 livres tournois par an.

En 1531 il est maitre des enfants, à la cathédrale d’Auch, mais ce poste fut éphémère.

On le retrouve à Angers en 1534 ou réside son frère. Il est maitre des enfants de chœur de la cathédrale. En août 1548 il figure également sur un acte en tant que curé d'Unverre, en Eure-et-Loir.

Après des conflits avec son frère Simon, il s’installe à Paris en 1549, rue de la Sorbonne. On le suppose s’activant dans l’entourage du cardinal Jean III de Lorraine, de François de Guise ou d'autres notables fréquentant la cour. Il ne fera jamais partie des trois formations au service du roi : l’écurie, la chambre et la chapelle. En 1555, il réside rue neuve Saint-Sulpice et signe pourtant un acte comme « chantre ordinaire de la Chapelle du roi », occupation qui était sans doute honorifique car il avait déjà 70 ans.

Janequin meurt à Paris en 1558, après avoir rédigé un testament où il se dit « compositeur ordinaire en musique pour le roi », là encore un titre qui se rapporte plus à une dignité, qu’à un emploi réel.

Je laisse définitivement la place à nos musiciens qui vont vous interpréter deux nouvelles œuvres de Janequin.

 las si tu as plaisir

un compagnon joli (texte)

Un compagnon joli et en bon point
Ayant le corps et instrument de mise
Après souper dépouilla son pourpoint
puis les chausses et se mit en chemise.
L'hôtesse vint; le compagnon la prise,
Qui la troussa si dru et vivement
Qu'elle lui dit tout libéralement:
"Rien n'en paierez pourtant n'en dites mot.
"Ha! Grant merci", dit-il, "mon instrument.
C'est doncque vous qui payez mon écot".

11

2 janvier 2021

Olonne en Talmondois

Le Vendée et la navire[1] de Pantagruel[2]

 

ABSTRACT : Vendee and the Pantagruel’s ship

L’année où le Vendée-Globe arrive aux Sables d’Olonne, on ne peut que faire le parallèle avec l’arrivée de Pantagruel au port d’Olonne en Talmondois après son tour du monde.

L’enquête toponymique est souvent dédaignée car elle repose sur l’érudition locale. Il est important de dater de façon extrêmement fine les observations historiques de Rabelais au fil des éditions. Comme le remarque Gérard Defaux :

« Il est clair que Rabelais n’atteint pas à la perfection du premier coup, qu’il est l’homme des corrections, des additions et des repentirs, que les textes qu’il écrit sont toujours pour lui des textes à reprendre, au gré des inspirations ou des évènements du moment ».

En suivant l’actualité locale des lieux fréquentés par Rabelais, je pense qu’il est possible d’arracher du néant quelques instants de sa vie.

 

 

 

  1. Talmont & Croulay

 

Seuilly en Touraine et Maillezais en bas-Poitou sont liés par la procuration ou « droit de visite » que Seuilly en conflit avec Vaux-sur-mer (17) doit verser à Maillezais (85), l’abbaye-mère. Je ne vous fais pas l’affront de vous rappeler qu’il existe un certain frère Jean, moine à Seuilly et une sibylle à Panzoult. Cependant Rabelais cite à la fois Panzoult et l’abbaye bénédictine de Sainte-Croix-de-Talmond, à proximité « d’Olone-en-Thalmondoys » où accoste « la Grande Jument ». Le prieuré de Bourgenay en la paroisse Saint-Hilaire-de-Talmont, dépend de Maillezais. Le texte[3] qui m’interpelle se situe en pleine tempête lorsqu’un mousse aide frère Jean en lui tenant un cordage :

« O le gentil mousse. Pleust à Dieu que tu feussez abbé de Talemouze, et celluy qui de praesent l’est feust guardian du Croullay. »

 

« Talemouze » était « Talemont » dans l’édition initiale du Quart Livre de 1548, c’est probablement le premier mot venu à l’auteur. Une talmouse est une tarte au fromage et aux œufs selon le dictionnaire du moyen français (DMF) ou une gifle en langage familier, on peut évoquer la rime entre mouze et mousse ou la volonté de dissimuler le lieu évoqué dans l’édition de 1548[4]. Je ne sais dire de quel abbé parle Rabelais mais il s’appelle à coup sûr Jacques de la Brosse. Jacques Ier est abbé commendataire de Sainte-Croix en 1519. Il démissionne en 1533 en faveur de son neveu Jacques II de la Brosse qui cède sa charge en 1550. On note sur le sceau de Jacques II de la Brosse, les armes de la famille de Parthenay.

 

J’ai eu l’occasion de vous évoquer une famille de Brosse qui a vendu à Gaucher de Sainte Marthe alias Picrochole, la seigneurie d’Esnandes (17). De La Brosse : Il y là un « la » de plus qui change la donne. Brosse ou brousse signifie broussaille ou bosquet en vieux français. C’est un nom extrêmement commun : Louis d’Estissac est seigneur de la Brousse en Saintonge et de la Brousse proche de Matha. Rabelais en décrivant « l’Anatomie de Quaresmeprenant » cite

« les dens comme une vouge. De ses telles dens de laict vous trouverez … deux à la Brosse en Xantonge, sus la porte de la cave ».

Les « de la Brosse » sont probablement descendants d’une famille locale du bas-Poitou et n’ont pas fait parler d’eux plus que de raison. Le fils ainé de la famille de Thouars porte le titre de Prince de Talmond. En 1515, Charles de la Trémoille payera le prix du sang et va mourir, atteint de soixante-deux blessures à Marignan. Il a vingt-huit ans. C’est une perte irréparable pour la famille. Ces détails nous sont donnés par Jehan Bouchet, l’ami de Rabelais et de la famille Estissac. Bouchet fut l’éducateur de Charles et il fut effondré par sa disparition. Il écrit alors un livre émouvant sur son élève : Le temple de bonne renommée. Après la mort de Louis II, père de Charles, sur le champ de bataille de Pavie, Jehan Bouchet récidive avec le panégyrique du chevalier sans reproche ou mémoires de la Tremouille[5]. On y découvre que Louis II fut

« blécé par le visaige …incontinent après fut rencontré …par Jaques de la Brosse, escuyer, gentilz homme de sa maison…et voyant le cheval dudict seigneur de la Trémoille estre blecé, le pria de descendre ; ce qu’il fist. Et lors ledict de la Brosse, qui avait été nourry page en la maison dudict seigneur, se mist à pié, lui bailla son cheval, et s’en alla mettre avec les Souysses…ledict seigneur de la Tremoille monsté sur le cheval dudit Brosse, s’en alla…au lieu où était le Roy ; et là environné des ennemys, fut abattu mort d’un coup de hacquebouze. »

 

François de la Trémoille, petit-fils de Louis II, fut capturé à Pavie en 1525, puis libéré contre rançon. Il continua sa vie entière, d’avoir recours aux services d’un médecin ordinaire du roi qui va même assister à l’ouverture de son corps et à son embaumement le 8 janvier 1541 : il s’agissait de maître Gaulcher de Sainte Marthe et fut payé « six écus soleil et quinze solz[6] ».

Les « de la Brosse » souvent prénommés Jacques, étaient au service des vicomtes de Thouars[7] à la guerre comme en religion. Aucune autre indication ne donne l’origine du conflit entre Rabelais et Jacques de la Brosse. Gérard Defaux commente sans apporter d’autres précisions « Jacques de la Brosse était en effet un très mauvais abbé »[8]. La mention « qui de présent l’est (abbé de Sainte Croix) » et la possible écriture de cet épisode autour de 1540 me font pencher pour Jacques II dont parle François Rabelais. Lors de la visite du monastère de Talmond en 1534, dix religieux prêtres[9] sont présents ainsi que quatre frères.

La vallée du Croulay à Panzoult est bien connue des amis de Rabelais[10]. En premier lieu par la Sibylle de Panzoult que Pantagruel situe « près[11] le Croulay » en « un lieu diffamé » « à la croppe de une montaigne soubs un grand et ample Chastaignier leurs fut monstrée la maison de la vaticinatrice ».

Le terme de Croulay ne désigne pas la grotte de la Sibylle qui est « près », mais la vallée où coule le ruau (comme ruisseau et ru). Ce lieu de mauvaise réputation (diffamé) perdu dans les bois, comprend de nombreuses « caves » creusées dans le tuffeau. La chapelle de la Madeleine[12] dépend du monastère bénédictin de Seuilly. Tout proche, un couvent de frères de Saint-François (cordeliers) devait fonctionner au XVIe siècle sous la surveillance du « guardian du Croulay » car le terme gardien est le plus souvent utilisé par les Cordeliers et remplace le terme de prieur. Le 24 juin 1547, un don pour dix ans est fait aux religieux de Saint-François-du-Croulay[13]. C’est un lieu retiré où pouvaient s’isoler des lépreux[14] ou des parias au moyen-âge, ce qui explique peut-être que le lieu soit « diffamé » (mauvaise réputation) selon Rabelais. Disposant d’une source et d’un ruisseau, des ermites se sont probablement installés dans les grottes pour vivre leur foi à la façon des premiers chrétiens. La châtellenie de l’ile Bouchard (vassale du vicomte de Thouars comme la principauté de Talmond) structure l’ensemble en y établissant un couvent de bénédictins dépendants de l’abbaye de Noyers au départ puis de Seuilly à l’époque de Rabelais. Voilà un endroit propice à la prière, au dialogue avec les arbres et les oiseaux, lieu d’une pauvreté absolue sans clôture fermée, point de départ pour l’évangélisation des campagnes : un vrai paradis pour des franciscains. Le culte de Sainte-Madeleine[15] au Croulay, évoque aussi la Sainte-Baume de Provence. C’est l’idéal de jeunesse de François, qui rejoindra la Baumette à Angers puis les cordeliers de la stricte observance à Fontenay-le-Comte. Cependant il peut s’agir d’un confinement tragique pour un membre de la famille de La Brosse, habitué au confort du « ménage[16] » de la famille de Thouars, et bénéficiaire des revenus de l’abbaye Sainte-Croix-de-Talmont. Pour « le gentil[17] mousse » qui aide frère Jean au cœur de la tempête, devenir abbé de Talmont est une promotion sociale particulièrement remarquable. Le couvent du Croulay fut supprimé[18] le 27 mars 1770 et réuni au monastère des Cordeliers d’Amboise.

                          

                               Extrait de carte IGN

2.Bourgenay à Saint Hilaire de Talmont

Le prieuré Sainte-Marie ou Notre-Dame de Borgenest[19] est une dépendance de l’abbaye de Maillezais. Il recueille au XIIIe, les dons des familles de Moric, puis des Mauléon, enfin des La Trémoille. Ce prieuré utilise les ressources de la forêt d’Orbestier qui l’entoure, elle a droit de panage pour les porcs et de pacage pour les troupeaux, elle peut aussi pêcher dans les vasois[20] et exploiter des salines en bord de mer. Savary de Mauléon donne au XIIIe siècle toutes les abeilles de la forêt sauf celles qui font du miel grep[21] contre quatre cierges allumés à perpétuité et à chaque messe, en souvenir de sa famille. La chapelle Notre-Dame est active au XVIe siècle puisqu’on a retrouvé un texte de collation de bénéfice en 1569, année de sa destruction par les protestants. La chapelle est abandonnée par l’évêché de la Rochelle après la disparition de Maillezais. Le bâtiment devient une carrière de pierres mais la crypte persiste[22]. Sur celle-ci, un riche donateur associé aux sœurs de Mormaison reconstruira une nouvelle chapelle au XIXe siècle. Bourgenay redevient alors le lieu d’un pèlerinage[23] en l’honneur de Notre-Dame de Bonne Espérance. La crypte du XIe siècle est toujours le mausolée de la famille du comte Marie Antoine Arthur de Beaumont. Lors de ma dernière visite, j’ai constaté que le sépulcre manquait terriblement de vie[24]

 

Pour quelles raisons Rabelais serait-il allé dans ce prieuré ? Y être hébergé s’il était de passage pour vendre du chanvre aux tisserands des Olonnes. Maillezais produisait du chanvre et les tisserands de Fontenay ne pouvaient pas tout acheter. Il y avait de nombreux procès entre les exploitants de la forêt d’Orbestier et les moines du prieuré. La seule route est-ouest du Bas-Poitou va de Fontenay à Olonne en passant par Talmont.

« De tous temps à Thalemont y a eu commis et est un des principaux sièges de l’élection » c’est le centre historique ancien qui héberge les commis des finances extraordinaires. Les nobles paient l’impôt de sang, le tiers-état est corvéable à merci, c’est ainsi que l’école de la république m’a expliqué la fiscalité sous l’ancien régime. Depuis la commende, un détail manque : l’abbé commendataire est nommé par le roi à la tête d’un « bénéfice », abbaye ou évêché. Le souverain suggérait à tous les évêques et à tous les abbés d’emprunter en fonction de l’avantage octroyé et de verser « volontairement » cette somme dans les caisses de l’état (l’ecclésiastique emprunte à la place du roi). Le remboursement royal était prévu pour plus tard si on ne perdait pas la guerre et si l’ecclésiastique vivait assez longtemps. En cas de catastrophe comme Pavie, les religieux étaient soumis à une « participation volontaire » mais jamais à un impôt qui est chose illicite et condamnable par l’ancien et le nouveau testament au contraire d’un don gratuit. En 1522, Geoffroy d’Estissac est chargé par François 1er de délivrer le reçu[25] constatant la somme remise au trésor royal dans les trois évêchés de Poitiers Luçon et Maillezais. Deux ans plus tard, son secrétaire dom François « expert en toute clergie » a dû connaitre[26] les détails de ces amortissements de temporel.

 3. Hilaire Goguet sénéchal de Talmont

« Saluta…Hilarium Goguetum nostrum, si forte istic sit »

« Saluez notre ami Hilaire Goguet si par hasard il est près de vous »

 

Rabelais évoque son ami dans l’épître[27] dédicace à André Tiraqueau datée de 1532. Ce n’est pas un hasard de rapprocher ces deux juristes puisque Tiraqueau est qualifié de « juge très équitable en Poitou » alors qu’il est lieutenant à Fontenay et qu’Hilaire Goguet[28] est sénéchal du prince de Talmond. Les armoiries de la famille Goguet sont d’azur à trois coquilles d’or et au croissant d’argent en abyme. Ses fonctions l’obligent à souvent se déplacer dans le « Talmondois » ce qui explique la remarque « si par hasard il est près de vous ». Rabelais avait rencontré des amis fontenaisiens dans le cercle Tiraqueau et la plupart étaient des juristes. Ces fonctionnaires étaient considérés en province comme des privilégiés. De nombreuses alliances matrimoniales se sont établies pour conserver des charges ou des biens importants. La famille Goguet est connue à Fontenay le comte depuis le XIIIe siècle. Des Goguet ont exercé les fonctions de secrétaire, de connétable, de notaire, d’archiprêtre, d’abbé, d’échevin. Hilaire Goguet est lui-même licencié ès lois, avocat au siège de Fontenay, seigneur de Puyletard[29], receveur d’impôts extraordinaires, c’est un fils de drapier qui a réussi. Des descendants des familles Tiraqueau, Rapin[30], Brisson[31], Cailler[32], Gobin, Goguet, du Puy-du-Fou, Scarron[33], d’Aubigné, La Popelinière[34] se sont alliés entre eux. Il faut vous dire que cette noblesse de robe (surnommés « robins » comme les moutons) accumulait parfois des fortunes en gérant les biens des grands seigneurs locaux, occupés à chasser ou à se battre. Les moines ou chanoines ne cultivent plus eux-mêmes leurs propriétés au XVIe siècle. Ils confient la gestion de leurs biens à ces juristes qui vont choisir et surveiller les exploitants. Ces « chats fourrés » sont rémunérés des deux côtés : par l’exploitant qui désire acquérir la gestion d’une ferme et par l’ecclésiastique qui veut se débarrasser des soucis de gestion. Si les affaires vont mal, ou si le roi lève un impôt extraordinaire pour financer sa guerre, le bien est vendu et le gestionnaire est souvent l’acquéreur discret qui évite de jeter l’opprobre sur la famille. Hilaire Goguet en 1532, est sénéchal de François de la Trémoille, et son conseiller juridique en bas Poitou. Pendant ce temps, à Poitiers, Jean Bouchet est l’avoué de la famille. Rabelais a de bonnes connaissances en droit, c’est l’une des raisons pour laquelle Geoffroy d’Estissac lui a demandé de venir auprès de lui. Il rencontre donc André Tiraqueau, Jean Bouchet et Hilaire Goguet pour bien d’autres questions plus concrètes qu’un échange sur les textes anciens et l’Évangile.

« -Et vertu Dieu, dit frère Jean, appelez-vous ces gens-là ignorants ? comme diable ils tireroyent de l’huyle d’un mur.

-Aussi font-ils, dist Gagnebeaucoup : car souvent ils mettent au pressouer des châsteaux, des parcqs, des forests, et de tout en tirent l’or potable[35]. »

Les règnes de François 1er et d’Henri II ont été marqués par une création extraordinaire de charges, pour renflouer les finances du royaume. Le parlement de Paris délègue au sénéchal, celui-ci nomme un lieutenant général[36] qui lui-même nomme des commissaires. Le niveau inférieur est la sénéchaussée (Fontenay le comte en 1544), puis la châtellenie où s’exerce la haute et basse justice seigneuriale. Le sénéchal, dont le sens d’origine est le serviteur le plus âgé, est au service du roi, d’un prince ou d’un seigneur. Chargé de la justice, il préside les plaids de la seigneurie. La fonction de Goguet est identique à celle d’Antoine Rabelais, le père de François, qui était avocat à Chinon, licencié es lois et sénéchal de Lerné.

 4.Olonne en Talmondois est le port[37] où débarque la jument de Gargantua

« en ceste mesmes saison Fayoles, quart roy de Numidie envoya du pays de Africque à Grangousier une jument … Et fut amenée par mer en troys carracques et un brigantin jusques au port de Olone en Thalmondoys. Lors que Grangousier la veit, voicy bien le cas pour porter mon filz à Paris. »

 

 

 

J’ai déjà évoqué l’allusion[38] perfide de Rabelais qui identifie la grande jument à la maitresse du roi car les armoiries des Fayoles sont identiques à celles de la famille d’Anne d’Heilly de Pisseleu. En comparant au récit initial de la jument des Grandes Chroniques et du Vray Gargantua, on peut découvrir qu’elle est qualifiée en grec par Rabelais de « grande jument en chaleur ». Enfin, les parisiens proposent de l’entretenir et de la nourrir. « ce que Gargantua print bien à gré, et l’envoyèrent vivre en la forêt de Bière » c’est-à-dire de Fontainebleau, comme son modèle Anne de Brosse-Pisseleu omniprésente lors de la construction de Fontainebleau.

 5.Le parallèle[39] d’Olonne sert de référence pour la navigation de Pantagruel

« Ains suivre au plus près le parallèle de ladite Indie et gyrer autour d’iceluy pôle par Occident ; de manière que tournoyant soubs Septentrion l’eussent en pareille élévation comme il est au port de Olonne sans plus en approcher de paour d’entrer et être retenu en la mer glaciale. »

 

On peut noter que ce texte du Quart-Livre de1548 reste le même en 1552. Chacun admet que le terre est ronde en 1548 mais le trajet vers la Chine aller-retour est un rêve que même Colomb n’a pas réalisé alors qu’il était persuadé avoir découvert la route des Indes lorsqu’il accoste sur l’île d’Hispaniola (Cuba qu’il appelle l’île espagnole) lors de son premier voyage.

C’est l’illustration du rêve européen du XVIe siècle : trouver la route directe vers la Chine (Cathay) en évitant de passer par les deux caps de Bonne Espérance et du Horn. Jean Cabot, vénitien, explore Terre-Neuve dès 1497. Le portugais Cortereal donne le nom de Labrador au Canada vers 1500. Jacques Cartier fait son premier voyage au Canada en 1536. Tous sont à la recherche du passage du Nord-Ouest qui permettrait d’atteindre le Catay (nord de la Chine). Jacques Cartier comme Roberval vont explorer le fleuve Saint Laurent en croyant y avoir trouvé un moyen de traverser le continent américain. En 1541, Cartier repart de Saint-Malo pour chercher de l’or et de l’argent. Le roi souhaitait mettre à la tête des repris de justice graciés et embarqués de force, un psalmiste[40] traducteur en français de psaumes bibliques, Clément Marot lui-même. Mais c’est l’un de ses protecteurs qui sera désigné : le seigneur Jean François de la Rocque de Roberval converti au protestantisme. Un espion espagnol prévient Charles Quint : « Jacques Cartier dispose de treize navires en rade de Saint Malo et de quatre vaisseaux à Honfleur pour emmener 2500 hommes au Canada où l’on entend conduire ladite armée à six cent lieues au-delà des terres neuves qui s’affronte aux Indes de l’Empereur et certainement c’est un cap d’icelles ». Cartier part le premier et Roberval part de La Rochelle, après de nombreuses difficultés pour trouver des bateaux, le 16 avril 1542. Le pilote de La Rochelle se nomme Jean Alfonse Fonteneau dit le saintongeois. Fin XVIe, Champlain lui succède et écrit que « Roberval envoya Alphonse Saintongeois l’homme le plus entendu en fait de la navigation qui fust en France de son temps, qui voulut rencontrer plus au nord un passage vers le Labrador. Après avoir navigué pour trouver un passage qui peust faciliter le commerce avec les orientaux…le risque qu’il courut à cause des glaces le fit retourner. » Il faut dire que nous sommes en plein petit âge glaciaire jusqu’à la mi XIXe. Le passage du nord-ouest verra mourir de nombreux explorateurs avant qu’il ne soit franchi par mer pour la première fois en 1906 par Amundsen. Cartier revient en France croyant avoir trouvé de l’or et des diamants qui vont se révéler être de la pyrite et du mica. Roberval revient ruiné.

 

 

 6.La navigation se termine dans ce même port d’Olonne

Dans la version du manuscrit au chapitre XLVII du Cinquième Livre :

« Comment avoir prins congé de Bacbut laissasmes l’oracle de la bouteille…yrez à droicte routte sans terre prendre si voullez jusques au port de Olonne en Talmondois[41] »  

De l’île de La Dive aux Sables d’Olonne aucun port ne pouvait accueillir la Thalamège. L’île de la Dive correspond au petit port actuel de l’Aiguillon sur mer. La côte ouest de Longeville est un lieu de naufrage très connu à l’époque (plages de surf et colonie de Touraine actuellement). Le port de Talmont au pied du château du prince éponyme, est inaccessible en raison d’un envasement qui l’a rendu inutile à partir du XIIIe siècle. Il est remplacé progressivement par celui des Sables d’Olonne vers lequel on peut naviguer en venant de La Dive sans toucher terre. Ce texte du manuscrit semble être une première version des navigations de Pantagruel.

 7. Les barbares de spagnola

« Souvenir assez vous peut de la mansuetude dont ils userent envers les Bretons à la journée de Sainct-Aubin-du-Cormier : et à la démolition de Parthenay. Vous avez entendu et entendent admirez le bon traictement qu’il feirent es Barbares de Spagnola, qui avoient pillé, dépopulé, et saccaigé les fins maritime de Olonne et Thalmondoys[42]. »

 

Les commentateurs ont tous reconnus des faits historiques pour la victoire de St Aubin et la démolition de Parthenay mais ont traité l’auteur d’affabulateur pour les barbares de Spagnola[43]. À Saint Aubin du Cormier c’est Louis II qui commande l’armée du vainqueur Charles VIII et qui traite avec le chef des rebelles, futur Louis XII. À Parthenay, c’est le roi lui-même qui ordonne la destruction des murailles. Le Talmondais comprend le Brandois, les Olonnes, le Talmondais et le Curzonnais. Sachant que Spagnola peut aussi signifier espagnole, et que barbare est équivalent à « peuplade étrangère », il est raisonnable de chercher à savoir si des navires espagnols ont attaqué les côtes du Bas-Poitou et de l’Aunis entre 1480 et 1530. Le roi contrôle la côte océanique par l’intermédiaire de seigneurs comme Louis II de la Trémoille ou de villes comme La Rochelle ou les Sables d’Olonne. L’archéologie nous renseigne également : on a retrouvé des nombreuses pièces espagnoles et plus précisément de Ferdinand et Isabelle de Castille à Champagné les Marois fief de l’une des filles de Gaucher de Sainte Marthe. Les actes royaux à la Rochelle commencent souvent par « En considération de la situation de ladite ville qui est sur port de mer et clef de pays… ». C’est une alerte permanente sur toute la côte et les habitants assurent avec assiduité le guet de la mer au sommet de clochers fortifiés. En 1480 la déposition[44] d’un habitant de Bois-de-Céné est claire : « Pour la craincte desd. Espaigneulx, Angloys, Hollandays et autres gens de mer qui chacun jour et nuyt viennent piller et robler les pauvres gens demourans sur la coste de la mer dud. Bas-Poitou, ilz ont accoustumé pour résister et eulx en donner garde de faire toutes les nuys le guet ». Les anglais pillent l’île de Ré en 1462. En 1491 Gabrielle de Bourbon (épouse de Louis II alors en guerre en Italie) fait partir des Sables d’Olonne une nef avec un équipage de 135 marins, appelée « La Gabrielle[45] » pour aller en guerre sur les Mores, Sarazins, Espagnols et Anglais. Entre les bateaux de Castille et ceux de la Rochelle et de Bordeaux, c’est une guerre de course permanente. En 1522 la seconde épouse de Louis II, Loyse de Valentinois, née de Borges (Borgia) mande au « receveur de l’Isle de Ré, pour le grand bruyt de la guerre qui est à présent, et mesmement sur la mer, es costes d’icelle et es places circonvoysines, tant d’Espaignolz, Anglois que autres ennemys, il a esté advisé d’anployer jusques à la somme de cent livres en artillerie et pouldre, et faire quelques réparacions pour la deffence et tuicion de ladicte isle ». En 1524, Louis II envoie[46] « 700 livres tournois au visadmiral de Guyenne pour mettre à la garde et deffance de nosdites places de Noirmoutier Ré et Thalmond pour empêcher les entreprinses des annemis[47] du roi …qui ont pillé nostre isle de Noirmoutier dont n’ont eu résistance que de nostre château dudit lieu. » En 1526 malgré la mise en défense de l’île de Ré les espagnols réussissent une descente. Le gestionnaire écrit au seigneur de La Trémoille : « Veu par nous la requeste faite par maiste Guillaume Vidame, greffier de la seigneurie de Ré, l’attestation par devant plusieurs témoings pur ce oyre et examiner que la perte que ledit Vidame doit avoir faite en lad.ferme au moyen desd. Guerres faites par les Espagnols en lad. Ysle, dont par ce ladite juridiction n’a esté exercee. Tendant a ce que le rabays luy fut fait sur ladite ferme jusqu’à la somme de soixantes livres… »

Rabelais n’a donc rien inventé, les espagnols ont souvent attaqué le talmondais.

 8. Le Pantagruelion[48]

« Haulteur d’icelluy communement est de cinq à six pieds. Aulcunes fois excede la haulteur d’une lance. Sçavoir est, quand il rencontre terrouoir doulx, uligineux[49], legier, humide sans froydure : comme est Olone… »

La description très détaillée du chanvre vient de la lecture de Pline mais Rabelais y rajoute ses connaissances locales en citant à nouveau Olonne. Depuis le XVe siècle, les toiles tissées pour les voiles de bateaux et pour les sacs à sel, sont appelées des « Olonnes » que le Littré définie comme « toile à voiles fabriquée à Olonne ». Le terme est devenu générique au XVIe siècle et les « Olonnes » peuvent être tissées en Bretagne. Le terrain marécageux au pied des dunes est très favorable au chanvre car les dunes se comportent comme une éponge en hiver et l’eau s’écoule durant la belle saison en bas de celles-ci où se trouvent des cultures maraichères dont le chanvre. La culture du chanvre est essentielle pour fournir les filets, l’étoupe pour calfater, les cordages et les voiles des bateaux. Le climat océanique assez doux convient au cannabis semé en mai et récolté en septembre. Sa hauteur habituelle de six pieds (1,80 m) peut aller facilement à une lance (2 à 3m) mais pas à une pique[50] (5 à 6 m).

 9. Le sable d’Olone

« De l’estat d’aulcuns pays. On n’y veit oncques tant de vins, ny plus frians, force raves en Lymousin, force chastaignes en Perigort et Daulphiné, force olyves en Languegoth, force sables[51] en Olone, force poissons en la mer, force estoilles au ciel, force sel en Brouage… »

Les Sables sont signalés dès la fin du XIe par « ad sabulas ou in sabulis ». Deux dates importantes : en 1218, Savary de Mauléon sénéchal du Poitou, concède aux moines de Sainte-Croix des biens « in sabulo olone » avant de partir en croisade car le port de Talmont s’ensable. En 1472, Louis XI par lettres patentes demande à ce que la ville soit « close et fermée » et soustrait pour un temps Talmont à Louis d’Amboise vicomte de Thouars[52], pour l’attribuer à Philippes de Commynes. Ce dernier est le grand père[53] du futur duc d’Étampes Jean IV de Brosse dont l’épouse est raillée sous le nom de « Grande Jument ». Olonne cité par Rabelais comprend les paroisses d’Olonne, de l’île d’Olonne, du château d’Olonne et de la Chaume. Les vimères (tempêtes) de sable submergent les jardins, les salines ou l’entrée du port. Par ailleurs aucune culture n’est possible sur le sommet de la dune, ses habitants très pauvres, attirés là par des exonérations de taxes, vont se tourner vers la haute mer. Le port est un abri côtier extrêmement sûr et permet de débarquer le poisson et de charger le vin, le blé et le sel sur les bateaux étrangers. Olonne est un complexe portuaire[54] : à l’ouest la Chaume établie sur un rocher avec des vignes et une implantation monastique ancienne (le prieuré Saint-Nicolas géré par Sainte-Croix de Talmont), face à la mer une grande dune (Les Sables) qui protège ou envahie l’arrière-pays et entre les deux le chenal qui mène aux salines. Le sel est fourni aux marins qui vont pêcher la morue jusqu’à Terre Neuve. En 1543[55] on compte deux morutiers au port d’Olonne. Comme les basques et les bretons, les olonnais vont devenir morutiers après avoir été baleiniers et pêcheurs de sardines.

 

 

« il avait eu advertissement par Robert valbringue qui par là n’aguères estoit passé »

Si l’île sonnante a comme référent géographique l’abbaye de Saint-Michel-en-l’Herm comme je le pense, Robert Valbringue[56] (Roberval) est bien passé face à la Dive en partant de La Rochelle. Dans sa cosmographie[57], Jean Alfonse cite la petite ile appelée Dyve environnée de rochers entre l’île de Rey et le continent. À Olonne il ne cite pas le rocher de la grande jument pas plus que Garcie Ferrande[58] premier hydrographe français dans son Grand Routtier. Ce qui prouve que Rabelais s’est souvenu de ses propres observations de l’entrée du port d’Olonne et non uniquement de ses lectures lors de l’écriture de Gargantua. Le départ de la flotte qui va s’aventurer au Catay où se trouve l’oracle de la Dive Bouteille Bacbuc s’opère depuis le port de Thalasse (port de mer) près San-Malo[59] dans le Tiers-Livre mais la référence au port breton disparait dans la Quart-Livre. Tout cela fait furieusement penser au voyage raté vers le Canada puis la Chine, par le passage nord-ouest. Si le climat est différent d’un continent à l’autre, Québec et Les Sables d’Olonne sont bien à la même latitude de 46° nord comme le nord de la Chine (Pékin 40° et frontière nord 54°). Mais on peut aussi y superposer le voyage des argonautes ou un périple alchimique selon Mireille Huchon[60]. L’essentiel est peut-être ailleurs car Rabelais sous couvert d’actualité et de récits antiques nous parle de ses amis et de religion évangélique. En 1543 l’amiral de Chabot seigneur de Brion, oncle de Louis d’Estissac, meurt. Geoffroy d’Estissac et Guillaume du Bellay expirent. Jean Alfonse disparait après 1544. Clément Marot décède à Turin en 1544. Mellin de Saint-Gelais ami de Rabelais et bibliothécaire du roi à Blois puis à Fontainebleau, va sauver La Cosmographie de Jean Alfonse. Le Tiers-Livre parait en 1546, le Quart-Livre en 48 et 52. Chabot avait envoyé Verrazzano et Cartier au Canada, Geoffroy d’Estissac avait intégré Rabelais au sein du groupe évangélique de Maillezais, Marot est cet ami intime dont l’adolescence clémentine intègre l’épitaphe de marie, fille ainée de monsieur d’Estissac signée FR. Rabelais a pu aussi rencontrer des navigateurs issus de famille juives rejetées d’Espagne ou du Portugal qui vont échouer à Bordeaux, La Rochelle, Saint Gilles ou Olonne et devenir pilotes comme Garcie Ferrande.

Le psaume chanté en français après les propos extraits de la sainte écriture sur le pont de la Thalamège est celui qu’avait traduit Marot en 1539, cinq ans avant sa mort : « quand Israël hors d’Égypte sortit ». C’est une prière spontanée avant le départ vers la terre promise, sans grand-messe ni communion comme le suggère Érasme. C’est aussi un hommage de Rabelais à son ami Marot disparu récemment. On peut en déduire que ce texte est écrit entre 1544 et 1548.

            Conclusion

Gilles Polizzi[61] évoque la possibilité que la référence à la « recette de la Dive » qui finance Thélème, ne soit pas liée à la rivière affluent du Thouet mais à l’île de la Dive dont la fausse relique de la vraie croix assure un revenu substantiel aux moines de Saint-Michel en l’Herm. Il poursuit en s’interrogeant : pourquoi Olonne est-il le port de Gargantua ? Dans son roman historico-humoristique, Rabelais doit prendre ses sources auprès de familles connues de lui. Louis II de la Trémoille, vicomte de Thouars et prince de Talmond, est le héros incontesté de cette région. Il dirige un territoire qui va de l’île Bouchard jusqu’à la Gironde et comprend la côte atlantique. Rabelais s’inspire autant de son vécu que de ses lectures pour construire ses navigations. Dans les brouillons du Cinquième Livre, il cite avec précision les lieux : Olonne, Talmond, l’île de La Dive, les abbayes des Châtelliers-en-Ré, de Sainte-Croix-de-Talmond, les cordeliers du Croulay. Puis la réécriture tend à l’universel, les noms de lieux et de personnages s’estompent. C’est tout l’intérêt des brouillons de pouvoir reconstituer l’évolution de l’écriture du roman.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Le genre du mot navire a été hésitant du XVe au XVIIe siècle affirme le DMF. Au chapitre II du QL 1548 : « descouvrismes une navire marchande »

[2] Dans les notes, l’édition de référence est celle de la Pléiade, Paris, Gallimard 1994 citée OC Oeuvres complètes ; G Gargantua, P Pantagruel, TL Tiers Livre, QL Quart Livre, CL Cinquième Livre, IS Isle sonante, Ve ms manuscrit du Cinquième Livre. Suit le chapitre en chiffres romains et enfin la page concernée.

[3] OC, QL, chap. XX, p. 587. « Quand les nauchiers abandonnent les navires au fort de la tempeste. »

[4] Hypothèse retenue par Guy Demerson dans sa translation des œuvres complètes Éd. du Seuil 1975 et novembre 1995, p.933 : « que tu fusses abbé de Gifle et que l’actuel abbé fût gardien d’Écroulé. »

[5] Duc LC de la Trémoille, Les la Trémoille pendant cinq siècles, tome second et troisième, Nantes, 1892-1894, et mémoires de la Trémouille, dans la collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, Foucault libraire à Paris, 1822.

Comme me l’a affirmé un guide lors de la visite de la chapelle de Thouars :  le dernier duc de La Trémoille « s’est éteint dans l’incendie » d’un manoir anglais en 1933.

[6] Chartrier de Thouars, documents historiques et généalogiques, Paris, 1877.

[7] Il existe deux châteaux « de Brosse » proches de Thouars dans les communes de Saint-Varent et de Coulonges-Thouarsais.

[8] OC, Gérard Defaux, QL, la Pochothèque, 1994, p. 1000.

[9] G Loquet, L’abbaye Sainte-Croix-de-Talmond (Vendée), La Roche sur Yon, 1895.

[10] Source Gallica.bnf.fr / Amis de Rabelais et de la Devinière. Bulletin 1979, page 343, E Millet : Comment Rabelais connut le vallon de Croulay.

[11] OC, TL, chap. XVI, p. 399.

[12] Fiche Mérimée, bâtiment inscrit à l’inventaire en 1947.

[13] BN, Ms français 5127, fol. 44.

[14] La Madeleine est souvent un toponyme équivalent à maladrerie.

[15] Le chœur de la chapelle de la Madeleine est une grotte creusée dans le rocher.

[16] DMF : Ensemble des personnes qui se rattachent à un seigneur.

[17] Il ne faut pas y voir « un sens religieux mais d’un point de vue social et moral, en parlant d’une action ponctuelle cet adjectif désigne une personne dont l’action est prévenante délicate ou agréable pour les autres » (dict. du moyen français ou DMF).

[18] Archives ecclésiastiques antérieures à 1790, série H, clergé régulier. & AD 37, C2, contrôle des actes, Tours, t191, fol. 63.

[19] Revue d’études historiques et archéologiques, Société d’émulation de la Vendée, La Roche sur Yon, 1877. P Marchegay, détails historiques sur l’olonnais et le talmondais, p. 4-11.

[20] Réservoirs à poissons, creusés dans la vase et associés aux salines.

[21] « Mel grepum » en latin, grep en langue d’oc signifie gelé, solide (« avoir la grappe » est une expression vendéenne qu’on utilise aussi en Gaspésie et qui signifie avoir les doigts gelés). Il s’agit du miel solide (la barre énergétique du soldat qui précède le morceau de sucre) comparé au miel liquide qui nécessite un contenant.

[22] L’ancienne crypte et la nouvelle chapelle font les mêmes dimensions : 21m sur 10m.

[23] Le premier pèlerinage eut lieu le 25 aout 1874 et rassembla 10 000 personnes.

[24] OC, P, chap. XXI, p.293 : à Beaumont le…

[25] Quittance du 13 aout 1522- Déclaration de Geoffray d’Estissac évêque de Maillezais et de l’abbé de Cluny et de Saint Denis, du lieutenant-général de la sénéchaussée du Poitou commissaire du roi pour l’amortissement du temporel …portant que Charles de Billy, abbé de Ferrières, ayant payé la somme de 200 livres à laquelle il avait été taxé…tous commissaires…devront laisser jouir ledit abbé…de son temporel. Donné à Poitiers, parchemin scellé.

[26] Lettres patentes signées à Lyon en forme de charte perpétuelle et enregistrée le 26 juin 1522 à la chambre des comptes.

[27] OC, Épître dédicace du tome second des « lettres médicales » de Manardi de Ferrare, p. 982.

[28] Clouzot Henri, RER, tome 3, 1er fascicule, 1905, « un ami de Rabelais inconnu : Hilaire Goguet » p. 65-71.

[29] Paroisse de Nieul sur l’Autize.

[30] Nicolas est l’un des auteurs de la satire ménippée.

[31] Famille de juristes dont Barnabé né en 1531à Fontenay devenu président du parlement de Paris est exécuté en 1591.

[32] Artus Cailler lieutenant particulier du siège de Fontenay est le beau-père de Tiraqueau.

[33] La grand-mère de Scarron l’auteur satirique est née Goguet. Scarron est le premier mari de la future Madame de Maintenon née d’Aubigné et épouse de Louis XIV.

[34] Auteur de l’histoire des troubles (guerres de religions).

[35] OC, IS, chap. XVI, p. 871.

[36] Amaury Bouchard à Saintes

[37] OC, G, chap. XVI, p. 46.

[38] OC, G, chap. XVI, p. 46.

[39] OC, G, chap. I, p. 539.

[40] Charles de la Roncière, Notre première tentative de colonisation au Canada, Bibliothèque de l’école des chartes, 1912, tome 73, pp. 238-300, Persée.

[41] OC, CL Ms, chap. XLVII, p. 912.

[42] OC, G, chap. L, p. 133.

[43] OC, Guy Demerson, Le Seuil,1995, p. 258 : « par un procédé qui laisse présager l’ironie des philosophes du XVIIIe siècle, Rabelais suppose que les sauvages d’Haïti ont effectué une expédition colonisatrice contre les côtes des Sables d’Olonne ».

[44] Michel Bochaga, Beatriz Arízaga Bolumburu et Mathias Tranchant,La violence en mer et dans les ports du golfe de Gascogne à la fin du Moyen Âge : bilan et perspectives de recherche, p. 27-50, Le guet de la mer et la surveillance des navires et des marchands forains dans les ports d’accueil.

[45] Société d’émulation de la Vendée, 1864.

[46] Duc L-C de La Trémoïlle, Les La Trémoille pendant cinq siècles, tome second, Nantes, 1892.

[47] Espagnols

[48] OC, TL, chap. XLIX, p. 501.

[49] Marécageux.

[50] Plusieurs entrées de château qualifiées de montée cavalières sont en fait destinées aux soldats montant « la pique haute » pour accompagner leur maitre.

[51] OC, Pantagruéline Pronostication, chap. VI, p.931.

[52] Rien que la vicomté de Thouars, comptait, à elle seule, plus de 3 000 vassaux. C'était la plus importante vicomté du royaume et ses revenus étaient considérables. Elle comportait vingt baronnies dont les plus importantes étaient: Bressuire, Argenton-les-Vallées, Mortagne-sur-Sèvre, Tiffauges, Pouzauges, La Garnache, Beauvoir-sur-Mer, Île de Noirmoutier, Châteaumur, La Chaize-le-Vicomte, La Grève (Vendée), Les Essarts (Vendée), Palluau, Apremont (Vendée), Mareuil-sur-Lay, Sainte-Hermine, etc., plus une trentaine de châtellenies, une vingtaine d'abbayes, telles que: Saint-Laon-de Thouars, la Grainetière, Orbestier, Saint-Michel-en-l’Herm, Angles, etc. , ainsi que les terres d'Olonne, de La Chaume (Vendée),de La Mothe-Achard (Brandois), et plusieurs autres domaines considérables. Il était prince de Talmont, Mauléon et Marans, comte de Guines et de Bénon, vicomte de Thouars, seigneur d'Amboise, de Bléré, de Montrichard, Rochecorbon, Berrie, Leugny, Château-Gontier, Civray, de l'Île de Ré et autres lieux. On y trouve des liens nombreux entre Touraine, Bas-Poitou et Aunis.

[53] Jeanne de Commynes seule héritière de Philippe, épouse en 1504 René de Brosse comte de Penthièvre seigneur d’Esnandes et père de Jean IV de Brosse qui va épouser la maitresse du roi.

[54] Les vendéens et la mer, éd. du CVRH, La Mothe-Achard, 2008, Jean-Luc Sarrazin, Mathias Tranchant, Robert Favreau, l’héritage médiéval, p. 33-115.

[55] En 1664 il y aura 74 navires morutiers.

[56] OC, CL, chap. III, p. 734.

 OC, IS, chap. 3, p. 847, ils avaient eu advertissement par  Robert Vhalbrun.

OC, Ms CL, chap. 3, p. 879, par Rembert Wabring

[57] La cosmographie avec l’espère et régime du soleil et du nord par Jean Fonteneau dit Alfonse de Saintonge (1481-1544) capitaine pilote de François 1er publié et annoté par G. Musset, 1904. Gallica.bnf.fr

[58] Né à Saint-Gilles-Croix-de-Vie.

[59] OC, TL, chap. XLIX, p. 500.

[60] OC, QL, Notes et variantes, p. 1494.

[61] G. Polizzi, Le tombeau de Gargantua et le temple de la Dive : l’illusion référentielle du Gargantua au Quart-Livre, Persée, RHR, 2011, 72, p. 27-42.

21 janvier 2020

chicanes ecclésiastiques

Chicanes ecclésiastiques

Sans même avoir lu son œuvre, Rabelais est toujours détesté des milieux chrétiens, fortement influencés par une caricature anachronique diffusée au XIXe siècle. Il est utile d’analyser en détail d’où vient la haine contre les monastères à la renaissance, sentiment partagé par la noblesse, le pouvoir et parfois par les ecclésiastiques eux-mêmes au XVIe.

 

 

Dom Chamard

Dom François Chamard (1828-1908) vénérable bénédictin de Ligugé, a écrit une histoire de ce monastère[1]. Comme souvent à cette époque, sa critique de Rabelais est violente :

C’est là dit-on que le caustique et graveleux Rabelais vint reposer son humeur vagabonde et composer quelques-uns de ses indignes libelles… Et l’odieux Rabelais voulant conserver ses bonnes grâces s’empressait de favoriser sa passion champêtre…la protection si mal placée accordée par le même prélat au trop licencieux Rabelais.

Rabelais étant « mis à l’index », Dom Chamard n’aurait pas dû le lire. Ce qui se confirme quand il écrit que Rabelais a composé ses indignes libelles à Ligugé alors que ce fut à Lyon. Ce Dom François là n’était pas un spécialiste d’Alcofrybas.

Louise de Savoie et Jean Thenaud

Louise de Savoie, mère de François 1er, n’écrit pas que des gentillesses à l’égard des moines, dans son journal sa critique est parfois acerbe :

L’an 1522, en décembre, mon fils et moi, par la grâce du Saint Esprit, commençasmes à cognoistre les hypocrites, blancs, noirs, gris, enfumés, et de toutes couleurs, desquels Dieu, par sa clémence et bonté infinie, nous veuille préserver et deffendre, car, si Jésus Christ n’est menteur, il n’est point de plus dangereuse génération en toute nature humaine.

Jean Thenaud, un cordelier, est l’un de ses plus proches conseillers. Il a largement inspiré Rabelais par ailleurs[2]. Originaire du Mellois, éducateur du très chrétien roi de France et de sa sœur, il traduit l’Éloge de la folie d’Érasme sans y atténuer les critiques de l’église. Thenaud s’emporte :

contre la guerre plus sourde et plus intime qui se poursuivait non point entre ordres rivaux, mais au sein d’une même famille religieuse.

Gabriel de Puy-Herbault, l’enragé putherbe.

Gabriel de Puy-Herbault a publié en 1549, le pamphlet le plus violent qui soit contre Rabelais.

Plaise à dieu que Rabelais soit auprès d’eux (théologiens de Genève) avec son pantagruélisme, pour me servir de ce mot bouffon d’un bouffon, si toutefois il est encore de ce monde !... C’est un homme aussi dangereux pour son impiété que pour le scandale public de ses livres…les Genevois ne sont pas à ce point dénués de pudeur qu’ils veuillent être vus mêlant publiquement à l’impiété la débauche, le dérèglement effréné, le vice enfin. Car que peut-il manquer à l’absolue perversité de Rabelais, lui qui n’a ni la crainte de Dieu, ni le respect des hommes ?... Quel Timon a médit d’avantage de l’humanité ? Faiseur de bons mots, vivant de sa langue, parasite, on le supporte à la rigueur. Mais de se damner en même temps, chaque jour ne faire que se saouler, s’empiffrer, vivre à la grecque, flairer les odeurs de la cuisine, imiter le singe à longue queue, comme on le dit partout, et de plus souiller de misérables papiers par des écrits infames, vomir un poison qui se répand en large dans tout le pays, lancer la calomnie et l’injure sur tous les ordres indistinctement…comment souffre-t-on cela ? Et n’est-ce-pas un phénomène inouï qu’un évêque[3] de notre religion, le premier par le rang et par la science, protège, nourrisse, admette à la familiarité de sa table et de sa conversation une telle honte pour les bonnes mœurs et pour l’honnêteté publique…j’ai entendu dire que l’homme était encore plus ignoble dans ses actes que dans ses discours…et qui emploie surtout à sa propre perte l’érudition dont il est doué ; d’autant plus méchant d’autant plus violent qu’il est instruit,…à part l’impudence et l’outrage, ces déesses à qui les athéniens sacrifiaient sur les autels, il ne semble reconnaitre aucun culte[4].

Le Théotimus serait une vengeance personnelle de Puy-Herbault et Charles de Ste Marthe suite aux moqueries du Gargantua selon Abel Lefranc. Est-ce raisonnable d’écrire un livre de trois cent pages dont quatre seulement sont consacrées à Rabelais ? Il faut remettre ce livre dans le contexte de l’époque, il est écrit en latin à l’usage des juges civils chargés de réprimer l’hérésie[5] : c’est un mode d’emploi pour la chambre ardente crée le huit octobre 1547. Le Théotimus cite des hérétiques italiens et des auteurs français décédés, mais Rabelais est le seul auteur français vivant désigné par Puy Herbault. Il y a donc une urgence absolue à fuir. Mais ce livre est édité en 49, un an après le départ de Metz et la première édition du Quart-Livre. Bien que le prologue soit en général rédigé à la fin de la rédaction d’un livre, il est difficile de répondre en 1548 à un texte de 1549. Dans l’Épitre liminaire du Quart Livre de 1552 Rabelais proteste auprès du cardinal de Chatillon qu’il est meilleur chrétien que ses accusateurs et qu’il n’est pas hérétique. Si sa réponse est aussi modeste c’est qu’il a déjà attaqué Puy-Herbault dans le prologue de 1548 sous une forme cachée.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                 L’histoire commence par la pie du barbier Béhuart. Béhuard est une île de la Loire proche d’Angers mais elle n’a rien à faire dans ce contexte : il y a donc une anagramme cachée[6]. Hadley Wood et Paul Smith donnent une interprétation de la bataille des pies et des geais où Béhuart devient Herbaut et la pie (pica en latin) est un rappel de François le Picart. Les trois dernières pages de ce prologue de 1548 ne visent que les calomniateurs de mes écrits nous dit Rabelais.

Gabriel de Puy-Herbault est un moine de Fontevrault qui écrit du prieuré féminin de Hautes Bruyères[7] à proximité de Rambouillet. C’est dans ce prieuré que les entrailles et le cœur du roi François sont alors enterrés. Le roi s’est-il souvenu qu’en 1507, à Fontevrault même, il a survécu à l’âge de 13 ans[8] à une blessure au front que Gaucher de Sainte Marthe a soigné ? Probablement issu d’une famille de l’île-Bouchard, Puy-Herbault connait Gaucher de Sainte Marthe.

François Le Picart est un prédicateur de la Sorbonne, ami de Beda. Il est exilé au mont Saint-Michel avec lui en 1533. En 1546, quatorze hérétiques sont brulés à Meaux, Le Picart est présent et fait un sermon sur le très saint sacrement de l’autel à la demande du parlement de Paris. Calvin en parle comme d’un homme tout écervelé, fantastique et semblable à un enragé.

Il est indispensable de reprendre la chronologie de ces années. En 1543 on brule place Maubert, après lui avoir coupé la langue, un secrétaire de Jean du Bellay, Nicolas Brisbart[9]. C’est l’année de la mort de Guillaume du Bellay et de Geoffroy d’Estissac. À partir de 1545, l’influence de Du Bellay auprès du roi diminue malgré l’aide de la duchesse d’Étampes, ce qui peut expliquer l’exil de Rabelais à Metz en mars 1546. Dolet subit le même sort que Brisbart le 3 aout 46. Tiraqueau gomme de son De Legibus toute allusion à Rabelais. En 1547 le roi François 1er rend son dernier soupir et Rabelais quitte Metz pour rejoindre Jean du Bellay. En octobre 1547 est créée la chambre ardente qui va envoyer trente-sept hérétiques au bucher dans l’année.

De mai 1547 à juin 1548 nous ne savons rien de Rabelais. Il dépose alors chez de Pierre de Tours, éditeur à Lyon, le manuscrit du Quart Livre de 1548. On peut imaginer que dans un contexte aussi risqué d’être mené au bucher, la protection rapprochée du Cardinal du Bellay soit la bienvenue. La colère de Puy-Herbault ne peut être que décuplée en lisant le prologue dont il saisit l’humour : Béhuart avait une pie privée bien gallante devient « Herbaut avait une vie pipée bien galante ». Le mot pipé s’employait à la chasse à l’appeau (pipeau) et signifiait par ruse. Rabelais traite ainsi Puy-Herbault de rusé et de galant. Puis à la fin du paragraphe, la pie de Béhuart ne retourna point elle avait été crocquée devient : le couple Picart-Herbault ne retourna point, il avait été écrasé (vaincu[10]). Vraiment vous ne fûtes oncques de mauvaise pie couvée peut se transformer en « vous ne fûtes jamais de mauvaise vie coupé » soit castré pour vie amorale. La bataille d’oiseaux ne sert donc que de prétexte pour attaquer Puy-Herbault et Picart. Ce texte ne sera pas repris dans le Quart Livre de 1552[11].

L’amitié entre Jean Bouchet et Rabelais

Dom François Rabelais, bénédictin, est à l’école de Jean Bouchet, l’ami sien et traverseur des voies périlleuses, son surnom en littérature, à qui il envoie en 1526 une lettre qui se termine par :

À Ligugé ce matin de septembre

Sixième jour en ma petite chambre

Que de mon lict je me renouvellais

Ton serviteur et amy Rabellays[12]

Bouchet deviendra dans le voyage vers l’Oracle de la Dive, Bacbuc, le personnage de Xenomanes, le grand voyageur et traverseur des voyes périlleuses, lequel estoit venu au mandement de Panurge ; parcequ’il tenoit je ne scay quoi en arrière fief de la chastellenie de Salmigondin.[13]

Jean Bouchet est resté 15 ans au service de la famille de Thouars, comme procureur à Poitiers mais aussi gestionnaire des nombreux biens familiaux qui vont de la Loire à la Gironde. Ces propriétés sont dispersées et les fiefs connus s’appellent L’île-Bouchard, Benon, l’île de Ré, Taillebourg, le Talmondais et Olonne. Il se trouve que Rabelais cite ces lieux dans son œuvre car les propriétés des Thouars sont voisines des prieurés de Maillezais. Salmigondin[14], terme de langue d’oc[15], est encore utilisé sous la forme de salmis ou ragout salé. Jean Bouchet ressemble au responsable des fiefs de Salmigondin éparpillés en bord de mer et qui est sollicité par Rabelais lui-même, dissimulé derrière l’image de Panurge. Voilà une des origines historiques possibles de cette phrase du roman.

Bouchet publie en 1512 à Paris, La Déploration sur l’église militante ; il y demande la réforme de l’église dans sa tète et dans ses membres et affirme la supériorité d’un concile sur le pape. Le concile de Tours de 1511 illustrait cette querelle.

Louis XII mène alors une guerre violente contre le pape de fer Jules II, qui succède à Alexandre Borgia après l’intermède d’un mois de Pie III. Il a trois filles, un amant et il fait partie des vérolés très précieux. Les optimistes se souviennent de lui comme le libérateur du cardinal Jean de la Balue, le créateur de la garde suisse, de celui qui engage la construction de la basilique Saint Pierre et le protecteur de Miquel-Ange à qui il commande les fresques de la Sixtine. Il est haï et moqué par les Français, détesté par Érasme et déclenche la colère de Martin Luther lors de son passage à Rome, en raison de la vente des indulgences. Son surnom de pape soldat montre bien son opposition à l’humanisme naissant. Ces travers vont durer : en 1517 l’église va prêcher la croisade et récolter une fortune en compensation d’indulgences. François 1er a rêvé de diriger cette croisade mais elle ne partira jamais.

Luther affiche alors ses 95 thèses à Wittenberg.

Dans la seconde édition, à Poitiers en 1525, de La Déploration, c’est Luther qui devient l’ennemi de l’église.

Dans l’édition de 1545 des Épitres morales et familières du traverseur les premiers chapitres sont consacrés aux qualités nécessaires à la prêtrise.

Les prêtres qui ont charge d’âmes doivent être lettrés et savants : Les prêtres doivent être de bon exemple et doivent être humbles et bons. De l’abstinence et sobriété des prêtres. Fuyez les grands banquets publics, écrit Jean Bouchet. De la chasteté des prêtres qui ne doivent fréquenter les femmes. Messieurs les bénéficiés, sous les prélats, ne soyez vicié de ce péché d’avarice damnable.

Le niveau d’instruction des prêtres à cette époque est particulièrement bas. Rabelais se moque des frères fredons qui marmonnent leurs prières[16] sans les comprendre. Un siècle plus tard Richelieu arrivant à Luçon va commencer par y installer un séminaire pour instruire les prêtres des campagnes.

Monseigneur Geoffroy d’Estissac

En 1543, Geoffroy d’Estissac vient de mourir, il était abbé et évêque de Maillezais, abbé de Celles sur belle, de Cadouin, doyen de Saint Hilaire de Poitiers, prieur de Ligugé, seigneur de Coulonges et de Bois-Pouvreau. C’est dans une autre épitre que Jean Bouchet parle de lui

De la bonté du révérent évêque de Maillezais

Prélat dévot de bonne conscience

Et fort savant en divine science.

Pour méditer qu’en telle seigneurie

A plus d’honneur, hors toute flaterie

Plus de douceur et plus d’humilité

Cent mille fois qu’en la rusticité

Des pallatins et gros bourgeois de ville

Dont l’arrogance est tant facheuse et vile

Mais rien de ce que Bouchet demande aux prêtres comme aux prélats n’est appliqué par d’Estissac ni par Rabelais. Ils ont dû être influencés par l’exemple venu d’en haut, celui du pape et des cardinaux romains. L’archevêque de Bordeaux demande en 1527 que la réforme souhaitée par Rome soit mise en pratique dans les monastères. D’Estissac a tenté d’exécuter cette directive à Maillezais mais n'y est pas parvenu. En 1543, Geoffroy d’Estissac meurt. Il souhaitait faire nommer son neveu Jean comme abbé de Maillezais. Mais c’est Jacques d’Escoubleau de Sourdis qui va emporter la mise à Maillezais comme à Cadouin. Les neveux garderont Celles sur Belle, Ligugé et le doyenné de Saint Hilaire le Grand. L’un d’eux sera mis brièvement en prison suite à une plainte du parlement de Paris ; était-il bâtard ce qui lui interdisait d’être doyen de St Hilaire le Grand ?

La tête n’est pas exemplaire mais les membres sont bien difficiles à convaincre !

Les abbés successifs de Saint Michel en l’Herm et des Châtelliers en Ré

Jean de la Trémoille est abbé et baron de Saint Michel au début du XVIe car il avait échangé l’abbaye de Talmont[17] trop pauvre contre les riches revenus de Saint Michel en l’Herm. Ce qui ne l’empêche pas de cumuler : abbé de la Grainetière, de Saint Laon de Thouars, prieur à la Réole et évêque de Poitiers[18]. Monseigneur Jean aime la chasse, les beaux vêtements, les bijoux, il possède une écurie de cinquante chevaux et ses revenus s’élèvent à 50 000 livres par an. Jean Bouchet loue sa chasteté, sa bonté et sa science. Ce bon cardinal va mourir à Milan en allant chercher son chapeau de cardinal. Jean est le neveu de Pierre d’Amboise, son oncle maternel et prédécesseur à Poitiers. Il est aussi le frère cadet de Louis II, le « Chevallier sans reproche » dont Bouchet va écrire le panégyrique après sa mort à Pavie.

Bertrand de Moussy est l’abbé de Saint Michel en l’Herm de 1519 à 1526. Il n’arrive pas à appliquer les réformes prônées par l’église. Les « de Moussy » font partie des familiers des Trémoille. C’est un « Renaud de Moussy » qui transporte le corps de Charles de la Trémoille prince de Talmont à l’abri de la chartreuse de Pavie, lors de la bataille de Marignan. Atteint de soixante-deux blessures, le malheureux va succomber.

Mort du prince de Talmont et de Mortagne blessé à Marignan, par FF Richard, détail.

Monastère royal de Brou, musée municipal de Bourg en Bresse.

Jean Bouchet avait été chargé de l’éducation de Charles. Il est sidéré par la mort au combat du fils unique de Louis II de La Trémoille. Il va écrire un hommage de 5077 vers, aussitôt après sa mort : Le temple de bonne renommée.

Jean de Billy le vieux va succéder à de Moussy. Il est permis de penser que la famille de Billy, qui hérite des riches abbayes de St Michel en l’Herm et de Marie des Châtelliers en Ré, se soit rendue coupable de captation de « revenus d’abbayes » attribués depuis des lustres à la famille de Thouars. Il faut dire que l’influence de la famille diminue après la mort de Charles à Marignan et de Louis à Pavie. Rabelais, bénédictin évangéliste, pouvait donner un coup de griffes à ce Jean de Billy qu’il cite à la fin du chapitre d’Outre.

Là me souvint du vénérable abbé des Castilliers celuy qui ne daignait biscoter ses chambrières nisi in pontificalibus (si ce n’est en habits pontificaux), lequel importuné de ses parents et amis de résigner, sur ses vieux jours son Abbaye, dist et protesta, que point ne se dépouilleroit devant soy coucher : et que le dernier ped que feroit sa paternité, seroit un ped d’Abbé.[19]

Cet abbé de Marie des Châtelliers en Ré, de Saint Michel en l’Herm, et de St Léonard de Ferrieres (entre Doué et Thouars), Jean de Billy le vieux (1472-1552), chassait et rossait ses chiens au point que ses colères ont été transformées en proverbe : « Le rost de Billy ». La chasse était pourtant réservée aux nobles comme un exercice guerrier et n’était pas permise aux ecclésiastiques, hommes de paix et de concorde. Mais que dire du pet d’abbé ? Il est bon de savoir que Rutebeuf (1230-1285) dans le fabliau « le pet du vilain » prétend que l’âme des vilains sort par le cul, et que les vilains ne peuvent aller ni au paradis ni en enfer. Les notes de bas de page des œuvres de Rabelais parlent d’une abbaye, parfaite homonyme, Notre Dame des Châtelliers proche de Sanxay (Deux-Sèvres) car Rabelais cite ce village dans le voyage de Pantagruel de Poitiers à Maillezais[20]. D’Estissac est bien seigneur de Bois-Pouvreau situé à proximité de Sanxay.

Reste du château de Bois-Pouvreau et de son étang (79), propriété de Geoffroy d’Estissac.

Les successions d’abbés s’y sont passées sans conflit et cette abbaye des Châtelliers n’est pas sur une île atlantique.

Par contre Jean de Billy le vieux conserve l’usufruit de l’abbaye de St Michel en l’Herm jusqu’à sa mort à plus de 80 ans. Il a pourtant fini par céder cette abbaye bénédictine dont l’abbé est baron d’Ars en Ré, des Portes et de Loix, à son neveu Jean II de Billy le jeune. De Billy le vieux est abbé de Saint Michel et de Notre Dame des Châtelliers en Ré quand Rabelais est moine à Maillezais. Le dernier pet du vieux Billy (81 ans) fut donc bien un pet d’abbé que l’on peut dater de 1552. Ce qui prouve que bien avant les analyses ADN, on pouvait déjà dater un pet mortel.

Jean de Billy le jeune, abbé de Saint Michel et de La Flotte, préfère rentrer chez les chartreux et cède ses charges à son frère cadet Jacques. Ce dernier connaitra la destruction de l’abbaye de Saint Michel en 1569 par les rochelais. Il se retirera à Paris et ses manuscrits sont conservés à la bibliothèque municipale de Sens.

Dans une de ses lettres écrites de l’abbaye des Châtelliers en Ré, Jacques dénonce à son frère Jean, chartreux[21], la mauvaise volonté de ses religieux :

Il est impossible par les temps qui courent, d’imposer la moindre discipline, même s’il y a des frères qui commettent de très graves péchés. Toute menace de réclusion ou de jeûne est considérée comme une farce ou une taquinerie. Si on les menace trop, les moines, pour se venger, quittent le monastère et passent du côté protestant…je vois combien difficile il me sera d’arriver à un accord sur le repas du soir avec les cloitriers de Saint Michel. Ils ne souffriront jamais de voir leur déjeuner réduit de quelque peu pour que le surplus leur soit servi comme supplément au repas du soir.

On peut y lire sous la plume de son biographe, Chatard, qu’il aimait les lettres classiques à l’exception des auteurs grivois et obscènes[22]. Pensait-il à celui qui a rendu immortel son cher oncle biscoteur de chambrières ? Une autre phrase surprenante dans l’Elogium de Chatard : en 1569, Jacques de Billy resta proche de son monastère ruiné comme les oiseaux qui survolent leur nid, même si celui-ci a été jeté à terre. L’ile sonnante est parue sept ans plus tôt et compare les moines à des oiseaux. Il faut croire que ce type d’allégorie était commun à l’époque.

Les abbés commendataires réformateurs ont rencontré bien des obstacles. En se plongeant dans la vie des monastères de l’époque, on s’aperçoit que Rabelais est souvent au plus près de la réalité et n’a pas besoin d’exagérer le trait. Il y a bien une domination de trop d’içeulx[23] sur les jours sans pain et le népotisme règne en maitre. On parle de livres, mais ce ne sont pas ceux de la bibliothèque. Les revenus en livres-tournoi assurent le classement des monastères, l’abbaye de Saint Michel était au onzième rang de fortune dans le royaume. Les prélats étaient souvent simoniaques[24] et pourtant, certains des intellectuels de l’époque ont été exemplaires comme Jacques de Billy.

Les conflits concernent aussi des querelles entre prieurés et évêché. Le plus important prieuré dépendant de Saint Michel était celui de Mortagne sur Sèvre. Sa localisation fait que ce prieuré est aussi soumis à l’évêque de Maillezais pour la nomination du curé. Ce dernier s’occupe des paroissiens, assure les baptêmes, les messes du dimanche et le service des sépultures chrétiennes. Les moines du prieuré qui touche à l’église disent de nombreuses messes pour le salut des âmes de riches donateurs morts depuis bien longtemps. Ces religieux, en général de la noblesse vivent en autarcie complète, grâce aux propriétés foncières dépendantes de ce prieuré. Ils se comportent en petits seigneurs locaux et ne rendent aucun service à la population de Mortagne. Les moines se considèrent comme supérieurs par leur noblesse, l’antériorité de leur fondation (le prieur est curé primitif et le curé de la paroisse n’est que vicaire perpétuel), leur richesse et leur instruction par rapport à un curé de campagne. Une rencontre conflictuelle est inévitable car l’église est d’un usage partagé. Les deux communautés n’adorent pas les mêmes saints : quelle statue faut-il exposer [25] à proximité de l’autel ? Lors des processions, quel est le droit de préséance ? Qui va réparer les bâtiments en mauvais état ? Où présenter les reliques de Saint Léger ? Voilà de multiples raisons pour des querelles durables entre l’évêque Geoffroy d’Estissac, son conseiller juridique François Rabelais, et l’abbaye de Saint Michel en l’Herm. Rabelais en a-t-il été le témoin et a-t-il proposé des solutions juridiques tirées de la jurisprudence vertueuse des décrétales ? Il est permis de le penser.

La famille de Ste Marthe

Cette famille est perçue en Poitou comme une famille d’intellectuels brillants. Une seule ombre au tableau : Rabelais s’est moqué de Gaucher sous le vocable de Picrochole. Mais il a aussi insulté son épouse, Marie Marquet, en parlant de Marquet grand bâtonnier de la confrérie des fouaciers[26], ce qui ridiculisait définitivement les armoiries de cette famille de Touraine alliée aux Budé. Par ailleurs Gaucher de Ste Marthe est porteur du titre de seigneur de la rivière que l’on peut traduire par Alpharbal en hébreux. C’est le nom du roy de Canarre, celui qui envahyt furieusement le pays de Onys[27], au chapitre L de Gargantua. Le mot canarre ou canaries tire son origine d’un texte de Pline qui signale que ces îles sont peuplées de grands chiens. Roi des chiens n’est pas un compliment pour le seigneur de la Rivière qui refuse de payer à l’abbaye de Maillezais une taxe annuelle de vingt livres sur le port d’Esnandes.

Charles de Ste Marthe (1512-1553) est le second fils de Picrochole. Ayant adhéré aux thèses de Calvin en 1537, il fit 30 mois de prison à Grenoble. Il fut le protégé de Marguerite de Navarre. Il félicite pourtant en 1550 Gabriel de Puy-Herbault, intégriste catholique. Il approuve sa campagne contre les athées et les épicuriens tels que Rabelais. Les insultes de ce dernier contre ses parents et la nécessité de prouver qu’il n’est plus calviniste ont dû le pousser à écrire cette lettre de soutien à Puy-Herbault.

La poésie française est une autre œuvre de Charles de Saint Marthe natif de Fontevraud en Poitou, adressée à la très noble & très illustre princesse, madame la duchesse d’Estampes, et comtesse de Penthièvre que Rabelais qualifie dans son Gargantua, de grande jument en chaleurs et l’abbaye des dames de Fontevrault y devient l’abbaye de Coingnaufond[28].

Scaevola veut dire gaucher en latin. À la suite de Gaucher-Picrochole il y aura quatre Scévole de Ste Marthe qui seront poètes, historiens ou hommes politiques. Les frères jumeaux Louis (1571-1656) et Scévole II (1571-1650) de Ste Marthe vont écrire la Gallia Christiana éditée en 1656. Cette œuvre monumentale en seize volumes sur l’histoire de la France chrétienne détaille la totalité des diocèses et monastères avec une liste des abbés. Pas un seul mot sur Jean de Billy le vieux alias vénérable abbé des Castilliers, dont Rabelais s’était moqué. Je pense que cet oubli est volontaire et que la haine du texte de Rabelais s’est poursuivie sur plusieurs générations de Sainte-Marthe.

Conclusion

Je n’ai donné que quelques exemples de critiques des moines dans l’environnement proche de François Rabelais. On retrouve toujours, les familles de La Trémoille et de Sainte Marthe, Jean Bouchet comme témoin privilégié et des conflits de chicanoux entre Maillezais et St Michel en l’Herm dont dépendent les îles de Ré et de la Dive.

Aujourd’hui l’étude de Rabelais nous le présente comme un humaniste et un brillant écrivain. Pourtant, de son vivant et bien au-delà de sa mort, Rabelais a été condamné, éreinté par ses collègues plus qu’aucun autre. Dans cette période de troubles où fut inventée la chambre ardente, Rabelais n’a eu la vie sauve, que grâce à la protection de ses maitres, Geoffroy d’Estissac et les frères du Bellay.

 

 

 

[1] Chamard François, St Martin et son monastère de Ligugé, 1873, Poitiers, imp. H.Oudin.

[2] Jean-François Vallée, « Un paradoxal éloge de la folie érasmienne : Le Triumphe de prudence de Jean Thenaud », Comètes. Revue des littératures d’Ancien Régime, n°3, 2006.

 

[3] Jean du Bellay.

[4] Marcel de Grève, Études Rabelaisiennes, l’interprétation de Rabelais au XVIe siècle, Droz, Genève, 1961, p.73-74

[5] Revue d’histoire et de philosophie religieuse, 1967, p.56.

[6] OC, QL1548, p.716.1467 et 1592.              

[7] Commune de St Remy l’honoré, Yvelines.

[8] https://dictionnaireordremonastiquedefontevraud.wordpress.com/2011/06/05/f-le-coeur-de-francois-i-er-initialement-confie-au-prieure-fontevriste-de-haute-bruyere-78/

[9] Michon, les conseillers de François 1er, PUR, 2011, Jean du Bellay par Rémy Scheurer, p.329.

[10] Source Dictionnaire du Moyen Français ou DMF.

[11] C’est seulement dans l’épisode des andouilles que Rabelais va évoquer les enraigez Putherbes Ce qui évoquerait les puits remplis d’herbes qui donnent la rage selon Le Duchat. Par ailleurs au chap.LII frère Jean prêt à roussiner et monter dessus comme herbault sur pauvres gens (comme des chiens bassets attaquent des pauvres de passage).

[12]  OC, Épitre de Maistre François Rabellays, audict Bouchet, p.1024.

L’édition de référence des œuvres de Rabelais est celle de Mireille Huchon et F. Moreau, la Pléiade, Paris, Gallimard, 1994, citée OC et la page concernée. Les livres de Rabelais seront abrégés Garg., Pant., TL, QL, CL, IS pour Isle sonante et Ve ms pour le manuscrit du Ve livre.

[13] OC, TL, XLIX, p.500.

[14] OC, QL, chap. I,

 Sal ou salemine= plat préparé de poissons salés, Condir= assaisonner

[15] Qui va du Limousin à Montpellier pour ne parler que des régions fréquentées par Rabelais.

[16] OC, CL, XXVI, p.790.

[17] Les seigneurs de Thouars sont princes de Talmont, dont dépend Olonne, seigneurs de Taillebourg et de Tarente (4 T). Il ne faut pas confondre avec Talmont sur Gironde.

[18] R.Favreau, G.Pon, Le diocèse de Poitiers.

[19] OC, CL, XVI, p.762.

[20] OC, Pant., V, p.230.

[21] Benoist Pierre, La bure et le sceptre, Publications de la Sorbonne, 2006, p.35

[22] Irena Backus, La patristique et les guerres de religions en France, Paris, 1993, p.19-27. Étude de l’activité littéraire de Jacques de Billy (1535-1581) O.S.B d’après le MS Sens 167 et les sources imprimées (Paris institut d’études augustiniennes, 1994.

[23] OC, IS, p.847.

[24] Vente d’un bien spirituel.

[25] E.Maupilier, Le prieuré et l’église de Mortagne au XVIIe, imp. Farré, Cholet, 1967.

[26] OC, Garg., chap. XXV, p.74. Les besants sont assimilés à des fouaces et les sautoirs d’or (croix de saint André) deviennent des bâtons.

[27]. OC, Garg, chap. L, p. 133. Les conseillers de Picrochole évoquent à nouveau l’Aunis au chap. XXXIII, p 92 « l’autre partie cependant tirera vers onys ». Gaucher de Sainte Marthe fut aussi seigneur d’Esnandes en Aunis.

[28]OC, TL, chap. XXIII, p.459 et 1429. L’édition de 1546 écrit Fonshervault mélange de Fontevrault et de Puy-Herbault. Le Théotimus sera édité en 1549.

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